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Dans des économies très interdépendantes et reposant encore toutes en grande partie sur les hydrocarbures, il n'y a pas besoin d'une guerre mondiale pour que toutes soient touchées. Il suffit que le conflit porte sur une zone aussi sensible que le golfe Persique et le détroit d'Ormuz, par où transitent environ 20% du pétrole et du gaz produits dans le monde, pour que surgisse sur tous les continents la crainte d'un regain d'inflation et d'une chute de la croissance.
Pour les gouvernements, le piège est redoutable, car il se referme très vite. Il ne faut pas plus de quelques semaines de hausse des prix des carburants pour que l'opinion publique, excédée, multiplie les revendications. Quand, dans un ménage, on a déjà du mal à boucler les fins de mois, une hausse du prix du gazole de plus de 40% par rapport à ce qui était constaté il y a un an, alors que l'on a besoin d'une voiture, voire de deux, pour aller au travail et faire les courses, devient très vite insupportable. Et, dans un pays comme le nôtre, où le souvenir du mouvement des «gilets jaunes» est encore très présent, la pression monte rapidement sur le gouvernement français.
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Du pain bénit pour les démagogues
La pression monte d'autant plus rapidement que pour tous les démagogues, c'est du pain bénit. Une très large partie de la population se sent concernée et une hausse des prix des carburants touche d'autant plus les gens dans leur vie personnelle ou professionnelle lorsque leurs revenus sont modestes. Les boucs émissaires sont vite trouvés: c'est l'État qui s'enrichit avec les taxes et/ou ce sont les compagnies pétrolières qui voient leurs bénéfices augmenter avec les prix. Des occasions comme celle-là de montrer que l'on est proche des électeurs et que l'on partage leurs préoccupations sont à ne pas manquer.
Chacun réagit alors en fonction de ses a priori idéologiques. Fort logiquement, le Rassemblement national (RN) a lancé une pétition dans laquelle il demande une baisse des taxes sur l'essence et le gazole, dénonçant le fait que «à chaque passage à la pompe, les Français paient toujours plus, pendant que l'État encaisse près de 42 milliards d'euros par an sur leur dos». Du côté de La France insoumise (LFI), qui a fait circuler sa propre pétition, on affirme que le RN est un peu mou dans ses revendications et que la baisse des taxes ne suffit pas: on réclame un blocage des prix immédiat.
Prix du carburant : "Non, nous n'allons pas procéder au blocage des prix du carburant", assène @MaudBregeon. "Si on fixe le coût par exemple à 1,70€, alors que c'est inférieur au coût de production" et à ceux "du marché" cela provoquerait "des risques de pénurie".#QAG #DirectAN pic.twitter.com/dOZGZq18bQ
— LCP (@LCP) April 15, 2026Entre ces deux extrêmes, les autres partis politiques sont un peu embarrassés. À droite, on préfère mettre l'accent sur les problèmes des petites entreprises et de certains travailleurs indépendants; à gauche, sur la baisse du pouvoir d'achat des titulaires des revenus les plus modestes, on propose des petites solutions, comme la baisse de la TVA sur les carburants au prorata des gains encaissés le mois précédent, mais on sent bien que la formule du «quoi qu'il en coûte» employée par Emmanuel Macron au moment de la crise du Covid-19 n'est plus de saison.
«L'État ne peut pas tout»
De fait, on serait tenté de reprendre une autre formule employée en septembre 1999 dans un tout autre contexte par Lionel Jospin, alors Premier ministre, et qui lui fut durement reprochée: «Il ne faut pas attendre tout de l'État ou du gouvernement», généralement résumée sous la forme «l'État ne peut pas tout».
«Il ne faut pas attendre tout de l'État ou du gouvernement», avait déclaré le Premier ministre socialiste Lionel Jospin à la suite des annonces de suppressions d'emploi chez Michelin en 1999. | Archives INA
Dans le contexte actuel, cette formule prend tout son sens. La hausse des prix du pétrole est un phénomène mondial. Même les États-Unis qui en sont aujourd'hui le premier producteur mondial et l'un des plus gros exportateurs ne sont pas restés à l'abri. Actuellement, le prix du gallon d'essence regular se situe autour de 4,09 dollars (environ 3,50 euros), contre moins de 3,17 dollars un an auparavant, ce qui embarrasse bien le président Donald Trump, qui avait fait campagne contre la vie chère et qui est le principal responsable de cette hausse.
