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Dans l’univers de Marc Séguin

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La journée où j’avais rendez-vous avec Marc Séguin, il y a eu un gros verglas. Ma voiture était un moule glacé. La couche de givre était épaisse. Le grattoir ne faisait rien. Je m’époumonais, mes bras faisaient des allers-retours de fou, et rien. Je n’égratignais que la surface. J’ai paniqué, tout seul à huit heures du matin dans mon entrée : « J’peux pas manquer mon rendez-vous avec Séguin, câlisse ! » Pendant une brève seconde, j’ai pensé aller chercher le marteau, mais je me suis ravisé, je n’ai pas les moyens de me racheter un nouveau pare-brise. J’ai réussi à casser assez de glace pour prendre ma voiture. J’ai roulé sur la voie de droite tout le long.

Je me demande parfois si nos vies ne se frôlent pas longtemps avant de se reconnaître. Si certaines faces ne traversent pas notre champ de vision sans s’y arrêter, comme une poussière qu’on respire sans savoir d’où elle vient. Il m’arrive de penser que j’ai peut-être croisé Marc Séguin sans le savoir, à la fin des années 1990, dans les couloirs de Sainte-Justine. Séguin m’avoue qu’il faisait du bénévolat auprès d’enfants atteints de fibrose kystique. Il bricolait, dessinait et jouait à des jeux de société. Il était là, simplement là. Un enfant venu du Saguenay savait déjà qu’il ne se rendrait pas à 16 ans. Je me souviens, un jour avoir, dessiné avec un adulte à l’hôpital, mais était-ce lui ? Je n’en sais trop rien. Et puis, je ne veux pas savoir à tout prix. J’ai ce côté romantique, très fleur bleue. J’aime mieux m’imaginer qu’être dans la certitude que j’ai déjà dessiné un dinosaure avec un peintre sans le savoir. Je lui demande si l’un de ses enfants a des aspirations à devenir artiste, il me répond du tac au tac : « Pantoute ! » Il ne souhaite pas cette vie-là pour ses enfants. Il en a quatre. Il sait ce que ça coûte, tant financièrement qu’humainement. Créer n’est pas un métier tranquille. C’est une position instable, dangereuse même : c’est être assis sur une clôture de barbelés durant toute ta vie. Ironiquement, chez lui, tout a commencé dans le jeu. À 5 ans, il jouait avec des petites autos sous un arbre, il construisait des villes, faisait s’écraser des avions. Des mondes entiers naissaient et disparaissaient. Il dit que créer aujourd’hui, c’est exactement le même état : une zone où il ne sait jamais tout à fait s’il travaille ou s’il joue. Cette ambiguïté est essentielle. Elle empêche la création de se solidifier en posture. Même si, paradoxalement, ça coûte cher émotionnellement. Il y a eu des années difficiles. Des périodes d’insomnie. L’alcool est l’un des moyens pour lui de perdre le contact avec la réalité. C’est une condition essentielle à sa survie créative. Ne plus sentir le plancher sous ses pieds. Il y a là un mal de vivre assumé : il est heureux de ce qui lui arrive, mais il n’est pas heureux. Cette phrase me semble d’une justesse brutale. Il y a aussi les épisodes de paranoïa où l’on croit que tout le monde est contre nous et notre œuvre. Il me raconte une anecdote où il est allé faire la promotion de son livre Un homme et ses chiens à la radio. Pendant qu’il roulait vers la station, il a eu l’impression humiliante d’être invité au dîner de cons. Il savait que deux des invités avaient lu son livre et devaient en parler devant lui. Finalement, ça s’est bien passé, mais je reconnais cette voix intérieure. Cette violence qu’on s’inflige quand on ne sait plus si ce qu’on fait a du sens. Il y a aussi que c’est toujours difficile de résumer un projet créatif. En parler, c’est déjà trop. Trop loin de la vérité. Pour clore la discussion sur les doutes durant la création, il me parle de cette série de tableaux qui représentent des momies traversées par des seringues qui ont été refusées par toutes les galeries. Je dis : « C’est un coup dur ? » Séguin me sourit, au contraire, il aime ça. Quand les galeries ne sont pas sûres de son travail, toutes les lumières sont vertes sur son tableau de bord.

