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La guerre, le chaos du dollar et la flambée des prix du pétrole ont alimenté l’inflation des années 1970. Les travailleurs et l’État-providence ont été tenus pour responsables. Alors que la guerre fait à nouveau grimper les prix du pétrole, cette histoire continue de limiter notre perception de ce que la société peut se permettre.
Source : Jacobin, Oskar Brandt
Traduit par les lecteurs du site Les-Crises
Dans les années 1970, la guerre et les pénuries de pétrole ont alimenté l’inflation. Une crise de pénurie matérielle était présentée comme un problème de dépenses publiques excessives. Ce mythe perdure chaque fois que les gouvernements affirment ne pas avoir les moyens de financer les soins de santé, le logement ou les retraites. (Collection Smith / Gado / Getty Images)
Le 15 août 1971, Richard Nixon est intervenu à la télévision américaine pour annoncer une réorganisation radicale de l’économie d’après-guerre. Il a fermé la « fenêtre de l’or », mettant fin à la convertibilité des dollars détenus par les banques centrales étrangères en or américain. Les autres banques centrales n’étaient désormais plus autorisées à échanger leurs dollars contre de l’or américain. En quelques mots, il a mis fin à l’ordre monétaire qui sous-tendait l’économie mondiale depuis la Seconde Guerre mondiale : le système de Bretton Woods.
Les États-Unis avaient placé le dollar au centre de ce système. Le pays s’était engagé à échanger les dollars contre de l’or à un prix fixe. D’autres États avaient indexé leur monnaie sur le dollar. Mais la guerre du Vietnam a épuisé les ressources, fait grimper les dépenses et entraîné la mise en circulation de nouveaux dollars à travers le monde.
La décision d’abandonner l’ancrage du dollar à l’or fut en grande partie motivée par ces pressions. À la fin de la décennie, les États-Unis tentèrent de financer à la fois la guerre et les programmes de plus en plus ambitieux de la « Great Society » sans les couvrir entièrement par la fiscalité. Le Congrès finit par adopter une surtaxe temporaire sur le revenu en 1968, mais l’aggravation des déficits et la politique monétaire expansionniste avaient déjà contribué à l’inflation. La guerre a également détourné de l’économie civile de la main-d’œuvre, de l’acier, du carburant, des moyens de transport et d’autres ressources matérielles, contribuant ainsi à la surchauffe de l’économie et à l’envoi de dollars supplémentaires à l’étranger. De 1965 au printemps 1968, la présence américaine au Vietnam est passée d’environ 24 000 militaires à environ 550 000.
Les États-Unis avaient par ailleurs laissé passer des alternatives à la guerre. Très tôt, Hô Chi Minh avait cherché à coopérer avec les États-Unis et s’était inspiré de la Déclaration d’indépendance américaine. Mais Washington avait finalement soutenu la recolonisation française, poussant ainsi le mouvement d’indépendance vietnamien vers l’Union soviétique et la Chine. Les États-Unis ont donc choisi un conflit qui a par la suite contribué à ébranler leur propre système monétaire.
Alors que les banques étrangères cherchaient de plus en plus à obtenir de l’or en échange de dollars, la contradiction est apparue au grand jour : les États-Unis avaient émis plus de dollars qu’ils ne pouvaient en racheter au cours officiel. Nixon a donc suspendu la convertibilité afin d’éviter des mesures d’austérité au niveau national. Cette décision a permis une plus grande liberté monétaire, mais la dépréciation du dollar qui en a résulté a érodé le pouvoir d’achat des recettes des producteurs de pétrole et a accentué la pression en faveur d’une hausse des prix du pétrole.
Bien sûr, les États-Unis n’ont pas déclenché la guerre du Vietnam pour mettre fin à l’étalon-or. Le lien de causalité était le suivant : la guerre a aggravé les déficits, accru les pressions inflationnistes et rendu le système de Bretton Woods insoutenable. Washington a compris ce lien, mais a laissé la guerre se poursuivre. Lorsque le système s’est effondré, il a profité de la crise pour mettre en place un régime monétaire plus souple, fondé sur le dollar et placé sous son propre contrôle.
