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De Banksy à Angine de poitrine, que symbolise le recours à l’anonymat?

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Il y a de l’anonymat artistique dans l’air.

L’identité de l’artiste Banksy a peut-être (encore !) été démasquée. Le duo musical Angine de poitrine continue sur sa belle lancée, bien caché derrière des déguisements et des masques à pois. L’artiste espagnol SpY installe des sculptures partout dans le monde sans se dévoiler ni être embêté, lui. Netflix a lancé une adaptation de La vie mensongère des adultes, d’Elena Ferrante, pseudonyme de la plus célèbre autrice italienne contemporaine.

Le cas Banksy frappe le plus l’imaginaire. L’agence de presse Reuters a annoncé le 13 mars avoir découvert l’identité de l’artiste anonyme le plus célèbre au monde.

Des journalistes ont travaillé pendant trois ans à suivre la trace du créateur engagé, de l’Ukraine aux États-Unis, pour finalement aboutir au même résultat que le média The Mail on Sunday en 2008. Banksy serait un certain Robin Gunningham, né à Bristol, au Royaume-Uni. Il aurait adopté « à la ville » le nom de David Jones, l’un des plus courants du pays, incidemment celui du musicien connu sous le pseudonyme de David Bowie…

La cape d’invisibilité banksienne fascine d’autant plus que les œuvres figuratives de cet artiste engagé sont parmi les plus connues et reconnues du monde. Ce sont une petite fille lâchant un ballon rouge, un juge tabassant un manifestant, un vieil homme dans une baignoire se frottant le dos avec une brosse au milieu de bulles de savon. Cette dernière scène du quotidien banal a été créée en 2022 au nord de Kiev, sur le mur d’un immeuble bombardé par l’armée russe.

Tous anonymes !

La désanonymisation a aussi le mérite de relancer la réflexion sur l’anonymat. Banksy ou Angine de poitrine n’ont en fait rien inventé, et le masquage de l’identité s’avère extrêmement diversifié dans bien d’autres sphères d’activité de nos sociétés.

Les lanceurs d’alertes et des sources journalistiques utilisent ce paravent protecteur. L’activité en ligne se fait souvent à visière baissée, notamment pour insulter et harceler des personnalités publiques, et encore plus des femmes. Les personnes voulant cacher leur orientation sexuelle restent dans le placard.

On continue ? Les policiers de l’Immigration and Customs Enforcement (ICE) interviennent cagoulés dans les rues des États-Unis pour arrêter et expulser des immigrants dits illégaux. Les plus célèbres associations d’entraide entre personnes aux prises avec des dépendances s’appellent les Alcooliques anonymes et les Narcotiques anonymes.

« Mon argument central est que l’anonymat est performatif, résume le professeur Thomas DeGloma, rare sociologue spécialiste du sujet. Quand les gens agissent anonymement, ils produisent du sens dans le monde. Ils font quelque chose d’actif tout en dissimulant les informations permettant de les identifier. Ils cachent leur identité mais continuent d’agir. »

Le recours au masque social n’est pas le même dans le cas de l’espionnage, par exemple. « Un espion efficace reste invisible, remarque le professeur. Avec l’anonymat, au contraire, les gens agissent publiquement, influencent le monde — et parfois profondément — pour le meilleur ou pour le pire, tout en masquant leur identité. »

Mystère et réception

Thomas DeGloma, professeur de sociologie au Hunter College de New York, a commencé à s’intéresser au captivant et original sujet dès ses études supérieures. Il l’a repris pour accoucher d’un essai vraisemblablement unique au monde : Anonymous: The Performance of Hidden Identities, paru en 2023.

Les formes et les motivations des anonymes, étudiées dans l’ouvrage, s’avèrent très nombreuses. L’anonyme peut par exemple le devenir pour des raisons de protection. Les policiers masqués de l’ICE agissent sans crainte de subir les conséquences de leurs interventions.

L’anonymat peut aussi servir une action subversive. C’est le cas des militants du Ku Klux Klan drapés de blanc avec leurs bonnets moyenâgeux. C’est aussi le cas de Banksy, qui dénonce la brutalité policière ou la cupidité des entreprises. En Iran ou ailleurs dans le monde, certains artistes risquent carrément leur vie en taguant des messages politiques.

« Pour un artiste anonyme comme Banksy, le mystère fait partie de la réception de l’œuvre, ajoute le professeur états-unien. Le public est fasciné par sa démarche. Il est curieux, mais ne veut pas forcément savoir. Le récit autour de l’anonymat devient inséparable de la valeur de l’œuvre, de sa valeur sociale et économique. »

La plupart des artistes anonymes restent dans l’ombre à jamais. Ce fut d’ailleurs le lot des artistes pendant des millénaires. La question de la signature comme sceau d’authenticité n’est devenue centrale qu’à la fin du Moyen Âge. La plupart des œuvres des musées d’anthropologie ne peuvent être attribuées à un créateur précis. Les chefs-d’œuvre de la sculpture romaine exposés en ce moment au Musée des beaux-arts de Montréal ne sont pas signés.

Banksy offre un autre cas de figure étrange et fascinant : il est à la fois célèbre et inconnu. Cette double facette établit la différence entre l’anonymat et le pseudonymat, fait remarquer le spécialiste. « Le pseudonyme permet de construire une identité distincte, avec sa propre réputation. L’anonymat introduit le mystère comme une composante centrale de l’art. L’anonymat alimente la fascination. »

Bas le masque !

Fallait-il tout de même le démasquer ?

« Je ne veux pas prendre une position normative à ce sujet : ce qui m’intéresse, c’est le phénomène, dit Alice Brassard. Cette volonté d’identifier l’artiste contribue à renforcer son mythe. »

Mme Brassard a déposé en 2021 un mémoire de maîtrise en histoire de l’art sur l’art furtif, celui des performances et des interventions réalisées de manière discrète, souvent sans public, et qui ne revendiquent pas nécessairement un statut artistique. Banksy n’appartient pas à ce type.

« Du point de vue de l’histoire de l’art, la révélation de l’identité de Banksy ajoute une dimension à son œuvre, observe-t-elle. Mais en termes de priorités médiatiques, on peut effectivement se poser la question de la pertinence de consacrer des ressources à cette enquête. »

Il aurait pourtant été possible tout simplement de vivre et de laisser vivre Banksy en paix. Comme ici les médias ont laissé tranquille Réjean Ducharme pendant des décennies tout en connaissant son identité et son lieu de résidence. Comme il est possible que les journalistes québécois n’éventent pas le secret de l’identité du duo Angine de poitrine.

Le professeur DeGloma ne reproche pas à Reuters son travail. « Je ne reprocherai jamais à des journalistes d’enquêter sur un sujet d’intérêt public, conclut-il. C’est leur rôle. Évidemment, les passionnés peuvent y voir une intrusion. L’enquête ne respecte pas le choix de l’artiste. Cela dit, Banksy comme d’autres artistes anonymes bénéficient de cette curiosité. Ils vendent leurs œuvres, cultivent le mystère, attirent l’attention. On ne peut pas totalement vouloir la curiosité sans accepter ses conséquences… »

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