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Le 21 août dernier, une randonnée de colons israéliens près du village palestinien de Sa'ir, dans le sud de la Cisjordanie, tourne à l'affrontement. Un Palestinien de 17 ans est tué par balle par le coordinateur de sécurité d'une colonie, selon l'armée israélienne. Quelques semaines plus tôt, à Tell, près de Naplouse, quatre Palestiniens et deux Israéliens avaient été tués après l'entrée d'un groupe de colons dans le village.
Ces épisodes meurtriers mettent en lumière une pratique ancienne, qui se poursuit aujourd'hui. Des groupes de colons organisent régulièrement des excursions à pied dans des secteurs de Cisjordanie situés en dehors des colonies, parfois armés et en coordination avec l'armée. Une enquête récente de +972 Magazine décrit ainsi des excursions destinées à étendre la présence juive au-delà des limites des colonies, avec le soutien actif et la coordination de l'armée israélienne.
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Les sentiers de la colonisation
Pour Ariel Handel, chercheur en théorie politique et en urbanisme à l'Académie Bezalel de Jérusalem, qui travaille notamment sur les rapports entre espace, mobilité et pouvoir en Cisjordanie, «dans l'histoire du sionisme (…) la création d'une nouvelle génération de marcheurs hébraïques “authentiques”, attachés à leurs ancêtres et à la Bible, revêtait une importance centrale. Il va sans dire que ces sionistes évitaient la présence arabe sur le territoire ou, plutôt, la percevaient de manière orientaliste comme une représentation d'une existence “primitive” qui devait être remplacée par le progrès judéo-européen».
Cette histoire remonte aux premières décennies du mouvement sioniste en Palestine. Au début du XXe siècle, les tioulim («randonnées» ou «excursions» en hébreu) pratiquées par les colons juifs deviennent un moyen de parcourir l'«Eretz Yisrael», la «terre d'Israël». L'historienne Rebecca L. Stein montre que ces excursions participent ainsi à une forme de «fabrication de la nation».
«Les tioulim pratiqués par les colons juifs constituaient d'importantes technologies de fabrication de la nation des colons, qui contribuaient à réécrire la Palestine arabe comme une géographie juive.» L'expression «conquérir le pays à pied», traduction de l'hébreu kibush haaretz beraglayim («conquérir la terre avec les pieds»), désigne une tradition sioniste consistant à parcourir le territoire pour mieux se l'approprier. Elle est notamment associée à l'idéal de yediat ha'aretz, la «connaissance du pays», par la marche et l'exploration.
Le phénomène prend une nouvelle dimension avec la montée des tensions durant le mandat britannique. L'historien Shay Rabineau montre qu'à partir des années 1930, les excursions ne servent plus seulement à l'éducation ou à la construction identitaire. Les mouvements de jeunesse sionistes les utilisent aussi pour apprendre le terrain et, progressivement, à des fins de reconnaissance et de préparation paramilitaire.
À la veille de la création de l'État d'Israël, les marches vers Massada, une ancienne forteresse perchée au-dessus de la mer Morte (devenue, dans le récit national sioniste, un symbole de résistance juive face aux Romains) deviennent une tradition du Palmach (la branche militaire d'élite de la Haganah, l'organisation militaire clandestine principale du mouvement sioniste en Palestine avant la création d'Israël).
Ainsi, en novembre 1947, quelques jours avant le vote de l'ONU sur le partage de la Palestine, des éclaireurs du Palmach tracent en rouge et blanc un sentier de trois kilomètres dans le désert de Judée, sur l'itinéraire menant vers Massada. Le geste a une portée territoriale, la randonnée devenant un moyen d'inscrire le récit sioniste dans la géographie.
Mais aujourd'hui, la randonnée constitue aussi, pour les Palestiniens, une manière de maintenir un lien avec la terre alors même que l'accès à certains espaces devient plus difficile. Dans Palestinian Walks, l'écrivain palestinien Raja Shehadeh raconte les changements, lents ou brutaux, qu'il a observés dans les collines autour de Ramallah depuis les années 1990, où il avait l'habitude de marcher. Au fil des années, explique-t-il, l'accès à certaines terres est devenu plus difficile et plus dangereux, notamment avec la deuxième Intifada et l'extension des colonies.
