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Histoires d’épaves est bien plus qu’un inventaire de naufrages. D’un chapitre à l’autre, Dave Noël fait remonter à la surface des bateaux disparus, mais aussi des récits de survivants, des objets tirés des profondeurs, des controverses savantes, des gestes d’archéologues et des pans entiers de notre mémoire collective.
De la Petite Hermine à l’Auguste, son livre, tiré d’une série d’articles parus dans Le Devoir et largement enrichi pour l’occasion, propose une traversée chronologique, de 1536 à 1761, où les épaves deviennent des portes d’entrée dans l’histoire maritime, militaire et sociale de la Nouvelle-France. L’ouvrage, illustré par des cartes, des gravures et des photographies, se clôt d’ailleurs sur un glossaire, qui rend le tout accessible et digeste.
Historien de formation et journaliste au Devoir, Dave Noël s’est d’abord fait connaître par ses travaux sur la Conquête, notamment dans Montcalm, général américain et Chartier de Lotbinière. Avec Histoires d’épaves, il déplace toutefois légèrement son regard. « À la base, je suis historien, ensuite journaliste », dit-il. Ce double ancrage se ressent dans le livre, nourri à la fois par les archives, les récits anciens, les rapports archéologiques et un sens certain du récit.
L’intérêt pour ces trésors enfouis, lui, remonte à loin. Dans l’introduction, M. Noël écrit que « la découverte de l’Elizabeth&Mary dans l’estuaire du Saint-Laurent au milieu des années 1990 a constitué l’événement archéologique de [s]on adolescence ». Plus loin, il évoque l’« appel du grand large » qui l’a accompagné depuis la plaine d’Hébertville, au Saguenay–Lac-Saint-Jean. Durant l’entretien, il revient sur cette fascination ancienne : les épaves, dit-il, « c’est comme les îles, ça intrigue, il y a une aura de mystère autour de ça ».
Longtemps, il a accumulé des dossiers sur ces navires liés à la Nouvelle-France, avant d’en faire une série d’articles, puis un livre.
Dans ces chapitres qui épousent la chronologie coloniale, les épaves gardent la trace des rêves d’empire, des défaites, des traversées ratées et des départs forcés. Certaines sont célèbres, comme la Petite Hermine, de Jacques Cartier, dont l’identification demeure partiellement incertaine ; d’autres le sont moins, comme le San Juan, baleinier basque échoué à Red Bay, au Labrador, en 1565, ou l’Atalante, frégate coulée en 1760 dont la mémoire a connu d’étranges réemplois.
M. Noël rappelle d’ailleurs que l’on n’a « pas besoin nécessairement d’avoir trouvé l’épave pour qu’elle existe dans la mémoire ». C’est l’une des idées fortes du livre : l’épave est à la fois objet matériel et forme survivant dans l’imaginaire.
Récits des profondeurs
L’une des forces de l’ouvrage tient à l’équilibre entre vestiges et récits. « Au-delà des vestiges matériels, les épaves ont laissé des traces dans les récits des survivants », écrit M. Noël. Certains témoignages permettent en effet d’approcher au plus près l’expérience du désastre. C’est le cas des chapitres consacrés à la Renommée ou à l’Auguste, où les récits des rescapés donnent accès à l’angoisse, au froid, à la faim, à l’expérience concrète du naufrage.
L’auteur accorde également une place importante aux archéologues subaquatiques. Leurs témoignages, écrit-il encore, ont été « essentiels » pour éclairer la trajectoire de ces voiliers et rappeler la fragilité de lieux aujourd’hui « menacés par le pillage et l’érosion accélérée des côtes ».
En entretien, Dave Noël parle de ces spécialistes avec admiration : ce sont, dit-il, des plongeurs chevronnés, mais aussi des historiens « un peu dans l’ombre ». Le livre leur rend ainsi un hommage discret.
Cette attention au travail archéologique permet aussi de dégonfler certains fantasmes. Les épaves de la marine à voile n’ont rien de spectaculairement intact : « arasées par les glaces », elles ont souvent été réduites à « des amas de bois recouverts de sédiments ». L’un des paris du livre consiste justement à redonner forme et épaisseur à ces vestiges presque invisibles.
Les recherches gouvernementales pour trouver de nouvelles épaves demeurent toutefois coûteuses et souvent ponctuelles. Elles se poursuivent au gré des projets, notamment sous l’impulsion de Parcs Canada, mais aussi grâce à des passionnés qui, avec le temps, ont parfois délaissé la logique de la « chasse au trésor » pour celle de la transmission.
Une autre histoire de la Conquête
Le livre éclaire aussi un angle mort de notre mémoire historique. « Ces altercations navales sont demeurées dans l’ombre des combats terrestres », note M. Noël à propos de la guerre de la Conquête.
Or, l’un des apports les plus stimulants de l’ouvrage consiste à montrer que les affrontements de 1755 à 1760 se sont joués aussi sur le fleuve, les rivières et les lacs, à portée de canon des rives. Si l’on associe souvent la guerre de la Conquête aux batailles en forêt ou aux plaines d’Abraham, la guerre navale a pourtant occupé une place bien réelle dans ces conflits.
C’est là que le cas de l’Atalante devient révélateur. Le navire, échoué près de l’actuelle Neuville, en 1760, a été transformé au XIXe siècle en symbole de résistance, avant que son nom soit récupéré plus récemment par un groupuscule d’extrême droite de Québec. M. Noël montre avec finesse qu’une épave peut continuer à dériver dans l’histoire bien après sa disparition matérielle.
Le livre s’achève sur l’Auguste, et ce choix n’a rien d’anodin. Le chapitre consacré au naufrage, en 1761, de ce navire qui mène en France des militaires, des civils et des membres de l’élite coloniale après la Conquête agit comme un épilogue.
« Son témoignage a frappé les esprits, au point de devenir le symbole de la “décapitation sociale” de la société canadienne-française », écrit Dave Noël à propos du récit laissé par Luc de La Corne. En entretien, il résume fortement la portée symbolique de l’événement : l’Auguste, dit-il, c’est « un peu Le radeau de la Méduse du Canada français ».
Dave Noël ne cherche pas à clore les dossiers ; il propose plutôt un état des lieux, parfois hanté par des zones grises. Comme le souligne l’auteur, l’histoire des épaves demeure en mouvement, enrichie au fil des ans par de nouvelles découvertes. Ces navires engloutis obligent ainsi à repenser une part moins visible de l’histoire de la Nouvelle-France : celle qui s’est jouée sur l’eau avant de sombrer dans l’oubli.
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