Cependant, Washington ne se contentait pas de protéger ses réserves d’or. Lors d’une réunion en 1974 avec Henry Kissinger, le secrétaire d’État adjoint Thomas Enders déclara qu’un rôle accru de l’or profiterait à l’Europe, qui détenait une part plus importante des réserves mondiales d’or. Les États-Unis souhaitaient au contraire transférer le système au Fonds monétaire international (FMI) et aux Droits de tirage spéciaux, un actif de réserve international créé par le Fonds. Cette discussion révèle une lutte pour le pouvoir géopolitique, et non une simple réforme monétaire technique.
Le quadruplement du prix de l’élément vital de la société industrielle
Deux ans plus tard, la Guerre d’octobre éclata entre Israël et une coalition d’États arabes menée par l’Égypte et la Syrie. Les producteurs de pétrole arabes réduisirent leur production et imposèrent un embargo aux pays qui soutenaient Israël. En l’espace de quelques mois, le prix du pétrole brut s’envola.
Le pétrole était le moteur de la société industrielle. À l’époque comme aujourd’hui, il alimentait les camions, les usines, l’agriculture et les navires. Il chauffait les bâtiments, et constituait un intrant essentiel dans la fabrication des plastiques, des produits chimiques et des engrais. À mesure que les prix du pétrole s’envolaient, le coût de presque tout augmentait. Les entreprises relevaient leurs prix. Les ménages perdaient leur pouvoir d’achat. Les pays importateurs de pétrole enregistraient des déficits commerciaux croissants.
Le choc pétrolier a accéléré une inflation déjà en cours, qui prenait principalement la forme d’un choc des coûts. Elle ne s’est pas produite parce que les enseignants dispensaient des cours à trop peu d’élèves, que les infirmières s’occupaient de trop peu de patients ou que les retraités percevaient des pensions trop généreuses. La guerre, le coût élevé de l’énergie, la dépréciation des monnaies et la pénurie de ressources essentielles ont fait grimper les prix.
Pendant et après la Première Guerre mondiale, les prix avaient également grimpé en flèche – doublant à peu près entre 1914 et 1920 – l’effort de guerre ayant mobilisé les ressources, détruit les capacités de production et provoqué des pénuries pour la population civile. La Seconde Guerre mondiale a elle aussi entraîné de fortes pressions sur les prix, même si un rationnement strict et un contrôle des prix ont atténué une grande partie de la hausse observée en temps de guerre. Lorsque ces contrôles ont été levés en 1946, ils ont déclenché une vague d’inflation brève mais violente, entraînant des hausses de prix avoisinant les 20 % pour la période 1946-1947. Cependant, ce phénomène était considéré comme un phénomène d’après-guerre normal et gérable – et non comme une défaillance systémique permanente. Les États-Unis disposaient donc d’une vaste expérience historique des guerres génératrices d’inflation.
Pourtant, la droite politique présentait de plus en plus une version différente des faits. Elle affirmait que l’État-providence était devenu trop tentaculaire, que les travailleurs avaient trop de pouvoir et que l’État était trop généreux. Le pétrole a contribué à créer la crise. Le discours politique a détourné la responsabilité.
Les États-Unis se faisaient un plaisir de se présenter comme les victimes des producteurs de pétrole arabes. Mais le rôle de Washington dans la hausse des prix était plus complexe que ne le laissait entendre le discours de la droite.
L’Iran du shah Mohammad Reza Pahlavi était l’un des alliés les plus importants des États-Unis dans le golfe Persique. Le shah souhaitait faire de l’Iran une superpuissance régionale et acheter d’énormes quantités d’armes américaines. Pour ce faire, il avait besoin de recettes pétrolières plus élevées. Nixon et Kissinger avaient donc de solides raisons d’accéder au moins à certaines de ses demandes visant à augmenter le prix du pétrole.
