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Couche après couche

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Je me promène avec mon pot de peinture chaque semaine. C’est devenu une habitude. Je refais des touches de blanc sur les murs, les plinthes et parfois même le plafond. Je vois une marque, une trace, un endroit un peu plus sale ou plus usé, et je peins. Ce ne sont jamais de grands travaux. Juste des retouches. Après, je referme le couvercle. Je le replace comme il faut, je le scelle avec de petits coups de marteau, avec une attention un peu excessive, comme si le pot devait rester fermé longtemps. Puis, la semaine suivante, je recommence. Je force le couvercle avec le tournevis à tête plate. Il y a toujours ce petit bruit sec quand le couvercle cède enfin. Je répète les mêmes gestes, encore et encore. Chez moi, ça sent souvent la peinture fraîche. Certains trouvent ça désagréable. Moi, ça me calme. Ça donne l’impression que quelque chose vient d’être corrigé, remis à neuf, même si ce n’est pas tout à fait vrai. La peinture ne règle rien, elle couvre. Elle uniformise. Elle fait disparaître les petites imperfections, au moins pour un temps. Je crois que je fais ça pour me rassurer. Pour avoir l’impression que j’ai quelque chose en main. La peinture fraîche efface les marques, les coups, les traces laissées sans qu’on s’en rende compte. Elle ne pose pas de questions. Elle ne demande pas pourquoi c’est arrivé. Elle passe par-dessus. Elle égalise. Elle dit : « Ça ira comme ça, pour l’instant. » Je sais qu’il y a quelque chose de maladif dans cette répétition. Je sais très bien que les murs vont se salir de nouveau, que les plinthes vont recevoir d’autres coups, que le plafond va jaunir par endroits. Je le sais, et pourtant je continue. Ce n’est pas le résultat qui compte, mais le geste. Le fait de refaire. De revenir. De ne pas laisser les choses s’abîmer sans rien faire. Parfois, en peignant, je pense à tout ce qu’on tente de recouvrir dans une vie. Les souvenirs trop nets, les absences trop présentes, les fissures qu’on ne sait pas réparer autrement. On ne peut pas tout reconstruire. On ne peut pas revenir en arrière. Alors on repeint. On ajoute une couche. On rend ça supportable à regarder. Le pot de peinture devient presque un compagnon. Il attend dans un coin, silencieux. Je sais qu’il est là. Je sais que je vais le rouvrir. Le marteau, le tournevis, l’odeur, les poils du pinceau un peu durs : tout est prévisible. Rien ne surprend. C’est peut-être pour ça que j’y reviens. J’aimerais qu’une telle chose existe pour couvrir les problèmes. Une peinture spéciale vendue super cher. On passerait le rouleau sur les relevés bancaires, sur les écrans de téléphone et sur les phrases qui font mal. Une peine d’amour, un deuil ou un employeur qu’on déteste. Il suffirait de sortir le rouleau et de le tremper bien généreusement pour le couvrir d’une épaisse couche. Il n’y aurait plus rien à lire ni rien à comprendre. Il n’y aurait qu’une surface lisse, propre et acceptable. On saurait que nos problèmes sont là-dessous, bien sûr, mais ce serait moins agressif. Moins frontal. Sur le pot de peinture, il y aurait un mode d’emploi avec des avertissements écrits en petits caractères : Ne règle pas le problème, couvre seulement. À utiliser régulièrement. Efficacité temporaire. Et, pourtant, on l’achèterait quand même. Parce qu’on n’attend pas toujours une solution. Parfois, on veut juste un répit.

J’imagine les rayons d’un magasin spécialisé où s’aligneraient des pots de peinture munis d’étiquettes sobres. On pourrait y lire : Blanc apaisant, Jaune provisoire, Bleu pour usage émotionnel. Les vendeurs n’auraient pas besoin de parler. Ils sauraient. Ils verraient tout de suite à la façon dont on tient le pot pourquoi on est là. Ils n’expliqueraient rien. Ils laisseraient faire. On rentrerait chez soi avec ce poids-là dans les bras, un peu trop lourd pour ce que c’est, et on ouvrirait le couvercle avec la même impatience nerveuse. On ne protégerait rien. Pas besoin de bâche. Pas besoin de ruban. On peindrait directement sur ce qui fait mal, sans délicatesse. Peindre un deuil, par exemple. Passer le rouleau sur les dates, sur les noms, sur les phrases qu’on se répète sans arrêt. Faire disparaître le contour trop net de l’absence. Peindre une peine d’amour jusqu’à ce que le visage de l’autre devienne une tache claire, sans traits distincts. Peindre un patron qu’on déteste, des courriels trop secs ou des reproches mal formulés. Une couche. Puis une autre. Jusqu’à ce que ça cesse de crier. Évidemment, ça reviendrait. On le saurait d’avance. La peinture fendillerait. Les mots réapparaîtraient sous la surface comme des ombres. Mais entre deux fissures, il y aurait ce silence-là. Cette pause. Cet espace respirable. Je pense que c’est exactement ce que je fais avec mes murs. Je sais que ce que je fais n’efface rien. Je sais que je n’arrange rien. Je reporte. Je ralentis. Je mets une distance entre moi et ce qui déborde. Il y a quelque chose de profondément humain dans ce refus de régler tout de suite. Dans cette manière de dire : je ne peux pas maintenant. Peut-être plus tard. Peut-être jamais. Mais pas aujourd’hui. Aujourd’hui, je passe une couche. Quand je termine, je lave le pinceau. Je regarde l’eau devenir laiteuse, puis claire de nouveau. Je referme le pot. Je tape doucement avec le marteau. Pas trop fort. Juste assez pour que je sente que le couvercle prend bien sa place. Le bruit est sourd et rassurant. Le pot retourne à sa place. La pièce sent le neuf, même si rien n’est vraiment neuf. Je comprends alors que ce n’est pas la peinture qui compte, ni même le mur. C’est le fait de pouvoir répéter un geste. Ce n’est pas une solution. Ce n’est pas une guérison. C’est une façon de rester là. Debout. Couche après couche.

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