Je lui demande de me résumer sa dernière année. Il me répond que celle-là a été belle, vraiment belle. Il a terminé un film avec Elisapie : un court métrage d’animation composé de 8416 dessins. Une fable qu’il a écrite, nourrie de son histoire personnelle : une petite fille marche, croise des animaux blessés et leur donne ses plumes pour les guérir. C’est une histoire de création, mais aussi d’épuisement, de don total, de disparition possible. Une histoire qu’on ne peut raconter qu’après avoir traversé soi-même certaines limites. Il a aussi réalisé une série de portraits de Jeanne d’Arc, à partir de recherches sur quatre siècles de représentations. Cinquante-trois dessins, faits à la main, au crayon HB. Cette anecdote de création me touche droit dans le cœur, et m’impressionne. Quand on pense au travail de Marc Séguin, il peut nous venir à l’esprit beaucoup d’extravagances dans les matériaux : la cendre humaine, les pattes de corbeaux, les papillons, les carcasses de coyote. Donc, l’idée de l’imaginer revenir à la forme la plus simple de la création, soit avec l’utilisation d’un papier et d’un crayon à mine, me donne des frissons. Il y a dans tout ça un rapport sensuel à l’objet. Il m’avoue que ça a été trois semaines de travail pur, avec l’envie fébrile d’y retourner chaque matin. Derrière lui, il y a un grand tableau d’une série qui s’appelle « Pays nordiques ». Chaque fois que je vois de la neige en peinture, je pense tout de suite à Hergé et son album Tintin au Tibet. Pendant la conception de cet album, il était dans une profonde dépression. Je demande à Marc s’il a vécu la même chose en peignant autant de neige. Il me répond : « Absolument ». Son rapport à l’échelle humaine a été pulvérisé lors d’un séjour au Nunavut. Là-bas, tout est immense. L’horizon est minime, le ciel écrase, la lumière déborde. Il est allé à la fin mai, près du solstice : il faisait noir vingt minutes par jour. Il n’était pas préparé à ce que ça lui ferait. Il lui a fallu six mois pour qu’il réalise à quel point ça l’avait bouleversé. L’humiliation de l’humain face au territoire. Être une crotte de nez dans l’immensité. Ils roulaient en motoneige pendant des heures, à une vitesse irréelle, avec des Inuits. Cette expérience s’est superposée à l’une des pires périodes de sa vie, autour de 2017, quand il se sentait enfermé dans une caverne sans lumière. Après avoir terminé sa série de paysages arctiques, il s’est demandé s’il serait capable de refaire un tableau un jour. Il a alors marché. Pendant six, sept mois. Marcher l’a sauvé.

Une partie de son année sera consacrée à une nouvelle série de tableaux qu’il me montre en primeur : des arbres noyés dans la brume, des épinettes, des sapins et des conifères observés en Gaspésie. Le brouillard a des teintes verdâtres, bleutées et grises. C’est intrigant, et aussi un peu inquiétant. Il me dit que c’est voulu, que lorsqu’il chassait en forêt, son guide lui a dit que Wilbert Coffin aurait jeté son arme tout près d’où il marchait. Séguin en ajoute une couche en nommant sa série « Random Forest », qui fait référence à une méthode d’intelligence artificielle qui prend des décisions en s’appuyant sur un grand nombre de petits « arbres » de décision plutôt que sur une seule réponse isolée : chaque arbre analyse une partie différente des données, fait ses propres erreurs et propose sa conclusion, puis l’ensemble de ces réponses est combiné pour obtenir un résultat plus fiable. C’est ce qu’il y a de fabuleux avec Marc Séguin : cette capacité à tenir ensemble des choses qui, chez d’autres, se repoussent. Le jeu et la gravité. Le doute et la certitude qu’il faut continuer quand même. Il n’essaie jamais de rendre ça propre ni rassurant. Il ne polit pas ses contradictions. Il les laisse là, visibles, comme des traces dans la neige qu’on ne cherche pas à effacer. Je repars de son atelier avec cette impression rare d’avoir été déplacé légèrement, comme quand on marche longtemps dans le brouillard et qu’on ne sait plus exactement d’où l’on est parti. Il y a quelque chose de profondément humble dans sa manière de créer : une acceptation de l’erreur et du hasard. Je pense à la glace sur mon pare-brise, le matin même, à cette panique ridicule et nécessaire, à cette urgence de ne pas manquer le rendez-vous.

Finalement, c’est peut-être ça, le fil qui relie tout : continuer à avancer malgré l’opacité, gratter ce qu’on peut, accepter de ne voir clair que par fragments et rouler quand même, lentement, sur la voie de droite. Sur le chemin du retour, je pense à l’anecdote de l’hôpital : peut-être que je l’ai croisé, à Sainte-Justine, sans savoir qui il était. Peut-être que nous portions déjà, chacun à notre manière, la même conscience aiguë de la fragilité. Des années plus tard, ses mots, ses œuvres, ses doutes résonnent en moi comme une confirmation tardive : certaines rencontres commencent bien avant de se reconnaître.

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