De nombreux Français sont affectés par la hausse des prix des produits raffinés et notamment du fioul, causée par les conflits au Moyen-Orient et en Ukraine. Les acheteurs doivent revoir leur stratégie afin de pouvoir se chauffer pendant l’hiver et les distributeurs sont touchés  par cette situation d’une ampleur inédite.

Hugo Boizot - Aujourd'hui à 06:00 - Temps de lecture :

Les logements anciens ont souvent recours au fioul. Photo EBRA/L’Est Républicain/Francis Reinoso Les logements anciens ont souvent recours au fioul. Photo EBRA/L’Est Républicain/Francis Reinoso

Les guerres au Moyen-Orient et en Ukraine influencent nettement le prix des produits pétroliers. À la fin de l’été, c’est donc la douche froide pour les particuliers qui se chauffent au fioul. Habituellement, il s’agit de la période idéale pour remplir sa cuve. Mais cette année, ce n’est pas tout à fait le cas. À cause des tensions géopolitiques, ce combustible coûte environ 50 centimes de plus par litre qu’il y a un an. Selon le site de référence Fioulmarket, le prix moyen national est légèrement en dessous de 1,70 euro le litre actuellement, contre 1,10 euro en septembre 2025.

Pour plusieurs Français, les prix sont ainsi trop élevés pour commander. « Je n’ai pas acheté de fioul et j’attendrai jusqu’à l’extrême car les 1 000 litres sont 200 euros plus chers que le montant mensuel de ma retraite. J’en achèterai de toute façon moins », lance Martine, 73 ans, du Territoire de Belfort. Jacques Goisque, directeur général de la Fédération française des combustibles, carburants et chauffages, affirme qu’on « n’a jamais connu une période aussi longue avec si peu de commandes sur le fioul ».

« Une baisse structurelle de commandes depuis plusieurs années »

Ce phénomène se ressent chez les distributeurs. « Il y a une baisse nationale des commandes de l’ordre de 40 % par rapport à la même période l’année dernière », déplore Hervé Baumlin, directeur d’exploitation du réseau de distributeurs Alliance Énergies en Alsace et Moselle. Ce constat est partagé dans tout le pays. Christophe Saint-Cyr, directeur général délégué de Bernard Services Énergies, distributeur en Auvergne-Rhône-Alpes, indique que le groupe « vend beaucoup moins et livre bien moins en volume ».

Théoriquement, le prix du fioul domestique est dégressif : plus la quantité commandée est élevée, plus les vendeurs appliquent des réductions pour encourager les grosses livraisons. Mais cette année, plusieurs Français choisissent d’échelonner leurs achats. « Les prix sont trop élevés. Les clients vont demander le strict minimum pour passer l’hiver, ils ne feront pas de remplissage intégral de leur cuve à ces prix », observe Hervé Baumlin. « De 1 000 litres autrefois, nous sommes passés à une commande de 500 litres, en effectuant le paiement en trois fois », confirme Albert, 83 ans, de Savoie.

Jacques Goisque précise qu’il y « a une baisse structurelle de commandes de fioul depuis plusieurs années, mais qui est liée à des changements de mode de chauffage ». En effet, selon l’Insee, entre 2006 et 2022, le nombre de résidences principales chauffées au fioul est passé de 4,6 à 2,6 millions. Ce sont surtout les logements anciens qui ont recours à ce combustible. « Dans notre campagne, il n’y a pas beaucoup d’autres solutions », déplore Jeannot, 73 ans, de Saône-et-Loire. « Le bois pour ceux qui peuvent, mais l’électricité et la pompe à chaleur ne sont pas adaptées pour les vieilles maisons. »

« Une année sans et on ne peut rien y faire »

Certains Français sont donc contraints de s’adapter. « Ça devient tellement cher qu’on est obligé de réfléchir avant de passer commande. Je vais réduire les heures de chauffage et éteindre un peu plus tôt le soir », concède Christine, 69 ans, du Bas-Rhin. D’autres choisissent de temporiser en espérant une baisse des prix. « Chaque année au début de l’hiver, je remplissais ma citerne de 2 000 ou 2 500 litres. Cette année, je vais attendre des jours meilleurs pour la remplir. Je vais mettre le minimum », explique une Mosellane de 73 ans.