De puissants intérêts américains ont également profité de cette hausse des prix. Les bénéfices des compagnies pétrolières ont grimpé en flèche, et les banques de New York et de Londres ont eu accès à d’énormes flux d’argent provenant du pétrole. L’industrie de l’armement a acquis de nouveaux clients. Bien que le prix élevé du pétrole ait nui à l’économie dans son ensemble, il a enrichi des intérêts stratégiques et commerciaux et renforcé les relations entre les États-Unis et l’Iran.
Les États-Unis se faisaient un plaisir de se présenter comme une victime des producteurs de pétrole arabes. Mais le rôle de Washington dans les hausses de prix était plus complexe que ne le laissait entendre le discours de la droite.
L’Arabie saoudite tentait régulièrement d’endiguer la hausse des prix. Le shah, quant à lui, faisait pression pour que ceux-ci restent élevés, voire pour qu’ils augmentent encore davantage. La réaction de Washington a été fluctuante. Elle s’est opposée à l’embargo et a cherché à faire baisser les prix, mais elle était également réticente à entrer en confrontation avec l’Iran. Dans un article de l’époque intitulé « We Pushed Them » (Nous les avons encouragés), V. H. Oppenheim affirmait que les États-Unis avaient encouragé les producteurs de pétrole du Moyen-Orient à augmenter les prix en 1971.
Les États-Unis n’ont pas provoqué la crise pétrolière. La guerre, l’embargo, la montée en puissance de l’Organisation des pays exportateurs de pétrole (OPEP) et les intérêts propres des producteurs de pétrole ont tous joué un rôle crucial. Mais les dirigeants américains ont renforcé cette tendance et accepté les conséquences négatives, tandis que des industries stratégiquement importantes en ont tiré profit. Les dirigeants américains n’avaient pas besoin d’avoir planifié chaque étape de la crise pour en comprendre et en exploiter les opportunités qui en découlaient.
L’essor du pétrodollar
Après que Nixon eut rompu le lien avec l’or, les États-Unis devaient consolider leur position de principale monnaie de réserve et d’échange au monde. Le pétrole a offert au pays un nouveau point d’ancrage.
En 1974, Washington a conclu en secret un accord historique avec l’Arabie saoudite. Les États-Unis ont accepté d’acheter du pétrole saoudien et de fournir au royaume une aide et du matériel militaires. En contrepartie, les Saoudiens ont accepté de réinvestir leurs excédents en dollars dans des titres d’État américains. D’autres producteurs de pétrole ont emboîté le pas, investissant eux aussi une grande partie de leurs revenus dans des banques américaines, des titres d’État et des achats d’armes. Le système de recyclage des pétrodollars a pris forme.
Le prix du pétrole étant principalement fixé en dollars, tous les pays importateurs de pétrole devaient avoir accès à cette devise. Ils devaient se les procurer par le biais de leurs exportations, puiser dans leurs réserves ou emprunter des dollars auprès des banques. Les États-Unis, en revanche, émettaient la devise dans laquelle le pétrole était coté. Ils pouvaient donc payer leurs importations et emprunter à l’étranger dans leur propre devise – des privilèges particuliers dont ne bénéficiaient pas les autres États.
Le pétrodollar n’a pas remplacé l’or en tant que garantie officielle du dollar. Mais il a renforcé une autre forme de pouvoir structurel. L’or avait contraint les pays en leur imposant un ancrage monétaire rare. Le nouveau système du pétrodollar obligeait les pays acheteurs de pétrole à se procurer des dollars, tandis que les producteurs de pétrole réinjectaient une grande partie de leurs excédents dans les banques américaines et les titres d’État américains. Le pétrole a contribué à consolider la position existante du dollar en tant que monnaie de réserve mondiale.
Cet ordre a poussé les pays, en particulier les plus pauvres et les plus endettés, à rechercher des recettes d’exportation, à emprunter en dollars et à adapter leurs politiques aux taux d’intérêt américains. Il a également incité les États-Unis à défendre la position mondiale du dollar par des sanctions, des alliances et bien souvent, la guerre.
