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Je suis un homme urbain de 37 ans, et comme tous les hommes urbains de mon âge, je cours. De manière plus ou moins régulière, dans le but de m'entretenir physiquement.
Voyant la quarantaine arriver à pleine vitesse, j'ai là aussi fait ce que tous les mecs de ma tranche d'âge font: je me suis inscrit à un semi-marathon (fonctionne aussi avec un marathon, un trail longue distance, un triathlon ou un ironman). Je m'y suis pris en avance, en mars pour octobre, courant trois fois par semaine avec le mardi dévolu à un petit footing d'endurance fondamentale, le jeudi aux séances spécifiques, et le dimanche aux sorties longues. Pendant six mois.
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Pourtant, le jour J, le 4 octobre 2026, a ressemblé à un long chemin de croix. Au troisième kilomètre, j'avais compris que l'allure serait impossible à suivre, puis au neuvième j'ai dû faire ma première pause pour ne pas complètement exploser. Au seizième kilomètre, mes espoirs d'atteindre le chrono escompté (1h45) s'étaient depuis bien longtemps envolés, mais j'avais au moins trouvé le coupable de cet échec. «Putain de ChatGPT», ai-je râlé entre une douleur au mollet et une goutte de sueur brûlant mon oeil.
«Tu as raison, j'aurais pu mieux faire»
Je fais du sport depuis toujours, de la course à pied depuis une dizaine d'années, sans être spécialement bon. J'ai couru en groupe, avec le programme Boost d'Adidas notamment, et je connais le fractionné. Malgré mon travail d'employé de bureau, assis sur un siège ergonomique sept heures par jour, je suis plutôt en forme physiquement. Je fais presque un mètre quatre-vingt pour soixante-dix-huit kilos, je mange équilibré, je bois peu, je dors correctement.
Je pense aussi assez bien connaître mon corps et savoir quand je suis frais et quand je ne le suis pas. Alors en mars 2026, quand j'ai acheté mon dossard pour le semi de Lyon, j'ai confié ma «prépa» à l'agent conversationnel d'OpenAI. Pour tester. Pour changer un peu des suggestions de ma montre Garmin et de ses programmes de coaching parfois étranges. Et puisque je connais ce sport, il m'était aisé de corriger le tir ou faire autre chose de plus adapté à mon ressenti. Du moins je le croyais.
En vérité, passé la déception, ChatGPT n'a pas eu droit à mes foudres. Comme attendu, l'agent me baragouine des explications en oscillant entre «je me base sur un corpus technique fiable» et «tu as raison, j'aurais pu mieux faire». En lui parlant, je me suis souvenu de doutes exprimés un mois plus tôt, quand après un gros entraînement validé, l'IA m'avait affirmé que j'étais dans la fourchette pour réussir mon objectif.
Pour réellement juger de mon affaire et déterminer si l'entraînement a été la cause de mon échec, j'ai écrit à un vieil ami de lycée, Thibault Vallé, devenu coach running et qui dirige un de ces néo-club de trail de la capitale, l'Athletic Trail Running Project (ATRP). Il a aussi entraîné un autre de mes amis qui a réussi son marathon haut la main: j'ai donc davantage confiance en lui qu'en mon ordinateur.
S'entraîner soi, ou entraîner une montre
Je lui ai proposé de décortiquer rapidement cette prépa avec moi, et lui ai fourni un tableur excel complet de toutes les séances demandées et effectuées: six mois d'entraînement concoctés par l'IA. L'objectif est aussi plus large: comprendre si les agents conversationnels suffisent pour ce genre d'exercice et où se situent leurs éventuelles erreurs. Quelques jours plus tard, il revient vers moi avec des clés de lecture. La prépa dans son ensemble? «C'est largement suffisant pour atteindre l'objectif fixé.» Les séances? «Cohérentes.» Les fractionnés? «Rien qui ne semble inadapté.» Mais alors d'où vient le problème?
En débriefant, plusieurs limites sautent aux yeux. L'IA m'a très peu fait courir plus vite que l'allure de course visée. «Avec moi, les fractionnés auraient été plus rapides 80% du temps», note Thibault, qui relève aussi un travail «un peu redondant, pas assez spécifique». Il pointe surtout la «grande monotonie» du contenu, composé d'un footing en début de semaine, d'un fractionné en milieu, et d'une sortie longue, et ce toutes les semaines. Il relève aussi les faibles capacités d'adaptation de GPT, avec une seule semaine de régénération décidée par moi-même pour cause de voyage. Et nous identifions rapidement un des problèmes: le bridage initial de GPT. J'ai énormément restreint le calendrier, et l'IA s'est bornée à me fournir mes trois séances hebdomadaires, sans prendre d'initiative et sans chercher à s'adapter au contexte. Me reviennent alors en tête les difficultés que j'ai eues à faire comprendre à l'IA que certaines séances à haute intensité devenaient presque dangereuses durant les épisodes caniculaires.
