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Comment Jack Lang a bureaucratisé et stérilisé la culture française ?

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Il est de bon ton désormais de dissocier, chez Jack Lang, l’homme privé et ses frasques sexuelles et financières – qu’il appartient à la police et à la justice de traiter – et son bilan comme ministre de la Culture, supposé bon.
Son nom évoque immédiatement la Fête de la Musique, le budget de la culture doublé, les grands travaux de Mitterrand. Un âge d’or, nous répète-t-on. Pourtant, derrière ce récit flatteur se cache une réalité plus sombre : le « modèle Lang » a engendré une culture d’État sclérosée, bureaucratique, dogmatique et paradoxalement élitiste. Alors que les pratiques culturelles des Français se sont radicalement transformées avec le numérique, que les déserts culturels persistent et que les jeunes générations se détournent des institutions subventionnées, il est temps de dresser le bilan critique d’une politique qui, sous couvert de démocratisation, a surtout servi les intérêts d’une nomenklatura culturelle parisienne et abouti à un mauvais usage des ressources publiques.

La démocratisation : un échec sociologique masqué par le spectacle

Le premier grand mensonge concerne la démocratisation culturelle. En 1981, Lang promettait d’ « amener la culture au peuple ». Quarante ans plus tard, le constat est implacable : les inégalités d’accès à la culture n’ont pas diminué, elles se sont déplacées. Les travaux de Pierre Bourdieu, pourtant contemporains de l’arrivée de Lang au pouvoir, avaient pourtant tout dit : les barrières à la culture sont d’abord symboliques, liées au capital culturel transmis par la famille et l’école. Rien de plus facile pour un politique que d’ignorer la science lorsqu’elle contredit la propagande.

La stratégie Lang ? Une politique du spectacle et de l’équipement. On construit des cathédrales culturelles – le Grand Louvre, l’Opéra Bastille, la BnF – en espérant que le peuple viendra. Résultat : ces monuments ont surtout attiré… les déjà cultivés. L’Opéra Bastille, conçu comme un « opéra populaire », est devenu l’archétype de la distinction sociale. Ses places à 5 euros ? Quelques dizaines par représentation, noyées dans une mer de sièges à des prix prohibitifs. La démocratisation s’est réduite à une opération de communication : on fait venir le peuple une fois par an pour la Fête de la Musique, puis on retourne à la programmation élitiste le reste de l’année.

Pire : Lang a délaissé le seul vrai levier de démocratisation, l’école. Malgré quelques déclarations d’intention, l’éducation artistique est restée le parent pauvre de son action.

L’asphyxie bureaucratique a sclérosé la création artistique

Le deuxième drame de la politique de Lang est d’avoir transformé la création artistique en administration. Le doublement du budget culturel en 1982, présenté comme un acte de courage politique, a en réalité créé une économie de la dépendance. Aujourd’hui, un artiste français passe autant de temps à remplir des dossiers de subvention qu’à créer. Le système des commissions – où siègent les mêmes « experts » depuis des décennies – favorise le conformisme esthétique et le copinage.

Cette bureaucratisation a engendré un phénomène pervers : la création d’une corporation culturelle vivant en vase clos. Comme l’analysaient déjà Alain Lefebvre et Antoine Molinié dans leur livre prophétique L’Impasse culturelle (2003), une véritable « nomenklatura culturelle » s’est constituée : directeurs de théâtre, programmateurs de festivals, responsables d’institutions qui se cooptent et se redistribuent les crédits publics. Leurs critères ? Non pas l’audace artistique ou le public réel, mais la conformité aux codes du milieu, le respect des chapelles esthétiques, la fidélité aux réseaux.

Le système est devenu autoréférentiel : on crée pour être vu par les pairs, pas pour toucher le public. La conséquence est une déconnexion croissante entre l’offre subventionnée et les attentes des Français. Pendant que les théâtres nationaux multiplient les performances conceptuelles pour salles vides, les pratiques culturelles vivantes – le streaming musical, les jeux vidéo, les séries, les cultures urbaines – se développent sans l’État, voire contre lui.

Le centralisme parisien aux dépens du reste du territoire

Lang se présentait en ministre de la France entière. En réalité, il a renforcé comme jamais le centralisme parisien. Les Grands Travaux ? Tous à Paris. Les décisions ? Prises rue de Valois. Les nominations ? Gérées depuis la capitale. La décentralisation culturelle de 1983 n’a été qu’une illusion : les DRAC (Directions Régionales des Affaires Culturelles) ne sont que des antennes de l’État, pas des relais d’une politique conçue localement.

Pendant ce temps, la France périphérique – rurale, périurbaine – était abandonnée. Les Maisons de la Culture, héritage de Malraux, ont été délaissées. Les scènes nationales créées par Lang sont souvent devenues des coquilles vides, reproduisant à échelle réduite le modèle parisien sans s’adapter aux réalités locales. Quant aux territoires ruraux, ils n’ont eu droit qu’aux miettes : une tournée épisodique, un festival estival, jamais de véritable ancrage.