Mais les États-Unis n’avaient pas besoin d’une hégémonie monétaire fondée sur le pétrole pour rester immensément riches. La main-d’œuvre, les ressources naturelles, la technologie et la capacité de production américaines auraient suffi à maintenir une prospérité extraordinaire. Ils ont néanmoins choisi la domination plutôt qu’un système international plus équitable.
L’alibi de la stagflation
La crise pétrolière a popularisé un terme relativement nouveau : la stagflation. Les prix ont augmenté tandis que la croissance ralentissait et que le chômage s’accroissait.
Cela remettait en cause une interprétation simpliste d’après-guerre de la courbe de Phillips, que les économistes utilisent pour représenter la relation entre l’inflation et le chômage. De nombreux économistes avaient interprété cette relation comme la preuve que les gouvernements pouvaient accepter un certain niveau d’inflation en échange d’une baisse du chômage. Cependant, dans les années 1960, Milton Friedman et Edmund Phelps avaient soutenu que l’État ne pouvait pas faire baisser le chômage en dessous d’un niveau prétendument « naturel » sans provoquer une hausse de l’inflation.
Lorsque le choc pétrolier a éclaté, Friedman et ses partisans ont déclaré qu’ils avaient raison et que John Maynard Keynes avait tort. Mais ils ont changé la donne. La stagflation a peut-être justifié leur avertissement selon lequel le modèle de Phillips ne pouvait servir de cadre permanent pour les choix politiques. Elle n’a pas démontré que le plein emploi, l’investissement public ou le bien-être social étaient devenus impossibles. Un modèle simpliste n’avait pas réussi à expliquer une crise mondiale de l’énergie et des devises, mais le keynésianisme dans son ensemble n’avait pas été réfuté.
Au Royaume-Uni, par exemple, les syndicats ont choisi de tenter de compenser les effets du choc pétrolier pour leurs adhérents en exigeant des hausses salariales. Le gouvernement a réagi par des contrôles des prix et des salaires, des négociations avec les syndicats et des coupes dans les dépenses publiques. Les revendications salariales pouvaient entraîner des hausses de prix dans l’ensemble de l’économie, mais elles n’étaient pas à l’origine du choc pétrolier. Les gouvernements ont choisi de ne pas adapter de manière pragmatique la politique keynésienne aux circonstances (par exemple, par le biais d’accords salariaux coordonnés, de contrôles temporaires des prix ou d’une augmentation des impôts). Au lieu de cela, les responsables politiques de tous bords ont préféré privilégier une faible inflation plutôt que le plein emploi et des salaires décents.
Keynes n’avait jamais promis que l’État pourrait acheter des quantités illimitées de pétrole, de main-d’œuvre ou de matières premières sans provoquer de hausses de prix. Son idée centrale était que l’État pouvait mobiliser des ressources inutilisées lorsque la demande privée faisait défaut. La crise pétrolière posait un problème différent : elle touchait le côté « offre » de l’économie. Elle exigeait une régulation temporaire de la politique énergétique, des contrôles des prix, des investissements, des restructurations et une répartition équitable des coûts inévitables. Elle n’exigeait pas d’austérité permanente.
Des usines à la finance
La crise a également posé un choix quant à l’utilisation de la capacité productive de l’industrie d’après-guerre. Selon l’historien des affaires Alfred Chandler, les grandes entreprises étaient devenues si efficaces dans les années 1960 que la surproduction faisait baisser les prix et les bénéfices. Cette capacité productive aurait pu être réorientée vers les besoins sociaux. L’État aurait pu financer une restructuration industrielle en échange d’emplois sûrs et d’objectifs sociaux plus larges, comme en Suède après 1931. Un compromis similaire aurait même pu utiliser la crise énergétique comme point de départ pour entamer une transition écologique.
