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J'ai pour l'huile d'olive des élans qui ressemblent à ceux de l'amour. J'en consomme dans des proportions si gargantuesques que même mon revendeur attitré s'en est inquiété. C'est mon alcool à moi. Elle coule dans mes veines depuis ma tendre enfance, lorsque ma mère en mettait dans mes premiers biberons. Dès lors, nos routes ne se sont jamais quittées. J'en utilise si souvent qu'une bouteille d'un litre peine à tenir plus d'un mois, si bien que j'en commande par bidons entiers.
C'est l'enfance qui parle en moi. Quand on a été élevé par une mère et une grand-mère toutes deux nées de l'autre côté de la Méditerranée, dans cette Tunisie baignée de soleil et de lumière, l'huile d'olive est comme le vin pour le premier communiant: une nécessité, une obligation, une évidence, un impératif de tous les jours. Pas un plat qui ne m'ait été servi sans avoir reçu son onction, pas une sucrerie dont la préparation ne l'ait pas incorporée dans sa recette.
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Parfois, je me demande même si le placenta dans lequel j'ai barboté pendant neuf mois n'en portait pas les traces. Par la suite, venu au monde, j'ai assisté à des scènes d'une violence telle qu'elles m'ont marqué à tout jamais: une brick à l'œuf plongée dans une marmite grouillante d'huile d'olive, une fricassée d'épinards si pleine de sa présence que sa couleur prenait les couleurs de l'ébène, des pâtisseries si enrobées de sa liqueur que leur teneur en calories aurait suffi à nourrir une ville entière. Ainsi passa mon enfance, entre deux bouteilles d'huile d'olive plantées comme des sentinelles dans la cuisine.
Aujourd'hui encore, j'en garde les séquelles. Toute nourriture qui s'invite dans mon assiette a reçu auparavant sa bénédiction. Pâtes, salades, légumineuses, poissons, légumes, fussent-ils crus ou cuits, tous sont imbibés de son or. Jusque dans les cakes salés ou sucrés dont chacun en comporte une part non négligeable. C'est bien simple, à part le café, je ne vois rien qui dégringole dans mon estomac sans en être pourvu.
J'aime sa déclinaison de couleurs, son jaune doré qui peut tendre vers le vert foncé, ses teintes parfois marron, souvent dorées, ses échappées claires ou obscures, son côté liquoreux où le soleil semble se mirer comme dans un miroir. C'est le chant de la terre qui renaît à la lumière, les tendres lueurs du crépuscule quand se mêlent les souvenirs du jour passé, ces parfums d'Orient où l'âme s'enfonce comme dans un palais des mille et une nuits.
Ces saveurs, je ne saurais bien les décrire. Mon palais est quelque peu aveugle, mais j'en reconnais néanmoins les subtilités, les détours, les finesses. Son parfum intime est comme une invitation à mieux fermer les yeux pour ressentir au plus profond de soi cet appel des pays chauds, de la vie qui s'écoule au ralenti. La poésie de l'huile d'olive est celle de la terre et de la mer mêlées, du cuivre du soleil plongé dans l'azur du ciel, de cette alliance entre le sol nourricier et de ses arbres plantés dedans, aussi courts que robustes et dont les branches noueuses rappellent les retrouvailles entre la lumière de la vie et le travail de la nature.
Évidemment, étant de nature quelque peu angoissée, quand je découvre la liste infinie de ses bienfaits, j'en éprouve comme une joie enfantine. Je me sens devenir invincible, en route pour l'éternité. Ah ah, me dis-je, mais avec la quantité que j'en absorbe, si je ne deviens pas au moins centenaire, c'est à n'y rien comprendre. Mes artères, à force, doivent être d'acier. Aucun moyen que mon cœur ne me lâche. Quel cancer pourra bien trouver une faille dans un corps nourri ainsi de cette huile aussi parfaite? Aucun, absolument aucun.
Par l'huile d'olive, j'accède à l'immortalité. Encore un peu et j'en prendrais directement en intraveineuse. Je n'en utilise aucune autre. Tournesol, colza, arachide, je ne veux rien savoir de vous. Parfois, un peu d'huile de noix, mais point trop non plus. Ma fidélité est sans pareille. Je crois bien que je lui voue un culte, une sorte d'adoration qui est de l'ordre de la mystique. Je pourrais rentrer dans ses ordres. L'honorer et la servir, comme naguère, des divinités antiques.
Le cholestérol ne me fait pas peur. Si je devais mourir d'excès d'huile d'olive, je serais le plus heureux des hommes. Inutile de dire que je la choisis avec un soin particulier, presque maniaque. Je la veux pure, bio, extra vierge, pressée à froid, d'une extraction noble. Tout mon budget y passe. Il faut ce qu'il faut. Ce que je ne dépense pas en alcool (sa consommation m'est interdite depuis un petit pépin de santé), je l'investis dans des bouteilles d'huile d'olive à la réputation affirmée et au prix assez élevé.
Qu'importe l'ivresse, pourvu qu'on ait le bon bidon d'huile d'olive!
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