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Dans les coulisses de l'évacuation secrète du Louvre en 1939

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Le 3 septembre 1939, la France déclare la guerre à l'Allemagne. La nouvelle se pressentait depuis quelques jours, redoutée par la presse, mais elle n'interrompt pas pour autant le travail de fourmi des employés du Louvre. Fermé depuis le 25 août, le musée parisien est le théâtre d'un véritable branle-bas de combat: la vénérable institution s'habille en tenue de guerre. Des sacs de sable ont été entreposés devant ses fenêtres en prévision des bombardements, tandis que les toiles, divorcées de leurs cadres, attendent leur transfert providentiel vers une zone moins exposée.

Le protocole avait été préparé longtemps à l'avance, bien avant que les bulletins radiophoniques n'annoncent l'ouverture des hostilités. L'occupation prussienne de Paris, en 1870, ainsi que les destructions de la guerre d'Espagne –qui avaient menacé les collections du Prado madrilène, rapatriées à Genève– sont encore fraîches dans les mémoires. Malgré l'importance de l'enjeu, toutefois, les conservateurs du Louvre agissent avec méthode. Les œuvres prioritaires sont identifiées par un cercle rouge; les toiles sont décrochées, les tapisseries roulées, les antiquités emballées dans le plus grand secret.

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La nuit au musée

Directeur des musées nationaux, Jacques Jaujard supervise l'évacuation et coordonne le ballet des quarante camions acheminant la précieuse cargaison. 15.000 caisses doivent élire domicile dans des châteaux situés dans le sud ou l'ouest de la France, en marge des villes et des réseaux ferroviaires, où elles seront à l'abri des bombardements. Emballées avec précaution, inventoriées et numérotées, elles quittent la capitale au compte-gouttes.

«C'est le cœur serré qu'on regarde, appuyés à la balustrade de pierre, le reste de nos chers tableaux qui vont partir, soupire Édouard Pommier, chef de l'inspection générale des musées. Sous le jour cru, désencadrés, couchés sur le flanc ou même la tête en bas, ils prennent l'air misérable et piteux de peintures à vendre chez le brocanteur.»

Le château de Chambord fait office de «gare de triage», recueillant la plupart des 4.000 tableaux décrochés du Louvre avant qu'ils ne soient relocalisés.

Une fois vidé de ses Manet, Rembrandt, Rubens, Vermeer, Van Eyck et de Vinci, le Louvre laisse une impression spectrale, irréelle. «Nous circulions dans un musée étrange où l'œuvre d'art, déjà déposée, ne laissait plus qu'un fantôme de présence, évoqué par des cadres vides et des socles», observe la conservatrice Lucie Mazauric, qui emmène dans ses valises Le Radeau de la Méduse de Géricault. Ne restent, sur les murs nus, que les noms des toiles tracées à la craie sur leur ancien emplacement, et quelques clous orphelins.

Que sont devenues les toiles des grands maîtres? Elles ont voyagé sur des routes de campagne, cachées dans des camions de décors prêtés par la Comédie-Française ou les voitures de livraison des grands magasins parisiens. Après plusieurs escales mouvementées, La Joconde arrive incognito au château de Montal (Lot) sous la supervision d'un conservateur qui la glisse, tous les soirs, sous son lit.

Quant à la Vénus de Milo, emmaillotée comme il se doit, est entreposée à Valençay, où elle voisine avec la Victoire de Samothrace. Le château de Chambord fait office de «gare de triage», recueillant la plupart des 4.000 tableaux décrochés du Louvre avant qu'ils ne soient relocalisés.

L'art en exil

Dans leur exode, les œuvres voient parfois la lumière du jour –pour empêcher que leur vernis ne noircisse–, sous le regard exclusif de leurs sauveteurs. Elles sont manipulées avec d'autant plus de soin que, sorties d'un environnement conditionné, elles risquent de s'altérer.

«L'eau, le feu, l'humidité, la sécheresse, le froid, la chaleur, le rapt les menaçaient autant que les bombardements, témoignera Lucie Mazauric, en vadrouille dans les châteaux de la Loire. Nous tremblions sans cesse devant l'énormité de nos responsabilités et nous dormions peu la nuit. Mais leur présence à nos côtés était rassurante, bénéfique.»

Pendant ce temps, sous pression de l'occupant qui a capturé Paris le 14 juin, le musée du Louvre rouvre ses portes le 30 septembre 1940. Les visiteurs peuvent y admirer une réplique en plâtre de la Vénus de Milo, ainsi que la plupart des antiquités et bas-reliefs, plus difficiles à évacuer.

Grâce au courage de ses hommes et femmes de l'ombre, le Louvre ne souffrira pas de pertes pendant la Seconde Guerre mondiale.

Le parcours de visite est agrémenté de panneaux explicatifs en allemand, même si l'impératif pédagogique est secondaire: l'occupant jubile d'avoir capturé l'une des plus prestigieuses institutions muséales au monde, dont il se sert comme d'un hangar où stocker les œuvres spoliées à leurs propriétaires juifs.

En effet, en parallèle, le pillage des œuvres d'art a commencé. La hiérarchie nazie se frotte les mains: selon le vœu du Führer, on ouvrira bientôt à Linz (Autriche) un musée-monde accueillant les pièces les plus prestigieuses volées dans les territoires occupés!

Mais tous les hommes du Reich ne partagent pas le goût de l'appropriation culturelle. Le comte Franz von Wolff-Metternich, placé à la tête d'un organisme chargé de la protection du patrimoine en zone occupée («Kunstschutz»), déjoue même les plans d'Hitler en s'assurant que les collections du Louvre restent en France et en sécurité. Ce geste lui vaudra une suspension et un rapatriement express à Berlin… mais aussi une Légion d'honneur offerte par le général de Gaulle en 1952.

Le 25 août 1944, enfin, Paris est libérée. Les combats de rues menacent brièvement les salles du Louvre: il paraît même que des soldats allemands acculés par les Alliés auraient trouvé refuge dans la salle des antiquités égyptiennes, cachés dans des sarcophages! Si le musée rouvre ses portes le 5 octobre, il faudra attendre encore deux ans pour que la totalité de ses collections soient rapatriées. Grâce au courage de ses hommes et femmes de l'ombre, le Louvre ne souffrira pas de pertes pendant la Seconde Guerre mondiale.

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