Il faut être clair: un choc de cette nature ne peut pas être indolore. Toute la question est de savoir qui en supportera le coût: le consommateur ou le contribuable. La réponse dépend certes des choix politiques, mais aussi des cartes que l'on a en main. Avec un budget de l'État déjà lourdement déficitaire, la marge de manœuvre est étroite.
Dans un premier temps, le gouvernement français de Sébastien Lecornu a décidé d'aider les entreprises de transports à franchir ce cap par un report du paiement des cotisations sociales et un étalement des échéances fiscales. Ces mesures visaient donc simplement à soulager provisoirement la trésorerie des entreprises concernées, mais ne permettaient nullement d'alléger le fardeau. Il en était de même pour les prêts à court terme jusqu'à 50.000 euros accordés par la banque publique Bpifrance aux très petites entreprises (le «prêt flash carburant»).
Une action gouvernementale modeste
Il a donc fallu aussi prendre d'autres mesures visant spécifiquement certains des professionnels les plus touchés par la hausse des prix des carburants: les transporteurs routiers et les pêcheurs, avec une aide de 20 centimes par litre, ainsi que les agriculteurs avec une exonération totale du droit d'accise sur le gazole non routier (GNR), sachant que ces dispositifs ne sont censés s'appliquer que pendant le mois d'avril, pour un coût total de 70 millions d'euros.
Mais si la crise énergétique se prolonge, il va falloir reconduire ces dispositifs, voire les étendre à d'autres professions qui demandent à être aidées elles aussi et peut-être prévoir d'autres mesures. C'est ainsi que le gouvernement a fait savoir qu'il envisageait de plafonner les marges des distributeurs. Cette annonce n'a pas soulevé un grand enthousiasme et pour cause: le problème ne se situe pas à ce niveau et cette mesure ne permettrait guère de gagner que quelques centimes par litre. Mais, pour l'opinion publique, il n'est pas mauvais de montrer qu'on suit attentivement le dossier et qu'on ne laissera pas des profiteurs de guerre s'enrichir sur le dos des automobilistes…
«Prix des carburants: vers un plafonnement des marges des distributeurs?», JT de 20 heures de France 2, mardi 14 avril 2026.
«Éviter les subventions énergétiques»
La modestie de l'action gouvernementale est-elle condamnable? Pas vraiment. Pour replacer l'action du gouvernement tricolore dans un cadre plus général, il est nécessaire de revenir sur un discours très intéressant, prononcé le jeudi 9 avril par Kristalina Georgieva, directrice générale du Fonds monétaire international (FMI), intitulé «Amortir le choc de la guerre au Moyen-Orient».
Dans cette prise de parole, qui a eu lieu avant les réunions du FMI et de la Banque mondiale, qui se tiennent du 13 au 18 avril à Washington (États-Unis), Kristalina Georgieva constatait avec satisfaction que «la plupart des pays ont, à juste titre, tenu bon et évité les baisses d'impôts, les subventions énergétiques et les mesures axées sur les prix non ciblées, même si certains ont opté pour un soutien généralisé».
Pourquoi est-il préférable que les gouvernements résistent à la tentation de faire baisser artificiellement les prix des carburants? Parce que ces actions affaiblissent le signal-prix. Des prix élevés incitent les consommateurs à réduire leur demande de carburant. Si les gouvernements font baisser les prix, la demande ne faiblit pas et cela ne fait que contribuer à augmenter les coûts mondiaux de l'énergie dans un contexte de pénurie. Quand il y a un choc d'offre, tout le monde a intérêt à une réduction de la demande.