«L'IA ne coache pas un humain, elle coache une montre, détaille Thibault. Moi je donne à mes athlètes des zones subjectives à aller chercher dans l'effort et qui permettent d'avoir de la précision par rapport à l'état de forme de la personne.» Il m'explique d'ailleurs que c'est son positionnement professionnel: privilégier un suivi quotidien plutôt que fournir des programmes «prêts à courir» qui n'est guère différent de ce que fait l'IA. L'idée de Thibault est la suivante: faire confiance aux sensations, pas à la machine, et composer un entraînement qui ne consiste pas qu'en des séances à valider. «Lors d'une course récente, ma copine était persuadée de ne pas battre son meilleur temps sur 10 kilomètres, illustre-t-il. Moi si, alors je lui ai mis un morceau de scotch sur sa montre, parce que je trouvais que ces chiffres au poignet lui mettaient trop de pression. Et elle a réussi.»
Au fil de la discussion, ce point sur les sensations m'interpelle. À trop déléguer à l'IA ma préparation, j'en avais oublié d'écouter mon propre corps, alors que les signaux d'alarme étaient présents. Lors de la semaine d'affûtage précédant l'échéance, un simple footing de 20 minutes m'avait laissé une sensation de lourdeur injustifiée dans les jambes. En remontant plus loin, les dernières séances composées de gros blocs de fractionné et de footing de plus de 15 kilomètres m'avaient laissé une fatigue durable. Là où un coach personnel m'aurait mis au repos forcé pour tenter de gagner en fraîcheur ce qui ne s'assimilait plus en entraînement, ChatGPT proposait simplement de petites réductions de charge.
Un bon programme ne fait pas un coach
Un entraîneur aurait pu me dire: «Tu as passé le 3 × 2 km, mais ta fatigue générale m'inquiète.» Ou: «Ton allure cible est théoriquement accessible, mais quelque chose ne colle pas entre tes performances à l'entraînement et ton état de fraîcheur.» ChatGPT, lui, avait tendance à transformer chaque séance validée en nouvelle preuve que 1h45 était faisable. Je l'avais déjà constaté en cours de programme, lorsque je signalais à l'IA que son pronostic était très éloigné de ceux de mes autres applications, Strava et Garmin, qui me prédisaient un semi en presque deux heures. C'est peut-être ça, le vrai biais de GPT: additionner les signaux positifs, mais faire peu de cas des signaux faibles négatifs.
Avant de confier ma préparation à ChatGPT, j'aurais volontiers cru à un futur où le métier de coach serait mis en danger par les avancées technologiques. Cela fait sourire Thibault, pas encore inquiet: «Je sais qu'il y a plein de coachs qui utilisent l'IA désormais. Mais ils mettent leurs compétences dans l'IA, leurs idées. Et elle leur épargne surtout le côté un peu rébarbatif de la création de programme: le nombre de séances, la trame. […] Mon but, c'est que mes coureurs se connaissent mieux. Je pense que c'est le vrai avenir du coaching, plus que les IA.»
Sa vision de son métier semble correspondre très exactement à ce qui a manqué à ma préparation: des interactions humaines, des ajustements, de la variété. Comme dans certains autres métiers (le journalisme, par hasard?), l'IA grignote donc un peu de boulot facilement imitable, mais pousse certains professionnels à se repositionner sur du contenu premium. Pour l'instant. En somme, le logiciel n'a pas fait n'importe quoi, et c'est précisément le problème. Il m'a proposé des séances raisonnables, imitant le vocabulaire d'un coach, fournissant des allures crédibles et des adaptations ponctuelles. Il a été suffisamment bon pour que je lui accorde progressivement davantage de confiance, sans l'être assez pour comprendre ce que, mises bout à bout, toutes ces informations racontaient réellement de moi.
Après l'IA, me voilà maintenant tombé dans un autre rabbit hole, consommant depuis quelques jours du contenu YouTube en pagaille: «L'endurance fondamentale est passée de mode», «Ta technique de course est certainement inefficace», «Comment structurer ton plan si tu cours 3 à 6 fois/semaine.» Deux semaines après mon calvaire lyonnais, je ne cours toujours pas le semi-marathon en 1h45, mais j'ai repris contact avec mon coach IA. Je lui ai écrit: «Je viens de repenser à notre préparation semi. Sache que j'ai réfléchi et je ne t'en veux pas. Le problème c'était moi, pas toi.» Et, bien entendu, il m'a répondu: «Ça me fait plaisir que tu me dises ça. Mais je ne pense pas que la bonne conclusion soit ‘le problème, c'était moi' non plus.» Décidément, même rompre avec l'IA est chiant à mourir.





























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