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De retour depuis une trentaine d’années en France, le loup est à la source de vifs débats dans les campagnes du pays. Après plusieurs années de forte hausse, sa population est en baisse depuis 2022, et le gouvernement français lui a retiré son statut de mammifère protégé.
Le pré d’Anthony Guilleau, dans le massif français du Jura, est une scène de crime. En arpentant ses parcelles, recouvertes d’un peu de neige printanière, l’éleveur de moutons désigne anxieusement chaque coin où a frappé son plus grand ennemi : le loup.
Il a fait paître ses brebis sans protection pendant des années, jusqu’à ce jour de 2018 où le loup a frappé une première fois. « J’ai perdu 31 brebis dès la première fois, puis 14 quelques jours plus tard », se souvient-il. « C’était horrible. Quand je suis arrivé le matin, il y avait des morts partout, et d’autres qui agonisaient par terre, les boyaux à l’air », se souvient le paysan, qui garde environ 400 moutons.
Depuis 2022, il déclare avoir perdu une centaine de bêtes, dont 50 pour la seule année 2025. « Et le pire, c’est que je n’ai jamais vu le loup. On sait qu’il rôde autour des clôtures pour préparer ses attaques, mais il ne se montre jamais », souligne-t-il.
Après des siècles de chasse, le loup avait disparu de France dans les années 1930. Dans toute l’Europe, le prédateur n’avait survécu que dans quelques poches refuges, y compris dans la chaîne de montagnes des Apennins, en Italie. En 1992, le loup est aperçu à nouveau dans les Alpes françaises, après avoir traversé la frontière italienne. L’animal se reproduisant lentement, sa population est restée stable pendant plusieurs années et cantonnée aux régions montagneuses, avant d’augmenter rapidement dans la dernière décennie.
« Maintenant, on observe des loups un peu partout sur le territoire français, jusqu’en Bretagne, et même dans la région parisienne », explique Laurent Gaillard, inspecteur de la faune dans le Jura et fonctionnaire de l’Office français de la biodiversité (OFB). Ce corps de fonctionnaire, dont les membres sont pour la plupart biologistes de formation, est chargé à la fois de limiter l’impact de l’homme sur la nature et de « réguler » certaines espèces nuisibles, comme le loup.
Tuer le loup
Si la France protège le loup, elle le fait aussi chasser. « Si on n’éliminait pas les individus qui prennent l’habitude de chasser les troupeaux, ce serait trop difficile pour les agriculteurs », explique le biologiste de formation.
En application de conventions internationales, la France s’autorise à tuer 200 loups par an, sur une population d’environ 1000 individus. La grande majorité de la population française appuie le retour du loup, mais le lobby agricole s’y oppose vigoureusement. « À la différence d’autres prédateurs, comme le lynx, le loup a la mauvaise habitude de tuer plus qu’il n’a besoin pour se nourrir, ce qui choque les agriculteurs », explique Laurent Gaillard, qui regrette que l’animal soit encore perçu comme le « grand méchant loup » en France.
Le biologiste désigne une carte couverte de points jaunes et orange, dont une trentaine dans la montagne de basse altitude où habite l’éleveur Guilleau. « Ça, ce sont les attaques d’un seul loup qui se promène dans un massif où les élevages sont encore peu adaptés », explique l’inspecteur. Sur tout le territoire français, le canidé est responsable de la mort d’environ 12 000 bêtes par an — surtout des moutons, mais aussi quelques bovins.
Au fil des années, les agriculteurs ont obtenu la possibilité d’effectuer des tirs de défense pour protéger leur troupeau, d’abord avec une autorisation préalable de l’OFB. À l’été 2024, l’Union européenne a assoupli le statut de protection du loup, ce qui a conduit la France à permettre aux agriculteurs de tirer sur simple déclaration en cas d’attaque. Le lundi 23 février, le gouvernement français est allé plus loin en retirant au loup son statut de « mammifère protégé » et en augmentant le nombre de bêtes pouvant être abattues chaque année, de 19 % à 21 % de la population.
Pour la première fois depuis le retour du prédateur, sa population a reculé ces deux dernières années, après un pic atteint en 2022.
« En réalité, le loup est beaucoup trop difficile à chasser pour les agriculteurs, et ce ne sont pas eux qui en tuent la majorité », révèle Laurent Gaillard. Selon le fonctionnaire-biologiste, plus de 80 % des loups seraient abattus par les « lieutenants de louveterie ».
