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Dans l’univers de Stéphane Lafleur

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Stéphane Lafleur m’a donné rendez-vous au cinéma Moderne. Au moment où je fais cet entretien, on est le 12 janvier. Il travaille sur le montage d’un film, chez Post-Moderne, juste au-dessus de nous, au deuxième étage. Quand je le texte pour lui dire que je suis arrivé, il me répond qu’il descend dans une minute. Je le vois apparaître sans manteau, dehors, pour entrer aussitôt dans le cinéma. Le genre de truc que je n’ose pas faire, de peur de tomber malade, même si ce n’est que pour cinq secondes. J’ai toujours aimé le travail de Stéphane Lafleur. Peut-être à cause de son cinéma, qui a tant de fois représenté la banlieue. Peut-être à cause de ses chansons, qui m’ont toujours rentré dans la peau. Quand j’écoute Avec pas d’casque, j’ai l’impression d’écouter un marin échoué qui joue de la guitare sur une île déserte. Un homme qui ne compte plus les jours et n’essaie même plus de partir. Il a refait sa vie là, s’est construit une cabane en bambou, connaît chaque bruit de l’île. Le soir, il sculpte dans le sable le visage de sa femme, sachant que tout sera effacé par la marée le lendemain matin. Ses chansons, c’est un peu ça, je trouve : des gestes obstinés contre l’effacement, une manière de survivre à l’isolement et au manque. Je lui demande ce qu’il a fait durant la dernière année, côté création. Il réfléchit un instant, comme s’il devait d’abord faire le tri. Il me raconte avoir monté un très beau film sur Robert Morin, réalisé par la cinéaste André-Line Beauparlant, aussi la conjointe de Morin. Il a commencé le montage de ce projet en octobre 2024 et l’a terminé en juin 2025. D’ailleurs, il me dit que si ça n’avait pas été d’elle, celui qui a réalisé Requiem pour un beau sans-cœur n’aurait jamais accepté qu’une équipe de tournage rôde dans son espace de vie. En parallèle, Stéphane a essuyé un premier refus pour un nouveau film qu’il a coécrit avec Éric K. Boulianne. Ils ont depuis soumis un deuxième dépôt et devraient savoir, vers le mois de mai, si le financement leur est accordé. Cette période d’attente est toujours un peu ingrate, mais elle fait partie du parcours de tous ceux et celles qui déposent un film : « Quand tu déposes, tu mets ton année sur pause. Tu ne planifies rien, pas de contrats, pas de vacances, au cas où… » Il m’avoue d’ailleurs avoir déjà refusé un contrat de montage en espérant un retour positif des institutions. Cet hiver, Stéphane fait du montage. Il travaille sur le nouveau film d’Anaïs Barbeau-Lavalette, qu’il devrait terminer en avril. Il avait déjà monté La déesse des mouches à feu. En général, il en monte un par année. Les discussions se font en amont avec la réalisatrice ou le réalisateur du projet, mais le travail repose surtout sur la confiance. Il aime avoir l’implication du cinéaste, mais aussi la liberté de jouer dans le film pour essayer de le bonifier à sa manière. Le montage, explique-t-il, est la dernière écriture du film : on peut le sauver, comme on peut aussi le ruiner, surtout quand le récit traverse plusieurs périodes de la vie d’un personnage. On croit parfois être arrivé au bout, puis de nouvelles surprises surgissent encore. Ce qui lui manque parfois, me confie-t-il, c’est le recul : « L’idéal serait de faire un premier montage, puis de laisser le film reposer pendant huit mois. En y revenant ensuite, on verrait tout de suite ce qu’il faut garder, allonger ou déplacer. »

