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Culture du vide : France Télévisions a payé jusqu’à 1,4 million d’euros pour diffuser Léna Situations

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La culture française attendait son chef-d’œuvre : une bande de copains filmée en août.

Le spectacle s’appelle Celui où ils disent au revoir. Une référence assumée à Friends, série dont les épisodes français reprenaient la formule « Celui qui » ou « Celui où ». À l’Accor Arena, le titre n’était pas seulement un clin d’œil. C’était presque un résumé de la soirée : celui où 20 000 personnes paient jusqu’à 89 euros pour assister à l’adieu d’un rendez-vous YouTube fait de valises, de brunchs, de copains, de larmes, de journées de plage et de phrases lancées à une caméra.

Les places se sont écoulées en 45 minutes. L’information, confirmée notamment par Puremédias, ne dit pas qu’un spectacle a bouleversé Paris. Elle dit qu’une communauté numérique sait désormais déplacer des foules comme autrefois une star de la chanson, un champion de boxe ou un grand rendez-vous populaire. Sauf qu’ici, la vedette n’a pas besoin de chanter, de jouer, de raconter une histoire ou de défendre un texte. Elle doit être là. C’est déjà beaucoup, apparemment.

Hier, à Bercy, 20000 personnes sont allées voir une influenceuse raconter ses vacances.
Sans chanter. Sans danser. Sans réciter. Sans performance.
Un immense bravo à Lena Situations qui vient d’inventer « le loft sur scène ».
La civilisation occidentale est mûre pour s’effondrer… pic.twitter.com/92nJuYTNkJ

— AuBonTouiteFrançais 🍾🍾🍾 (@VictorSinclair3) September 1, 2026


Depuis dix ans, les Vlogs (« blogs intimes ») d’août reposent sur une mécanique aussi simple qu’efficace : Léna Mahfouf filme son quotidien, monte la vidéo la nuit et la publie le lendemain. En 2025, la neuvième saison avait dépassé les 45 millions de vues. Près de cinq millions d’abonnés la suivent sur Instagram. On ne peut pas nier le travail, ni la constance, ni l’habileté à fédérer. Mais il faut aussi nommer ce qui est vendu : une présence, une proximité simulée, l’impression d’être invité dans la vie d’une inconnue qui ne vous connaît pas.

Les sociologues Donald Horton et Richard Wohl avaient donné un nom à ce phénomène dès 1956 : la relation parasociale. Une amitié à sens unique avec une personnalité médiatique. Internet ne l’a pas inventée. Il l’a industrialisée, découpée en épisodes, envoyée en notification et transformée en billetterie. Le spectateur n’achète pas une œuvre qu’il pourra garder en mémoire. Il achète quelques heures de proximité avec quelqu’un dont il a suivi les vacances pendant une décennie.

France Télévisions a choisi de diffuser cette cérémonie de clôture sur France 2 et france.tv. Une programmation tardive, certes, mais une exposition nationale tout de même. Le groupe n’a pas confirmé publiquement le coût des droits, estimé selon plusieurs informations entre 1,2 et 1,4 million d’euros. Ce n’est pas forcément une bonne affaire car le public de Lena Situation ne regarde pas la télévision. Un documentaire sur RMC Life sur à son sujet n’a recueilli que 0,2 % d’audience. À ce tarif, le service public ne finance pas seulement une captation. Il donne son label à un nouveau modèle culturel : la vie privée devenue produit d’appel, le selfie devenu récit, le lien d’abonnement devenu spectacle.

Le malaise ne vient pas de Léna Situations, qui a compris avant beaucoup d’autres comment parler à son époque. Il vient de l’époque elle-même, et de ses institutions qui se pressent ensuite pour lui remettre des décorations. Musée Grévin, tapis rouges, cérémonies, couverture médiatique, chevalière de l’ordre des Arts et des Lettres : la République a trouvé le moyen d’honorer une carrière bâtie sur l’art de se raconter.

Hier soir 20 000 personnes se serraient à Bercy pour une fille qui n’a ni chanté, ni joué, ni écrit une œuvre.
Elle a filmé ses mois d’août.

Vingt mille places parties en quarante-cinq minutes. Jusqu’à 89 euros le fauteuil.
Le titre du show, « Celui où ils disent au revoir », est… pic.twitter.com/aWzy2kK6OP

— Jean-Jacques qui raque 🇫🇷 (@JJquiraque) September 1, 2026


On peut aimer les Vlogs d’août. On peut même considérer qu’ils tiennent compagnie à une génération. Mais c’est précisément le problème : ils tiennent compagnie là où il y avait autrefois des chansons, des livres, des films, des récits communs, des transmissions et parfois des silences. Le vide ne se présente plus comme du vide. Il arrive éclairé en violet, avec des écrans géants, des invités surprise et une file d’attente virtuelle.

Bercy n’a pas accueilli une œuvre. Bercy a accueilli une relation. France 2 va désormais la rediffuser. Le service public appelle cela toucher les jeunes. Les jeunes, eux, auront peut-être surtout appris qu’en France, pour entrer à l’Accor Arena, il n’est plus nécessaire d’avoir quelque chose à dire. Il suffit d’avoir beaucoup parlé de soi.



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