« Ce sont des chasseurs qui se portent volontaires pour défendre les troupeaux face aux loups et qui ont le droit de le chasser de nuit, avec des lunettes de vision nocturne », explique le gardien de la faune. « Quand un éleveur est attaqué, l’État les mandate pour se rendre sur place et tuer le loup s’il attaque le troupeau. »
Les lieutenants de louveterie, tous bénévoles, peuvent aussi chasser les animaux nuisibles, comme les renards et les fouines, et sont les seuls chasseurs à pouvoir tirer la nuit. « C’est une très vieille institution, créée en 891 sous Charlemagne. »
« Trop difficile à abattre »
Pour protéger ses moutons, Anthony Guilleau a lui-même eu recours à ces « louvetiers ». « On est venus de nuit, c’est à ce moment-là que le loup se montre », explique Philippe Thibert, qui a été appelé pour intervenir. Cet éleveur laitier de profession, qui chasse plusieurs fois par semaine par loisir, affirme avoir accepté l’insigne de louvetier pour « défendre les éleveurs ».
Malgré plusieurs nuits passées sur place, Philippe Thibert n’a pas réussi à abattre de loup « C’est un pré particulièrement difficile à défendre, parce que les enclos sont dispersés et que les loups peuvent se cacher dans les bosquets », déplore-t-il.
Mais un peu plus haut dans le massif jurassien, là où la neige s’accumule sur le sol, d’autres lieutenants de louveterie ont fait mouche. « J’avais affaire à toute une meute, ils m’avaient dévoré plusieurs moutons et même des veaux », raconte l’éleveur Sébastien Vandel.
Après s’être embusqués dans un bosquet pendant plusieurs nuits, les louvetiers ont aperçu et tué un loup en train de fondre sur les moutons, puis un deuxième quelques jours plus tard.
« Des monstres »
« Les louvetiers sont des monstres, ce sont des chasseurs qui tuent pour le plaisir », dit Michèle Budna, une militante écologiste locale bien connue. Infirmière à la retraite, elle s’implique depuis plusieurs années pour défendre le loup face aux agriculteurs. « C’est un sujet très sensible dans les campagnes, il y a beaucoup de militants pro-loup qui ont reçu des menaces de mort », révèle la militante. Avec son association, elle milite pour mettre fin aux tirs létaux, ou en tout cas les réduire. « En fait, le loup se nourrit à plus de 80 % d’animaux sauvages », souligne-t-elle.
« Si on protège correctement son troupeau, la cohabitation est possible », explique la militante. Elle cite notamment le patou, un gros chien blanc capable de se mêler aux moutons et de les défendre contre les loups. « Lors des attaques, on peut aussi effrayer le loup avec des tirs d’effarouchement ou simplement en assurant une vigie près des troupeaux. »
Depuis le retour du loup, l’État français subventionne fortement ce type de moyen de défense. « En général, les éleveurs gravement touchés sont ceux qui ne les mettent pas assez vite en place », souligne l’inspecteur de biodiversité Laurent Gaillard. Dans les régions alpines où le loup est implanté depuis longtemps, les agriculteurs ont accepté de cohabiter et de mettre en place des protections, mais le loup réussit toujours à « prélever » une partie de leurs bêtes, explique-t-il.
Malgré les attaques sur son troupeau, Anthony Guilleau a lui-même traîné la patte avant d’acheter des clôtures électriques et d’adopter quatre patous. « Depuis que je l’ai fait, je n’ai eu aucune attaque », reconnaît-il. « Mais changer les clôtures chaque fois qu’elles se brisent et s’occuper de patous, c’est une charge de travail supplémentaire », explique-t-il.
Et les patous, très gros, ont l’inconvénient d’être agressifs envers les visiteurs ou les touristes, fréquemment pourchassés dans les montagnes du Jura.
« Ce que les éleveurs ne vous diront pas, c’est qu’ils sont aussi grassement remboursés par l’État quand il y a des attaques », dit Michèle Budna. Anthony Guilleau reconnaît que la décimation de son troupeau n’a pas affecté les finances de son exploitation. « On est très bien remboursés », admet-il du bout des lèvres. « Mais ça ne compense pas le travail en plus ni l’angoisse qu’on vit. »
« Les écolos parlent du bien-être animal, mais est-ce qu’ils ont pensé à mes brebis éventrées ? J’en ai mal dormi pendant des jours. »
Pas de solution miracle
Les éleveurs français n’ont pas tous des avis aussi tranchés au sujet du loup. Dans le massif du Doubs, à la frontière avec le Jura, Antoine Vacher a mis en place des clôtures électriques et acheté des patous dès qu’il a entendu parler de la présence près de chez lui d’une meute de loups. « On a aussi mis des vaches laitières dans nos troupeaux de veaux, parce qu’elles sont suffisamment grosses pour faire peur au loup », explique l’éleveur, qui fait tout pour ne pas avoir recours au tir létal.
« Aucune solution n’est parfaite, et même les mesures de défense ont leurs inconvénients », souligne l’éleveur, qui a été obligé d’euthanasier un patou après qu’il eut mordu un promeneur. « Mais même si c’est peut-être seulement de la chance, tout le monde a été attaqué dans le coin sauf moi, dit-il. Nos anciens arrivaient à vivre avec le loup, ça veut bien dire qu’on est capables de s’adapter. »
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