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Quand il est question d’accumulation et d’empilement, la perception est rarement positive. Un amas d’objets égale la consommation — ou la surconsommation. Il rappelle le système bien établi qu’est l’obsolescence programmée, mais peut aussi amener à l’associer à une vie désordonnée, inappropriée. À la Biennale nationale de sculpture contemporaine (BNSC), l’expérience de l’excès est d’une tout autre nature. Il est même possible de se détendre.
C’est le cas devant une œuvre de Zimoun, renommé artiste suisse. L’imposant mur formé de 88 boîtes de carton, et accompagné d’autant de balles de coton, de fils qui les suspendent et de moteurs qui les font danser, n’intimide que dans les premiers instants. La musique percussive et répétitive qui en émane finit par entraîner dans un état de plénitude intérieure, à la manière de ce que peut instaurer une assourdissante chute d’eau.
Présentée au Québec il y a près de quinze ans, au centre Oboro, à Montréal, l’installation cinétique est un cas emblématique de la biennale trifluvienne de cet été, portée par le titre Accumuler / Classer. La monumentalité, la répétition et la transgression de produits du commerce, ne seraient-ce que des boîtes pour le transport de marchandises, reviennent constamment dans les cinq lieux à visiter — quatre à Trois-Rivières, un à… Victoriaville.
L’édition est pilotée par Marc-Antoine K. Phaneuf. L’artiste, uniquement commissaire cette fois, s’y connaît en matière d’accumulation. Ses œuvres, en installation ou en poésie, rassemblent une quantité incroyable d’éléments, qui de trophées ou de livres de cuisine, qui de « plantes indésirables » ou de 274 personnages (titre de son plus récent ouvrage).
Il aurait été logique pour lui de retenir des projets qui naissent du cumul de choses et d’idées. Il y en a, oui, mais pas que ça. Il faut saluer son initiative : « accumuler » peut aussi rimer avec sobriété, avec choisir (et ne pas tout présenter) et avec le vide (quitte à dérouter). Le parcours s’avère plus hétéroclite que ce qui pouvait être imaginé.
Parmi le plus inusité, il y a la proposition de Kablusiak : cinq modèles réduits de voitures, seulement cinq. L’artiste d’Edmonton les a fabriqués en stéatite, une pierre à savon propre à l’art inuit, en souvenir des véhicules familiaux de son enfance et de son père amateur d’autos. Une collection s’amasse dans le temps, avec soin et affection, peu importe son nombre d’objets.
Le deuxième mot du titre de cette 12e BNSC, « classer », est une sorte de clé. Comment s’en sortir sans s’organiser ? Impossible. Le rôle de commissaire consiste en ça, à mettre de l’ordre, à donner du sens, et Marc-Antoine K. Phaneuf l’assume pleinement. Sa sélection de douze artistes découle de quatre catégories, les séries d’objets ou les « vertiges du langage », par exemple. Il mélange et répartit tout ça dans les salles d’exposition, en repensant la cohérence.
Redonner vie
Au centre d’exposition Raymond-Lasnier, situé à l’étage de la maison de la culture de Trois-Rivières, machines désuètes, systèmes et réinterprétation de ceux-ci (pour ne pas dire reclassement) sont les points communs à trois œuvres. Si une ambiance ludique s’y dégage, entre un simulacre de minigolf et des hiéroglyphes à décoder, le propos général dénonce avec sérieux la somme d’objets banals ou dévalorisés. Pourquoi condamner au placard une boîte de transport ou une machine à écrire phonétique ?
Toute une vie d’artiste ramasseur semble résumée dans L’histoire du monde de Milutin Gubash. Puisque l’artiste dit avoir commencé sa collecte pendant la pandémie, l’installation est plutôt un mirage, ou une fable teintée d’humour et d’effets lumineux, cinétiques et sonores. Sa poésie bric-à-brac, ici une itération enrichie après avoir été exposée à Gatineau en 2024, reflète néanmoins autant sa longue pratique sculpturale que nos vies consuméristes.
Réinterpréter et réorganiser, comme le font Gubash et ses voisines au centre d’exposition (Véronique Béland et Andrée Godin), c’est un peu proposer un nouvel ordre. Ça se trouve aussi à la Galerie d’art du Parc, le récurrent quartier général de la BNSC dans le Vieux-Trois-Rivières. En cinq œuvres, la plupart déclinées en variantes, le commissaire invite à plonger dans des mondes potentiellement chimériques, mais tellement réels en raison du contenu matériel.
Si l’approche poétique et existentielle de Carl Trahan contraste avec le reste — avec lui, il est question de noirceur, de pessimisme et de philosophie nihiliste —, elle se pose comme un contre-pied fait de vide et de matières olfactives, nécessairement évanescentes. Son installation Le crépuscule, comme le soleil, imbibée de mystère, se déploie en une série d’œuvres peu littérales.
Un peu futuristes, un peu archéologues, Pépite et Josèphe ont conçu une œuvre aboutie, composée de plusieurs strates, y compris un « dialogue avec l’intelligence artificielle ». Les créatures de la route prend forme d’un récit écologique, presque moralisateur et en même temps exaltant, duquel surgissent des squelettes aux allures d’animaux préhistoriques.
Depuis 2023, le duo de Sutton développe un travail amorcé par de longues expéditions pédestres et la collecte de débris. Outre les sculptures nées par assemblage de matériaux métalliques, Pépite et Josèphe ont réalisé des cyanotypes, des fossiles et toute une documentation spéculative, à la manière de ce que fait une Maryse Goudreau à la défense des bélugas, artiste que la BNSC a exposée au même endroit en 2024. L’élément central de Les créatures de la route, un meuble à tiroirs surmonté d’un enrobage sonore, est d’une richesse inouïe.
La virée à Victoriaville, au centre d’art Jacques-et-Michel-Auger, mène vers une des œuvres les plus audacieuses et exigeantes de la BNSC. Elle est signée Samuel Roy-Bois, un Québécois peu vu depuis qu’il s’est exilé en Colombie-Britannique. Son travail sculptural en bois semble encore axé sur des idées comme le bien-être collectif.
Cette fois, il aborde les enjeux du logement à travers une structure géométrique subtilement altérée et fragile, qui la rend humaine. La présence d’étoffes, destinées probablement à adoucir l’usage de cet abri de fortune, et de photographies de chaises usées évoque aussi, sinon de manière un peu alambiquée, les thématiques de l’accumulation et du classement. D’une réorganisation du monde, comme le précise Marc-Antoine K. Phaneuf.


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