Au lieu de cela, la baisse des bénéfices et la crise pétrolière ont renforcé l’exigence du capital financier en matière de rendements rapides. Plutôt que de mettre cette capacité productive au service d’objectifs socialement utiles par le biais d’une planification démocratique, les entreprises ont tenté de rétablir leur rentabilité par des fermetures d’usines, des licenciements, une compression des salaires et un recentrage sur la finance. La leçon avait été tirée : une offre rare pouvait maintenir les prix et les bénéfices à un niveau élevé.
Un pays peut manquer de main-d’œuvre, d’électricité, de matériaux et de ressources naturelles. Ce sont là des limites réelles. Mais un État disposant de sa propre monnaie n’a pas à attendre que des milliardaires ou des banques créent sa monnaie.
L’anthropologue David Graeber a montré comment une bureaucratie inutile perturbe le fonctionnement des organisations, tandis que le journaliste spécialisé en neurosciences David Rock a expliqué comment la pression constante et les hiérarchies nuisent à la concentration, au jugement, à la coopération et à la résolution des problèmes. Un rythme de travail plus intense peut donc réduire l’efficacité réelle tout en exerçant une pression sur les employés. Le culte d’un travail toujours plus intense remplissait une fonction économique, même s’il ne parvenait pas à produire davantage.
Les détracteurs du keynésianisme ont transformé la stagflation en arme idéologique. La conjonction de la guerre, de la pénurie de pétrole et des turbulences monétaires est devenue la preuve que l’État-providence avait échoué. Au lieu d’adapter de manière pragmatique les politiques keynésiennes à l’évolution de la situation, la faible inflation est devenue l’objectif primordial, rendant « impossible » le plein emploi et la hausse des salaires.
Des recherches plus récentes ont encore affaibli l’argument selon lequel un faible taux de chômage entraîne automatiquement l’inflation. Les conséquences de la pandémie de Covid ont réaffirmé ce point : l’inflation a résulté de perturbations dans les chaînes de production et d’approvisionnement, de chocs énergétiques et de l’incapacité à développer les capacités de production. Il ne s’agissait pas simplement du fait que les gens avaient un emploi ou bénéficiaient d’une trop grande sécurité économique. En effet, ce que l’on a qualifié de « spirales salaires-prix » n’était souvent que des « spirales bénéfices-prix ».
Les deux visages de la contre-révolution
Les États-Unis ont utilisé non seulement le commerce, les prêts et le dollar pour renforcer leur puissance, mais aussi la Central Intelligence Agency (CIA), la pression économique et le soutien à des coups d’État militaires.
L’exemple le plus frappant est celui du coup d’État chilien de 1973. Les Chiliens avaient élu le socialiste Salvador Allende à la présidence. Il souhaitait prendre le contrôle des mines de cuivre et mener une politique économique indépendante. Le président américain Richard Nixon craignait qu’une transition démocratique réussie vers le socialisme n’incite d’autres pays à suivre l’exemple du Chili.
Nixon ordonna à la CIA de faire « hurler » l’économie chilienne. Les États-Unis suspendirent leur aide et leurs crédits, financèrent les partis d’opposition et les médias, et utilisèrent la CIA pour déstabiliser le gouvernement d’Allende. La crise s’aggrava alors que grèves et conflits secouaient le pays.
Le 11 septembre 1973, le général Augusto Pinochet s’empara du pouvoir. L’armée renversa Allende et imposa une dictature brutale de droite. Les États-Unis contribuèrent à créer les conditions propices au coup d’État. Pinochet ouvrit alors l’économie à des expériences néolibérales qui favorisaient de puissants intérêts privés.
Le Chili n’était pas un cas isolé. En 1954, la CIA a renversé le gouvernement élu du Guatemala après que les réformes agraires du président Jacobo Árbenz eurent menacé les grands propriétaires terriens et la United Fruit Company. Au milieu des années 1960, Washington a soutenu l’armée indonésienne dans son écrasement du Parti communiste et du mouvement syndical de gauche, ce qui a donné lieu à des massacres brutaux. Dans les années 1980, les États-Unis ont armé et soutenu les contras dans leur guerre contre le gouvernement sandiniste du Nicaragua.