Cette concentration parisienne a eu un effet désastreux sur la création elle-même. Pour exister, un artiste de province doit fatalement « monter à Paris », se plier aux codes de la capitale, intégrer les réseaux parisiens. La diversité culturelle régionale, si riche en France, a été étouffée par cette uniformisation jacobine. Lang a ainsi reproduit en culture ce que l’État français a toujours fait : centraliser, normaliser, appauvrir.

L’inflation du « culturel » au détriment de la véritable culture

Pour justifier l’explosion budgétaire, Lang a dû sans cesse élargir le périmètre du « culturel ». C’était sa grande trouvaille : la « culture élargie ». Sous son ministère, la mode, le design, la gastronomie, le sport même, sont devenus des objets dignes de subventions publiques. Brillante manœuvre politique : on multiplie les clients de l’État culturel, on dilue la critique.

Mais cette inflation sémantique a eu un coût. D’abord, elle a vidé le mot « culture » de son sens. Quand tout est culture, plus rien ne l’est vraiment. Ensuite, elle a mis l’État en concurrence directe avec le secteur privé : fallait-il vraiment que le contribuable subventionne des défilés de mode ou des palaces gastronomiques ? Enfin, elle a détourné des crédits des arts traditionnels – théâtre, musique classique, arts plastiques – qui subissent depuis une lente asphyxie financière.

Le plus grave est peut-être l’hypocrisie de ce système. Lang créait des signes de reconnaissance officielle – les labels, les centres nationaux – qui devenaient indispensables pour exister. L’État ne se contentait plus de soutenir, il normait, il labellisait, il orientait. La création libre, indépendante, fut marginalisée au profit d’une création institutionnelle, conforme, prévisible.

L’exception culturelle : un protectionnisme devenu stérilisant

Le combat pour l’exception culturelle reste le grand titre de gloire de Lang : alors que la classe dirigeante sacrifiait l’industrie et l’agriculture françaises au libre-échangisme, la bourgeoisie productrice de biens culturels – pourtant apôtre de l’ouverture à l’autre entendait s’en protéger. En 1993, lors des négociations du GATT, son opposition farouche à l’inclusion des biens culturels dans les accords de libre-échange a marqué les esprits. Ce combat semblait nécessaire à l’époque, face à l’hégémonie culturelle américaine naissante.

Mais trente ans plus tard, l’exception culturelle est devenue une prison dorée. Le système de quotas (à la radio, à la télévision) et de subventions massives a créé une zone de confort dont l’industrie culturelle française ne sait plus sortir. Protégée de la concurrence internationale, elle s’est sclérosée. La musique française, par exemple, survit grâce aux quotas radio mais peine à s’exporter. Le cinéma français empoche des subventions automatiques mais produit de moins en moins de films qui trouvent leur public.

Pire : l’exception culturelle a installé dans les esprits une mentalité d’assisté. On ne se bat plus pour conquérir des marchés, on mendie des subventions. On ne cherche plus à plaire au public mondial, on se contente de satisfaire les commissions de sélection. La défense de la « diversité culturelle » est devenue l’alibi d’un protectionnisme corporatiste.

Aujourd’hui, face à la révolution numérique, ce modèle est obsolète. Netflix et YouTube se moquent des quotas. Les algorithmes de Spotify ne connaissent pas l’exception culturelle. En s’arc-boutant sur un système conçu pour le XXe siècle, la France a raté le virage du numérique culturel. Lang n’a pas sauvé la culture française de Hollywood, ses héritiers l’ont livrée à Silicon Valley sans combat.

Vers un nouveau modèle : plus de stratégie, moins de subventions

Il est temps de tourner la page cette politique dispendieuse et inefficace. Cette nouvelle politique devrait reposer sur cinq piliers :
1. La priorité à l’éducation artistique : c’est le seul vrai levier de démocratisation. Il faut restaurer l’enseignement de l’histoire des arts, généraliser la pratique artistique à l’école, former sérieusement les enseignants.
2. La décentralisation réelle. Transférons aux régions et aux communes les budgets et les compétences culturelles.
3. La réforme du financement. Sortons de la logique purement subventionnelle. Développons le mécénat populaire (via des plateformes de financement participatif), améliorons la fiscalité du mécénat d’entreprise, encourageons les modèles économiques hybrides. Et surtout, exigeons des institutions subventionnées qu’elles rendent des comptes sur leur fréquentation réelle.
4. Arrêtons de diaboliser le succès public. Un film qui fait des entrées, un spectacle qui affiche complet, ce n’est pas une trahison, c’est une réussite. La politique culturelle doit cesser de mépriser le public.
5. L’État stratège, pas opérateur : non plus producteur et programmateur, mais garant de l’accès pour tous, protecteur du patrimoine, régulateur des monopoles numériques. Un État qui fixe le cadre et laisse la société civile inventer.

Jean Lamolie

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