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Dans l’univers de Julie Doucet

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Avant même de voir Julie Doucet, je vois ses crayons. Tout près de sa porte d’entrée, sur le bord de la fenêtre, un verre d’eau en est rempli. Je me sens intimidé. Doucet est l’une des plus importantes autrices de bande dessinée du Québec. Sa série emblématique Dirty Plotte a été réunie en 2021 en un seul volume massif, Maxiplotte, publié chez L’Association. Depuis longtemps déjà, on murmurait que de nombreuses personnes votaient pour elle, année après année, pour le Grand Prix du Festival d’Angoulême. Une attente qui a fini par trouver son aboutissement en 2022. Doucet est aussi une poète qui pratique la gravure, le collage, l’animation et l’édition artisanale. C’est une artiste qui n’a cessé de déplacer les frontières de son propre travail, sans jamais s’y installer confortablement. Cette pluralité me déstabilise presque autant que son œuvre elle-même. Je ne sais pas exactement par quel bout l’aborder. Quand je sonne à sa porte, elle ouvre aussitôt. Elle porte des lunettes teintées aux montures fines. Elle sourit, un sourire large et sincère, qui dissipe instantanément une partie de ma nervosité. Je retire mes chaussures un peu trop lentement, comme si le temps pouvait s’étirer avant la rencontre. Un piano trône dans un coin, massif. Je lui demande si elle en joue. Elle sourit, répond vaguement : « Bof, un peu. » On s’assoit à la cuisine et me sert un petit fond de café qu’elle avait fait plus tôt dans la matinée. Du coin de l’œil, je remarque encore des crayons, mêlés aux ustensiles, coincés parmi les spatules. Quand je lui demande comment s’est déroulée sa dernière année de création, elle éclate d’un petit rire à moitié découragé : « Hé lala… » Puis, elle se reprend. Elle a eu une grosse commande d’illustration pour un éditeur américain : un recueil de nouvelles littéraires écrites par des femmes de la fin du XIXᵉ siècle et du début du XXᵉ. Des autrices américaines et anglaises, dont Virginia Woolf, Kate Chopin, Charlotte Perkins Gilman, entre autres. Elle a réalisé deux illustrations pour chaque texte, en linogravure. Elle a été déstabilisée par les grands formats de neuf pouces sur douze exigés par l’éditeur. Dans les grands formats, elle se sent parfois perdue. Elle a recommencé certaines illustrations plusieurs fois, incapable de trouver le bon équilibre. Le projet lui a pris une bonne partie de l’année 2025. Ç’a été un moment dense, serré, ponctué de doutes et de reprises.

Je remarque qu’aucune lumière n’est allumée dans la maison. Elle me parle de ses migraines, de ses yeux hypersensibles à la lumière. Elle évite les écrans, qu’elle utilise le moins possible. Elle a passé la fin de l’année 2025 à Bruxelles. Son séjour a duré deux mois, mais elle serait restée plus longtemps : « Je n’ai pas de migraines quand je vais à Bruxelles. » Elle m’explique que certaines régions d’Europe de l’Ouest connaissent des variations de pression barométrique moins brusques qu’au Québec. Elle ajoute que plusieurs personnes souffrant d’arthrose ressentent aussi cet effet. À Bruxelles, elle participe à un projet collectif d’impression et réalise un petit fanzine. Le fanzine reste pour elle un espace de liberté totale : elle fait tout elle-même, immédiatement, sans attendre les délais de l’édition traditionnelle. Elle insiste sur l’aspect exploratoire du format, surtout pour quelqu’un qui a longtemps été étiquetée « femme qui fait de la bédé ». Elle mime un bandeau sur son front, comme une marque indélébile. La bande dessinée, dit-elle, appartient en partie à son passé. Elle y est revenue il y a quelques années avec Suicide total, mais en adoptant une approche différente. Cette fois, elle s’est volontairement éloignée du récit autobiographique et a évité de mettre en scène ses proches. Cela ne l’a toutefois pas empêchée de continuer à se représenter elle-même à de nombreuses reprises au fil des pages, en train de raconter l’histoire. Elle s’est alors mise à illustrer des personnages, une multitude de personnages, qu’elle a créés presque à la chaîne, en se concentrant sur le pur plaisir de dessiner. Le projet s’est étalé sur deux ans et demi. Puis, il y a eu la création de quelques fanzines, dont le dernier, Epilepsy, paru l’été dernier. Il est né d’un autre besoin. Elle sentait qu’elle devait décanter. Elle était fatiguée de la linogravure, de la répétition, de la contrainte. Le collage lui permet de créer des mots, d’en faire des phrases poétiques. Le geste est plus libre, plus immédiat. Il y a quelque chose de presque thérapeutique. Quand elle parle de poésie, elle précise que son travail a toujours navigué entre le mot et l’image. Certaines phrases ressemblent à des maximes. Les mots qu’elle choisit sont éminemment visuels : elle les découpe, les trouve dans différentes revues ou différents journaux, les réunit dans des typographies disparates, des styles qui se frottent les uns aux autres, et les assemble jusqu’à ce qu’ils deviennent image à leur tour. Trouver le bon « je » est essentiel : rien n’est laissé au hasard. Elle ne part pas d’une idée préconçue, mais souvent d’un mot, autour duquel elle construit. Dans le collage, il ne s’agit plus de raconter une histoire ni de se raconter soi-même, mais d’ouvrir un espace où quelque chose peut advenir. Pour Julie Doucet, c’est une forme fragile, mais tenace, de liberté.