Mais ceux qui optent pour cette stratégie s’exposent au risque d’un embouteillage des commandes dans les prochaines semaines, alerte Jacques Goisque. « Les gens vont finir par commander, quelle que soit l’évolution des prix. Mais les capacités de livraison sont limitées. On va donc se retrouver avec des difficultés pour pouvoir approvisionner tous les clients », indique-t-il. « Ce sera délicat au niveau de la logistique s’il y a un afflux de commandes », insiste Christophe Saint-Cyr. « Si les clients n’arrivent pas rapidement, ça va être difficile. »

Même si les commandes reprennent d’une façon plus ou moins importante avant l’hiver, ce ne sera probablement pas suffisant pour combler le creux traversé depuis plusieurs mois par les distributeurs. « On s’est préparé à finir l’année avec une baisse d’activité sur le fioul. C’est une année sans et on ne peut rien y faire », pointe Hervé Baumlin.

« Les tarifs ne vont pas baisser »

Thierry Bros, professeur d’économie à Sciences Po Paris, apporte un éclairage sur l’état actuel des prix des produits raffinés et les perspectives concernant cette situation.

Pourquoi les prix du carburant et du fioul restent très élevés ?

« Les prix des produits raffinés sont liés au pétrole donc il y a un impact de la guerre au Moyen-Orient. Mais ils sont aussi liés à l’équilibre offre-demande des produits pétroliers. Et là, c’est plutôt lié à la guerre entre l’Ukraine et la Russie. Les Ukrainiens ont compris depuis quelques mois qu’il était plus intéressant de frapper les raffineries russes plutôt que d’attendre que les sanctions européennes fassent effet. Donc ils transforment ce qui était le premier exportateur de pétrole et produits pétroliers au monde en un importateur net. Cela tend l’équilibre offre-demande sur l’essence, le diesel et le fioul. »

Comment jugez-vous la situation actuelle ?

« Je crois qu’on a connu légèrement pire au début de la guerre au Moyen-Orient. Mais on a des tarifs élevés et ceux-ci ne vont pas baisser, aussi car les taxes ne vont faire qu’augmenter. Les politiques énergétiques françaises et européennes souhaitent un prix de l’énergie fossile élevé. Ces guerres accélèrent leurs demandes. Nous sommes dans une démocratie : on se plaint mais on a élu des politiques qui voulaient cela. Par exemple, au 1er janvier 2028, on doit augmenter le prix de l’essence, du diesel et du gaz pour tenir compte du marché du carbone européen. »

« Il n’y a pas de raison que la situation s’améliore »

Ces prix hauts vont donc durer ?

« Il y a peu de raisons de voir ces deux guerres qui font rage s’arrêter. On peut imaginer que les niveaux de prix du pétrole sont à peu près ceux qui vont rester, même si celle au Moyen-Orient venait à s’accélérer. Sauf si comme dans la guerre entre l’Ukraine et la Russie, on venait à frapper des infrastructures de production pétrolière régulièrement. Pour ce qui est du conflit en Ukraine, avec les attaques des Ukrainiens sur la Russie, on voit bien qu’ils savent comment frapper des raffineries donc ils ne vont pas s’en priver pour assécher les revenus du trésor russe. Il n’y a pas de raison que la situation s’améliore, sauf si on décide d’un cessez-le-feu ou d’une paix quelconque. »

Est-ce que le fioul et les différents carburants sont concernés de la même manière ?

« Ils rencontrent des difficultés différentes, d’abord parce qu’ils sont taxés différemment. Nous sommes importateurs nets de diesel, kérosène, et fioul en Europe car nous n’avons pas adapté notre outil de raffinage à la diésélisation du parc. Donc concernant le diesel, on a une contrainte plus forte et je pense que ça montre l’incohérence des politiques énergétiques. Il y a 20 ans, ils nous expliquaient qu’il fallait avoir des moteurs diesel, avant de changer d’avis régulièrement. L’outil de raffinage ne s’est donc pas adapté et il y a des tensions plus fortes sur le diesel, le fioul et le kérosène par rapport à l’essence. On était dans un système où on produisait beaucoup d’essence. Et aujourd’hui, on a besoin de moins d’essence et plus de fioul domestique et de diesel, mais ça demande des investissements. »

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