Quand je l’interroge sur son premier film, Continental, un film sans fusil, il sourit. Il en garde un bon souvenir. Chaque tournage vient avec ses propres défis, et ce ne sont jamais les mêmes d’un projet à l’autre : « Mon apprentissage avec Continental, ça a été la scénarisation. Mon erreur de débutant, c’était de vouloir tout mettre dans mon premier film, comme si c’était le dernier. » Il décrit ce premier geste de réalisation comme un film de collage, composé de scènes qu’il avait simplement envie de tourner. Après coup, il s’est rendu compte qu’il devait en couper beaucoup. Ces décisions déchirantes lui ont fait comprendre que toute l’énergie consacrée aux scènes supprimées aurait pu servir à approfondir celles qu’il a gardées. « Quand j’y pense, j’ai fait quatre films en vingt ans… forcément, je réapprends le métier à chaque fois. » La télévision est arrivée beaucoup plus tard, avec Chef d’orchestre. Il savait dans quoi il s’embarquait : les contraintes et le manque de moyens, entre autres. Pour sa websérie, il avait onze jours de tournage. Il a fini par convaincre la production d’en avoir douze, pour tourner deux jours par épisode. Dans ces conditions, tu ne multiplies pas les lieux inutilement : tu adaptes ton écriture au budget, à la réalité du plateau. En même temps, Stéphane me précise qu’il n’a aucun problème avec les contraintes : « Honnêtement, je ne sais même pas ce que je ferais avec un budget illimité. » Il n’est d’ailleurs pas certain d’en refaire. Ce type de projet tient surtout grâce à une équipe très engagée, qui s’investit entièrement malgré les rémunérations réduites propres au Web. Lafleur avait toutefois une condition non négociable pour ce projet : travailler avec un non-acteur. « C’était Joseph Marchand ou rien. C’est ça qui m’intéressait : écrire en fonction de quelqu’un qui n’avait aucune expérience de jeu. » Finalement, Joseph s’est révélé très bon, très à l’aise. La force de Stéphane Lafleur tient précisément à cette résilience-là. Tous les créateurs doivent en cultiver une part, mais chez lui, j’ai l’impression qu’on pourrait en remplir une piscine hors terre. C’est exactement ce que j’avais ressenti en regardant sa websérie : on ne perçoit jamais les contraintes, même en sachant qu’il a forcément dû en affronter beaucoup pendant la réalisation. Les embûches ne se voient pas, elles sont digérées et transformées. Il ne s’agit pas de nier les obstacles, mais de travailler avec eux, de les intégrer à l’écriture, à la mise en scène, au rythme. Chez lui, la résilience n’a rien d’héroïque ou de spectaculaire. Elle est discrète et s’incarne dans des décisions concrètes, dans une confiance maintenue malgré l’incertitude, dans cette manière de continuer à faire des films même quand tout pousse à attendre, à renoncer ou à se décourager. Il est, à mes yeux, l’un des rares réalisateurs à manier aussi bien la comédie que le drame. Cette capacité à naviguer entre les deux registres n’a pourtant rien d’évident ni de naturel. Il m’avoue d’ailleurs que, malgré une réelle intention de faire rire, il s’est souvent planté. Des scènes qu’il croyait drôles, écrites et tournées avec cette certitude-là, et qui, une fois confrontées au montage, ne fonctionnent tout simplement pas. Faire rire relève d’un équilibre extrêmement fragile. Tout se joue dans un détail : un silence trop long, un regard mal placé, un rythme légèrement décalé, et l’effet tombe à plat. À l’inverse, le drame tolère parfois davantage d’approximation, là où la comédie exige une précision presque chirurgicale. Stéphane avance sur cette ligne étroite, conscient que chaque tentative comporte le risque du faux pas, mais aussi la possibilité rare de faire surgir quelque chose de vivant, d’imprévisible. C’est dans cette tension constante, entre le rire et le cœur brisé, que son travail trouve sa singularité.

Notre conversation nous amène à son groupe de musique Avec pas d’casque et à l’album Trois chaudières de sang, paru en 2006. Je dis : « Ça fait vingt ans déjà. » Stéphane devient pensif. Le chiffre le surprend lui-même. Il réfléchit alors à son rapport à l’écriture des paroles, à ce qui a changé depuis. À l’époque, dit-il, avec Joël Vaudreuil et Nicolas Moussette, ils étaient plus cabotins. La prise de parole n’était pas complètement assumée. Même le nom du groupe en porte la trace. Lafleur n’assumait pas encore sa propre voix. Le low-fi servait de paravent : une manière de se camoufler, de se fondre dans le bruit, de se cacher derrière la saturation. De temps en temps, il glissait une chanson plus personnelle ici et là. Si elle passait le test, il en écrivait une autre. Puis une autre. Il se pose souvent la même question : est-ce que la meilleure chanson est déjà derrière lui ? Il n’en est pas sûr, mais il préfère croire que non. Et cette réponse-là me rassure. Pas parce que j’attends absolument une chanson meilleure que tout ce qu’il a déjà fait, mais parce que ça veut dire qu’il continue. Qu’il n’a pas envie d’arrêter de faire de la musique. Un créateur avance souvent comme ça : en espérant que le prochain projet sera au moins aussi juste, aussi fort, aussi vrai que le précédent. Même s’il doute, même s’il se demande s’il a déjà donné le meilleur de lui-même, il continue quand même. Créer, c’est garder ouverte la possibilité que quelque chose d’important reste à dire. Dans un autre registre, il m’avoue avoir suivi un cours d’initiation à l’ébénisterie à l’automne dernier. Il a fabriqué une petite table : « Il y a quelque chose de profondément gratifiant dans le fait de créer un objet qui tient debout. C’est aussi satisfaisant que d’écrire un poème. » Je le crois. À côté de moi, une vieille dame nous interpelle. Elle nous demande si on ne pourrait pas parler moins fort parce qu’elle a de la difficulté à lire sur son téléphone. On se regarde, un peu pris de court. Stéphane hausse les épaules et lui répond simplement : « C’est le problème des lieux publics… il y a d’autres humains. » Il ne le dit ni avec colère ni avec ironie, plutôt comme un constat. Il n’en fallait pas plus pour interrompre l’élan de la conversation. L’entretien se défait, naturellement, sans drame. Stéphane et moi terminons notre échange en nous serrant la main. De retour dans ma voiture, je ne peux pas m’empêcher de rire. Je n’ai aucun mal à imaginer Lafleur recycler cette scène dans un film un jour, la déplacer, la transformer. L’ouvrir peut-être par cette femme qui demande à deux artistes de se taire une bonne fois pour toutes. Une petite collision du réel, banale et légèrement absurde, comme un point final inattendu ou, qui sait, le début d’autre chose.

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