Je bois une gorgée de café et lui demande de me parler de son prix d’Angoulême. Cette année-là, trois femmes étaient sélectionnées. Elle et deux Françaises. Elle se disait, un peu soulagée, que c’était sûr qu’elle ne l’emporterait pas. Surpris, je lui demande : « C’est vrai ? Tu ne voulais pas gagner ? » Elle me fait signe que non : « C’est trop gros. Je n’ai jamais aimé avoir le projecteur sur moi. Le Festival d’Angoulême, c’est l’équivalent de gagner un Oscar dans le monde de la bande dessinée. » Quand elle a appris qu’elle gagnait, elle était catastrophée. Elle n’était pas prête mentalement à ça, d’autant plus qu’elle était en train de suivre des cours de menuiserie. Je ne peux pas passer à côté de l’annulation de l’édition 2026 du festival. Je lui demande ce qu’elle en pense. Elle ne semble pas surprise le moins du monde. D’ailleurs, l’année où elle a remporté le prix, les organisateurs ne l’ont jamais félicitée. Ils ne lui ont même pas dit bonjour. La seule personne avec qui elle a eu un contact est le conservateur de son exposition. Chaque lauréate ou lauréat du prix présente une expo de son travail l’année suivante. Il la rassurait : « Ne t’en fais pas, ces gens-là sont nuls. » Somme toute, elle a été bien accompagnée par son éditeur. Puis, il y a eu un pic de ventes, et une redescente. « Ils ont vu c’était quoi, du Julie Doucet », dit-elle en riant. Ce n’est pas Astérix. Mais le prix a tout de même ouvert des portes : une galerie qui la représente à Paris, une exposition, puis une autre à Strasbourg. Elle insiste sur la cohérence des œuvres exposées, sur le fait que tout s’agence bien avec son univers. À Angoulême, l’exposition s’étendait sur deux étages : en bas, la bande dessinée et en haut, tout ce qu’elle a fait après. Ce sont surtout les œuvres du deuxième étage qui ont touché les visiteurs. Des jeunes, des professeurs l’arrêtaient dans la rue pour lui en parler.

Quand je lui demande à quoi va ressembler sa prochaine année de création, elle réfléchit longuement, puis finit par me dire qu’elle est en recherche, qu’elle aimerait beaucoup se réinventer. Elle aimerait aussi revenir au dessin animé, à ces petits films d’une minute qu’elle faisait autrefois, accompagnés de montages sonores réalisés avec une amie artiste. Il y a quelques années, certains ont été montrés au Festival international du film sur l’art. Sinon, elle aimerait se remettre au piano. Elle mentionne Béla Bartók, compositeur hongrois qui l’inspire beaucoup, particulièrement Mikrokosmos, une série de 153 pièces qu’il a composées pour aider son fils à apprendre le piano. J’y vois un parallèle fascinant. Il y a, chez l’un comme chez l’autre, un rapport très clair au retrait. Bartók a fui les projecteurs en quittant l’Europe lorsque le contexte politique lui est devenu insupportable, poursuivant son travail dans une forme d’isolement souvent mal comprise. Doucet, de son côté, n’a jamais cherché à occuper durablement le centre du champ. Elle bifurque, s’éloigne, change d’outil, quitte la bande dessinée pour y revenir autrement, refuse les catégories dans lesquelles on tente de l’enfermer. Ce retrait n’est pas un renoncement, je crois que c’est davantage une forme de préservation qui répond à une logique de survie créative. Et, en toute franchise, je l’admire pour ça. À la fin de l’entretien, en quittant sa cuisine, je remarque d’autres détails dans sa maison, comme lorsqu’on découvre de nouveaux éléments dans une peinture. Encore une fois, les crayons sont partout : sur le piano, sur les meubles, près des cadres. Je finis par comprendre que, chez Julie Doucet, la création ne se range jamais complètement. Elle se déplace, elle mute, elle résiste et, surtout, elle reste toujours à portée de main.

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