Les systèmes frigorifiques de centaines de supermarchés français ont été piratés dans la nuit de dimanche à lundi, passant en mode dégivrage avec des températures qui ont parfois atteint 50°C et provoqué des départs de feu. Une action de sabotage massive qui interroge sur ses auteurs, mais que beaucoup d’experts avaient vu venir.

Jean-Michel Lahire - Aujourd'hui à 20:35 | mis à jour aujourd'hui à 21:23 - Temps de lecture :

Les rayons frais et surgelés de nombreux supermarchés ont été vidés de tous leurs produits, dans les heures qui ont suivi la cyberattaque.  Photo AFP/Fred Tanneau Les rayons frais et surgelés de nombreux supermarchés ont été vidés de tous leurs produits, dans les heures qui ont suivi la cyberattaque.  Photo AFP/Fred Tanneau

Une intrusion informatique, des réfrigérateurs transformés en étuves, et des millions de produits alimentaires bons pour la poubelle. Dans la nuit de dimanche à lundi, des centaines de supermarchés français ont été la cible d’une cyberattaque visant leurs installations frigorifiques. Ces dernières ont été déprogrammées pour atteindre des températures pouvant atteindre 50 °C, rendant toutes les marchandises qui s’y trouvaient impropres à la consommation.

Certaines enseignes semblent avoir été plus touchées que d’autres. C’est le cas d’Intermarché, avec environ 300 magasins concernés selon la direction, et Coopérative U avec moins d’une centaine de magasins. Mais des magasins Carrefour Market, E.Leclerc ou Monoprix auraient également été touchés, selon des témoignages de salariés.

Tous les produits frais et surgelés concernés devant être jetés, les pertes s’annoncent colossales : jusqu’à plusieurs centaines de milliers d’euros par magasin, selon les premières estimations. « S’attaquer à des équipements essentiels à la conservation des produits frais et à l’approvisionnement alimentaire des Français est d’une extrême gravité », s’est insurgé Dominique Schelcher, patron de Coopérative U. Intermarché a déploré le « gaspillage alimentaire » et la perte financière entraînée par cette attaque. Selon le directeur du Groupement Mousquetaires, Thierry Cotillard, s’exprimant lundi soir sur BFM, la facture pourrait atteindre plusieurs dizaines de millions d’euros, dont il n’est pas certain qu’elle soit couverte par les assurances.

Le surchauffage des équipements aurait également provoqué des « départs de feu ». On ignore si l’incendie qui a ravagé le marché parisien des Enfants rouges, dans la nuit de dimanche à lundi, pourrait avoir été provoqué par cette cyberattaque.

Des vulnérabilités en accès libre

Une enquête a été ouverte par le parquet de Paris, confiée à l’Office anticybercriminalité (OFAC). « Elle doit permettre de recenser les victimes et d’établir le lien avec les dégâts rapportés par celles-ci en termes de pertes de denrées alimentaires et de départs de feu », a précisé le parquet. Elle devra surtout faire la lumière sur une cyberattaque dont beaucoup d’experts pensent qu’elle a exploité des failles affectant certains équipements du géant danois de la réfrigération Danfoss. Début août, des chercheurs en cybersécurité avaient encore documenté trois failles, dont l’une permettait de court-circuiter le système d’authentification des contrôleurs AK-SM 800A utilisés pour piloter à distance des milliers de systèmes frigorifiques. « Ces résultats démontrent comment des fonctionnalités non documentées, des constructions de commandes non sécurisées et des configurations de serveurs web modifiables dynamiquement peuvent se combiner pour former des chaînes d’attaque redoutables contre des systèmes cyber-physiques accessibles depuis internet », avait alerté Amir Zaltzman, membre de la Team82 de la firme Claroty, spécialisée dans la protection des infrastructures.

Toutes ces failles avaient toutefois fait l’objet de correctifs. Danfoss a souligné que la majorité des systèmes touchés par la cyberattaque étaient obsolètes, ou utilisaient d’anciennes versions de son logiciel. Le fait que ces interfaces soient directement exposées à internet, afin d’en faciliter le contrôle à distance, explique l’étendue de l’attaque. Le hacker éthique Baptiste Robert a recensé lundi 2 752 systèmes Danfoss  accessibles depuis internet dans le monde, dont une bonne majorité (1 590) situés en France.

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Précédents en Israël et aux États-Unis

Inédit par son ampleur nationale, ce sabotage n’est toutefois pas sans précédent. En mai, une usine de transformation alimentaire israélienne avait été touchée par une attaque similaire. Les contrôleurs du système de réfrigération avaient été reprogrammés, de manière à provoquer une hausse drastique des températures. Certains équipements avaient été détruits, et une bombe informatique implantée dans le réseau interne. L’entreprise de cybersécurité Profero, qui a révélé l’incident , avait attribué l’attaque au Cyber Isnaad Front, un groupe de hackers affilié à Téhéran.

Fin août, plusieurs ruptures de chaînes du froid se sont également produites dans les magasins de bases militaires américaines. « Tous les congélateurs se sont mis en mode décongélation », déplorait par exemple la base de Fort Huachuca, en Arizona, le 26 août sur sa page Facebook. Le Département américain de la Défense a reconnu de « possibles perturbations des systèmes de réfrigération dans certains magasins », mais peu de détails ont filtré sur leur nature et l’étendue du phénomène. Une vingtaine de bases pourraient avoir été concernées, selon les témoignages collectés sur les réseaux sociaux.

Les systèmes industriels sont depuis longtemps identifiés comme un possible vecteur d’attaque dans le cadre d’une guerre hybride, et souvent un maillon faible échappant au périmètre des départements cybersécurité. « L’utilisation de l’alimentation comme arme est devenue une réalité », a d’ailleurs réagi lundi Christophe Hansen, Commissaire européen à l’Agriculture. Coïncidence ? Des chaines de supermarchés néerlandaises et belges ont aussi été visées lundi par une vague de cyberattaques, qui ont paralysé leurs systèmes de commande en ligne.

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