Les États-Unis se sont opposés à maintes reprises aux gouvernements qui tentaient de contrôler leur propre économie et d’échapper à leur orbite politique. La crise pétrolière n’a peut-être pas créé la machine impériale, mais elle lui a fourni de puissants instruments. À mesure que les prêts en pétrodollars et la dette libellée en dollars se développaient, Washington avait toute latitude pour combiner pression financière, actions secrètes et puissance militaire afin de faire échouer les projets de développement indépendants et d’attirer plus étroitement les pays dans sa sphère d’influence.
La coercition n’était qu’un aspect du projet. Les libéraux du marché n’ont pas eu à inventer leur discours en 1973. Ils le préparaient depuis des décennies.
Friedrich Hayek, Milton Friedman et d’autres ont fondé la Société du Mont-Pèlerin dès 1947. Les milieux d’affaires ont financé des groupes de réflexion, des chaires universitaires, des ouvrages et des campagnes. Ces organisations ont formé des responsables politiques et fourni aux médias des messages simples : l’État est le problème, les impôts sont un obstacle et les syndicats font grimper les prix.
La crise a permis à ces réseaux de percer. Ils ont mis en avant les files d’attente aux stations-service et ont déclaré que l’État-providence était allé trop loin. Ils ont mis en avant l’inflation et affirmé que les travailleurs avaient reçu trop d’avantages. Ils ont souligné les déficits et prétendu qu’un État disposant de sa propre monnaie fonctionnait comme un ménage endetté.
Ce message masquait une différence cruciale. Un ménage doit gagner ou emprunter de l’argent avant de pouvoir le dépenser. Un État souverain sur le plan monétaire émet la monnaie qu’il utilise. Un État peut manquer d’infirmières, d’électricité, d’acier, de logements ou de médicaments. Il ne peut pas, en revanche, être à court de sa propre monnaie au même titre.
L’inflation impose une limite concrète. La nature en impose une autre. Mais le « trésor vide » relève souvent d’un discours politique, et non d’une réalité matérielle.
Entrée en scène de Paul Volcker
En 1979, Paul Volcker a pris la tête de la Réserve fédérale américaine. Il a relevé les taux d’intérêt à 20 % pour lutter contre l’inflation. Il a cherché à vaincre l’inflation en écrasant la demande.
Cette méthode a entraîné des faillites et un chômage de masse. Lorsque les gens craignaient de perdre leur emploi, ils avaient moins de pouvoir pour exiger des salaires plus élevés. Lorsque les syndicats ont perdu des adhérents et leur pouvoir de grève, le rapport de force s’est inversé en faveur des employeurs. La lutte contre l’inflation est donc également devenue une question de politique de classe.
Mais les hausses des taux d’intérêt s’attaquent souvent aux symptômes plutôt qu’aux causes profondes de l’inflation. Lorsque les prix sont poussés à la hausse par des chocs d’offre, des problèmes d’approvisionnement ou une guerre, des taux d’intérêt plus élevés ne produisent pas davantage de pétrole, d’électricité, de logements ou de denrées alimentaires. Les gens doivent toujours acheter ce dont ils ont besoin. Au contraire, des taux élevés réduisent l’endettement et l’investissement et font grimper le chômage. L’économie est contrainte d’absorber le choc par des suppressions d’emplois, une baisse des salaires et des fermetures d’entreprises – le tout sans remédier réellement aux pénuries qui ont fait grimper les prix en flèche.
Le « choc Volcker » a également entraîné une appréciation du dollar, les rendements plus élevés attirant davantage de capitaux vers les États-Unis. Il a décimé les usines dans toute la ceinture industrielle américaine. Il a frappé encore plus durement l’Amérique latine et l’Afrique. De nombreux États avaient emprunté les pétrodollars que les banques occidentales avaient injectés dans les années 1970. Ces prêts étaient généralement libellés en dollars et assortis de taux d’intérêt variables. Lorsque les États-Unis ont relevé leurs taux d’intérêt et que le dollar s’est apprécié, le poids de leur dette a explosé.