In my Spring Meetings Curtain Raiser speech this week, I laid out how the war in the Middle East is a large, global, and asymmetric supply shock—cutting oil and LNG flows, raising energy costs, and disrupting supply chains worldwide. Watch my full speech: https://t.co/fHYzyuzTOb pic.twitter.com/rmXw6DltoO
— Kristalina Georgieva (@KGeorgieva) April 12, 2026L'autre point souligné par Kristalina Georgieva est la mauvaise situation des finances publiques à l'échelle mondiale. La crise financière des années 2007-2008 est oubliée, mais ses conséquences sont toujours là: la dette publique est globalement bien plus élevée qu'il y a vingt ans. Et la directrice générale du FMI insiste avec raison: «Tous les pays doivent déployer leurs ressources budgétaires limitées de manière responsable, et la plupart devront agir résolument pour reconstituer des marges de manœuvre budgétaires une fois ce choc passé.»
Des mesures ciblées et temporaires
À Bruxelles, Ursula von der Leyen, présidente de la Commission européenne, insiste également sur la nécessité de prendre des mesures à la fois ciblées et temporaires, comme elle l'a indiqué dans une déclaration, ce lundi 13 avril: «Les mesures devraient cibler les groupes vulnérables, de manière opportune. Elles doivent être mises en œuvre rapidement –immédiatement et non pas dans un an– et de manière temporaire, c'est-à-dire applicables pendant une courte période. Mais si elles sont inscrites dans la loi, il faut veiller à ce qu'elles soient levées rapidement.» Ainsi qu'elle l'a rappelé, la facture européenne des importations de combustibles fossiles a augmenté de plus de 22 milliards d'euros en quarante-quatre jours. Il est important de veiller à limiter cette facture.
Évidemment, on peut faire remarquer que les gouvernements d'autres pays sont allés plus loin que le gouvernement français. L'Italie a réduit les accises sur les carburants de 25 centimes par litre et a prolongé pour un mois cette mesure qui devait s'arrêter après Pâques (le 5 avril). En Espagne, le Premier ministre Pedro Sánchez a annoncé une baisse de la taxe sur l'essence et le gazole, qui devrait conduire à une réduction des prix du litre de carburants de l'ordre de 30 centimes, dans le cadre d'un vaste plan de quatre-vingts mesures d'allègements fiscaux et de subventions d'un coût total estimé à 5 milliards d'euros. Et en Allemagne, le chancelier Friedrich Merz s'est finalement décidé, le 13 avril, à annoncer une baisse d'une des trois taxes sur les produits pétroliers, qui conduira à une réduction des prix du litre d'essence ou de gazole de l'ordre de 17 centimes.
La France face à ses déficits et à sa dette
Chacun de ces gouvernements a ses raisons propres d'ordre politique ou économique d'agir ainsi, mais on peut noter un fait: la France est un des pays de la zone euro qui a le déficit public le plus important, bien au-dessus de l'objectif théorique de 3% du produit intérieur brut (PIB) et du chiffre moyen de 3,2% enregistré à la fin du troisième trimestre 2025, selon les statistiques d'Eurostat.
Une divine surprise a été enregistrée au début de cette année: on a appris que, grâce à des recettes fiscales plus abondantes que prévu, notre déficit public s'est établi fin 2025 à 5,1% du PIB au lieu des 5,4% attendus. Il n'en reste pas moins que la situation reste tendue. Si elle veut respecter ses engagements européens, la France doit revenir sous les 3% en 2029. Ce sera très dur. Cette année, même en partant d'un niveau moins élevé que prévu, le gouvernement ne compte pas faire mieux que 5% du PIB.
Il faut dire qu'avec une dette publique qui atteint maintenant 115,6% du PIB, la charge de la dette devient de plus en plus lourde. Dans le budget de l'État, il était prévu de consacrer cette année près de 60 milliards d'euros au service de la dette. À Bercy, il a été annoncé cette semaine que, du fait de la remontée des taux d'intérêt, il faudrait y consacrer 4 milliards de plus.