Chercheuse en géographie à l'université de Durham, Silvia Hassouna a directement travaillé avec des groupes de marche palestiniens dans la région de Ramallah en 2019. «Nous perdons souvent de vue les nombreuses façons, quotidiennes, intimes et affectives, dont la vie des Palestiniens est affectée par ces contraintes extérieures et par leurs transformations constantes: un jour, vous pouvez marcher sur une certaine route; le lendemain, vous êtes en train de la “traverser illégalement”.»
«La Toscane à dix minutes de chez vous»
Cette logique ne se limite toutefois pas à la randonnée. «Les domaines viticoles des colons (…) créent un attachement au sol, tout en s'emparant de ces terres aux dépens des Palestiniens», appuie Ariel Handel. Dans un article publié en 2015 avec ses pairs Galit Rand et Marco Allegra, Ariel Handel analysait le «wine-washing», soit la manière dont le vin et le tourisme contribuent à normaliser les colonies israéliennes de Cisjordanie. Les auteurs montrent notamment comment le modèle développé dans le Golan, présenté comme une région viticole à l'identité propre, a été reproduit en Cisjordanie.
En 2023, le ministre israélien du Tourisme Haim Katz annonçait vouloir investir davantage dans le tourisme en Cisjordanie, qu'il qualifiait de «Toscane locale en Judée-Samarie». Parmi les vignobles que comptent les colonies, la Shiloh Winery s'est fortement développée depuis quelques années. Un reportage du Times publié en septembre 2026 la décrit comme produisant environ 500.000 bouteilles par an, avec des exportations notamment vers l'Europe et le Royaume-Uni. Le domaine est aujourd'hui directement visé par les sanctions commerciales britanniques annoncées en septembre 2026.
Le centre de recherche israélien Who Profits enquête sur les liens entre entreprises privées et occupation israélienne des territoires palestiniens. En 2019, celui-ci publiait un rapport documentant le développement de vignobles sur des terres occupées, les aides publiques dont bénéficient les producteurs et le rôle du tourisme viticole dans la normalisation des colonies. Cette implantation viticole bénéficie d'un soutien institutionnel. En 2017, le gouvernement israélien a adopté une résolution permettant aux agriculteurs israéliens tirant des revenus de Cisjordanie d'accéder aux subventions prévues pour les investissements agricoles, sans distinction avec ceux installés en Israël. Cette décision a ainsi supprimé, pour l'accès à ces aides, la distinction entre les exploitants de la zone C de Cisjordanie occupée et ceux situés à l'intérieur de la Ligne verte.
Le soutien passe également par des aides à l'investissement et au tourisme. En 2018, l'Autorité israélienne des investissements avait notamment approuvé deux projets concernant des entreprises viticoles implantées dans des colonies de Cisjordanie dont Shiloh Winery susmentionnée, pour près de deux millions de shekels de subventions publiques.
Le plateau du Golan offre un précédent éclairant. Dès son occupation par Israël en 1967 après la guerre des Six Jours, le territoire syrien est rapidement transformé en destination pour les touristes israéliens. Des excursions y sont organisées dès les premières semaines de l'occupation. Dans les années 1970, la viticulture vient renforcer cette nouvelle image du territoire. Les premières vignes sont plantées en 1976 et la Golan Heights Winery commercialise ses premiers vins en 1983. Pour Ariel Handel, cette transformation participe d'un processus d'«auto-indigénisation» au sens du concept développé par l'historien Lorenzo Veracini: «Les colons souhaitent étendre leur territoire par tous les moyens possibles, tout en construisant leur identité non pas comme celle d'intrus violents, mais plutôt comme celle de “locaux” ou de véritables “autochtones”», souligne-t-il.
Silvia Hassouna évoque notamment les panneaux publicitaires que l'on trouve partout en Cisjordanie et que des colons ont recouverts de la mention «no future in Palestine» («aucun avenir en Palestine»): «C'est le message que les colons transmettent sous des formes extrêmement violentes: les Palestiniens doivent partir, sinon ils seront tués. Ces messages visent à rendre les Palestiniens encore plus désespérés, démunis et impuissants, afin qu'ils finissent par partir.»





























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