En 1982, le Mexique a annoncé qu’il n’était plus en mesure d’assurer le service de sa dette. Le FMI et la Banque mondiale ont proposé de nouveaux prêts, mais ont exigé des coupes budgétaires, des privatisations, une baisse des salaires dans le secteur public et l’ouverture des marchés. La crise de la dette a donné à ces institutions le levier nécessaire pour démanteler des modèles sociaux entiers et perturber l’industrialisation naissante qui avait débuté dans les pays du Sud pendant la période de développement de l’après-guerre.
Dans de nombreux pays, les programmes d’ajustement du FMI et de la Banque mondiale ont contribué à la pauvreté, à la désindustrialisation et à la désintégration. En Yougoslavie, la dette, le chômage et les coupes dans les aides sociales ont affaibli la cohésion fédérale. Le carcan économique n’a pas à lui seul provoqué la guerre civile et le génocide en Yougoslavie, mais il a exacerbé l’insécurité et les antagonismes régionaux que les dirigeants nationalistes ont transformés en une force politique explosive.
On fait croire à tout le monde que les ressources sont épuisées et que quelqu’un, plus bas dans l’échelle sociale, a pris sa part. Le conflit sous-jacent entre le travail et le capital disparaît de la scène.
Ronald Reagan présentait l’État comme le problème. Dans le même temps, il augmentait les dépenses militaires et accumulait d’importants déficits budgétaires. Les États-Unis ont utilisé la recherche publique, les marchés publics de défense et la politique industrielle pour stimuler l’aviation, l’informatique et les nouvelles technologies.
En revanche, de nombreux pays endettés se sont vu imposer de réduire leurs dépenses. Les pays européens ont de plus en plus imposé une discipline similaire sur leur territoire. Le Japon, la Corée du Sud et Taïwan ont été autorisés – et parfois encouragés – à recourir aux banques d’État, à la protection tarifaire et au crédit ciblé, tant que leur développement servait la stratégie américaine pendant la Guerre froide. La discipline de marché s’appliquait donc de la manière la plus stricte à ceux qui n’avaient pas le pouvoir de dire non.
En Suède, la droite, notamment sous la forme de l’Association des employeurs, a mené une campagne longue et coûteuse pour présenter la crise internationale comme un argument contre les syndicats, les conditions de travail, la sécurité sociale et la protection sociale. Le choc pétrolier n’a en réalité pas prouvé que l’État-providence – le « folkhem » – avait échoué. Mais il a offert aux patrons une occasion en or de faire basculer l’équilibre des pouvoirs au détriment des travailleurs et des institutions élues, au profit des entreprises, des détenteurs de capitaux et des marchés privés.
Les répercussions des mauvais enseignements
Les travailleurs peinent dans les usines, les entrepôts, les transports, la restauration et les services de soins. Les enseignants, les travailleurs sociaux, les journalistes, les chercheurs et les professionnels de la communication sont confrontés à la même logique, sous une forme différente. Les organisations manquent de personnel et de temps. Les dirigeants continuent d’exiger des travailleurs qu’ils fassent preuve de plus de flexibilité, d’optimisme et d’efficacité.
Beaucoup de gens aspirent toujours à des soins de santé de qualité, à des retraites sûres, à des allocations chômage plus élevées, à des loyers raisonnables et à des écoles qui fonctionnent. Pourtant, la plupart des partis traditionnels, dépourvus d’ambition et d’imagination politique, continuent de saper ces mêmes systèmes.
L’enseignant surmené est opposé à la personne en arrêt maladie. L’infirmière au chômeur. L’ouvrier au migrant. On fait croire à tout le monde que les ressources sont épuisées et que quelqu’un, plus bas dans l’échelle sociale, a pris sa part. Le conflit sous-jacent entre le travail et le capital disparaît de la scène.