Des risques sur la croissance
Dans ce contexte, parler d'un surplus de recettes de l'État, d'une cagnotte constituée grâce aux recettes de la TVA sur les carburants est tout simplement grotesque. C'est d'autant plus faux que ces gains momentanés risquent d'être rapidement compensés –et au-delà– par une baisse des recettes de cette même TVA sur d'autres postes. Car ce choc pétrolier ne sera pas sans conséquence sur la croissance économique. Le rapport que vient de publier le FMI est très clair: la croissance de l'économie mondiale devrait ralentir cette année 2026 et revenir de 3,4% en 2025 à 3,1%, avant de remonter légèrement à 3,2% en 2027.
La baisse semble modeste, mais il faut rappeler qu'au mois de janvier le FMI était au contraire en train de réviser à la hausse les prévisions qu'il avait faites à l'automne 2025. Finalement, l'économie mondiale avait plutôt bien supporté la guerre commerciale déclenchée par Donald Trump et divers éléments, dont l'importance de l'investissement dans les hautes technologies, devaient permettre à la croissance mondiale de s'établir encore à 3,3% cette année. Il n'était pas prévu que le candidat autoproclamé au prix Nobel de la paix déclenche une autre guerre, une vraie cette fois, en frappant l'Iran dès la fin du mois de février, conjointement avec Israël.
Il faut signaler aussi que cette prévision d'un recul modeste de la croissance repose sur l'hypothèse d'un «conflit limité» dans le temps et dans les dégâts provoqués. En tout cas, pour la France, cela signifierait une croissance limitée à 0,9% en 2026 comme en 2025. Le gouvernement l'admet, il vient de renoncer à la perspective d'une légère progression à 1%. Et ces chiffres pourraient encore être abaissés. Les économistes de l'Observatoire français des conjonctures économiques (OFCE), qui ont bâti un scénario central avec une croissance limitée à 0,8%, ont aussi échafaudé un scénario dit «escalade» de crise prolongée, dans lequel la croissance française pourrait tomber à 0,4%.
Le plus urgent: décarboner l'économie
Pour l'instant, le scénario d'une fin prochaine du conflit reste privilégié. Aux États-Unis, les financiers veulent croire aux discours de Donald Trump sur une prochaine reprise des négociations de paix avec l'Iran. La Bourse a effacé les pertes qu'elle avait subies depuis le début du conflit; les indices S&P 500 et Nasdaq 100 ont battu de nouveaux records le mercredi 15 avril. En Europe, les marchés boursiers se montrent plus réservés, mais l'espoir d'un cessez-le-feu durable calme le jeu.
Mais même si ce scénario est effectivement le bon, il n'en demeure pas moins que la situation va rester durablement tendue sur le marché des produits pétroliers et gaziers, que le niveau des taux d'intérêt va continuer de peser sur la dette publique et que la hausse des prix va peser sur la consommation et les recettes fiscales. Dans la zone euro, le rythme annuel d'inflation a bondi de 1,9% en février à 2,6% en mars.
Dans ce contexte de crises énergétique et climatique, plutôt que de subventionner à grands frais l'usage de produits pétroliers, il est urgent d'intensifier les efforts pour décarboner la France. C'est ce que vient de rappeler The Shift Project, qui travaille à élaborer des solutions réalistes de décarbonation de l'économie, dans son rapport intitulé «Réussir la transition dans l'incertitude», le premier volet de ce que le groupe de réflexion présidé par l'ingénieur Jean-Marc Jancovici qualifie en toute modestie de «Plan robuste pour l'économie française».
Ce plan, qui suppose une nette accélération de la hausse de la production d'énergie électrique bas-carbone et une maîtrise de la consommation de l'ensemble des énergies mériterait d'être pris en considération par les candidats sérieux à la prochaine élection présidentielle de 2027.
Dans un autre registre, mais avec la même préoccupation de sortir des énergies fossiles, l'institut Rexecode (le Centre de recherches pour l'expansion de l'économie et le développement des entreprises) va encore plus loin puisqu'il propose, lui, de «décarboner le monde». En encourageant l'industrie bas-carbone et en travaillant sur de vastes projets à l'échelle internationale, la France pourrait à la fois œuvrer pour le climat et développer son économie. En France, on n'a toujours pas de pétrole, mais on a encore des idées!





























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