Lorsque les partis de gauche et de centre-droit promettent la sécurité mais imposent l’austérité, la démocratie perd sa crédibilité. Les électeurs se lassent des différentes versions d’une même politique et choisissent celle qui promet de renverser la table.
Les dirigeants autoritaires imposent des ennemis au peuple au lieu de lui offrir la sécurité. Ils s’en prennent aux migrants, aux minorités, aux journalistes, aux acteurs culturels, aux tribunaux et aux syndicats. Dans le même temps, ils protègent les plus grandes fortunes et les grandes entreprises qui tirent profit de cet ordre inégalitaire.
Ils promettent un changement systémique. Mais ils canalisent la révolte vers le bas.
Un demi-siècle plus tard, les parallèles sont difficiles à ignorer. La pandémie a plongé la production et les chaînes d’approvisionnement dans le chaos. La guerre en Ukraine a fait grimper les coûts énergétiques. Aujourd’hui, la guerre avec l’Iran et les imbroglio perturbant le trafic pétrolier dans le détroit d’Ormuz ont une nouvelle fois fait flamber les prix. Les circonstances peuvent différer, les réponses politiques, elles, restent les mêmes. L’inflation résultant de la guerre, des pénuries et des entraves à la production est imputée aux salaires, aux dépenses publiques ou aux gens ordinaires qui vivraient soi-disant la grande vie. À maintes reprises, on dit aux travailleurs qu’ils doivent supporter le coût de crises dont ils ne sont en rien responsables.
Le monde des années 1970 était en proie à la guerre, au chaos monétaire et à une hausse spectaculaire du prix de sa principale source d’énergie. Les États-Unis ont contribué à ces bouleversements, ont tiré profit du pétrodollar et ont utilisé leur nouvelle liberté monétaire pour financer la guerre et maintenir leur hégémonie mondiale. Pourtant, on a fait croire aux gens ordinaires que leur propre prospérité et leur sécurité étaient à l’origine de ce désastre.
Ce mythe perdure chaque fois qu’un gouvernement affirme ne plus avoir d’argent pour la santé, l’éducation, le logement, les retraites ou la lutte contre le changement climatique. Un pays peut manquer de personnel, d’électricité, de matériaux et de ressources naturelles. Ce sont là de véritables limites. Mais un État disposant de sa propre monnaie n’a pas besoin d’attendre que des milliardaires ou des banques créent son argent.
De plus, le remède prescrit – freiner la demande privée et resserrer les budgets publics – peut lui-même nuire à la production. Les libéraux du marché peuvent alors invoquer les difficultés qui en découlent pour justifier encore plus d’austérité. En temps de crise, les politiques qui transfèrent la richesse et le pouvoir vers le haut de la pyramide sociale peuvent être présentées comme inévitables et nécessaires.
L’État doit gouverner en fonction de la capacité productive réelle de l’économie. Il devrait freiner la demande lorsque les ressources sont insuffisantes, de préférence en faisant peser davantage la charge sur les plus riches. Mais lorsque les gens se retrouvent au chômage, que les usines tournent au ralenti et que les besoins sociaux s’accroissent, il peut utiliser sa capacité monétaire pour mettre à profit les ressources inutilisées.
La crise pétrolière n’a pas été seulement un choc économique. La droite en a fait un discours selon lequel la démocratie ne pouvait plus contrôler l’économie. De ce discours sont issus cinquante ans de coupes budgétaires, de déréglementation, de privatisations, de stress et d’inégalités.
La plus grande victoire de la droite n’a pas été de résoudre la crise pétrolière. Elle a consisté à faire en sorte que le monde se souvienne de cette crise de manière erronée.
Contributeur
Oskar Brandt est un journaliste et historien suédois qui écrit sur l’histoire politique et économique, le monde du travail, la sécurité sociale et le développement personnel. Il est l’auteur de Överlevnad – för samhället och människorna (Survie – pour la société et ses citoyens).
Source : Jacobin, Oskar Brandt, 30-08-2026
Traduit par les lecteurs du site Les-Crises
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