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Il a mis neuf ans pour arriver dans nos mains. Le livre de David Djaïz, La Méthode (Stock), est né en 2017 alors que son auteur assiste à une exposition consacrée à l'histoire des chiens d'Istanbul à travers les âges. "C'est une ville qui a une histoire forte avec les chiens. La coexistence entre les humains et les animaux était paisible et même harmonieuse. C'était des chiens communautaires. Ils vivaient dans les quartiers. Ils grandissaient avec les habitants et les enfants. Cette harmonisation a été rompue en 1910. L'expo était peu diserte là-dessus. Une salle, seulement, à la fin, disait que les chiens avaient disparu. Je me suis dit : il faut creuser. C'était important de savoir ce qui s'était passé", explique-t-il.
Plus l'auteur français de 35 ans creusait, plus des questions se posaient. "Et moins j'avais de réponses". Ce qui n'est pas souvent son cas. Il a eu 19,97 au bac. Alors, l'ancien de l'ENS (reçu premier), de l'ENA et Science-Po, d'ordinaire essayiste politique, a décidé de mettre un premier pied du côté de la fiction. Pour éclairer les zones d'ombre mais aussi parce qu'il avait fait la connaissance à travers ses recherches d'un "personnage intéressant".
Kim Jong-Un a-t-il exécuté son oncle à l'aide de 120 chiens affamés?Disciple de Pasteur
Pour raconter l'extermination des chiens de Constantinople, l'auteur suit les traces d'un vrai médecin français. Paul Remlinger débarque dans l'Empire ottoman en 1901. Sa mission : diriger l'institut antirabique de la ville. Neuf ans plus tard, lui parvient une enveloppe du département municipal de l'hygiène public pour "évoquer la modernisation sanitaire de la ville". Un euphémisme pour dire que les autorités comptent sur lui pour les aider à exterminer 100 000 chiens. Car, entre-temps, le Sultan Abdülhamid II, s'est fait déposer par les Jeunes-Turcs du "Comité Union et Progrès" qui veulent moderniser un Empire décadent. Et pour eux, les canidés sont synonymes d'archaïsme.
"Tous les écrivains voyageurs, les artistes, qui viennent au Moyen-Orient – Pierre Loti, Flaubert, Chateaubriand – font des pages sur les chiens d'Istanbul. Ils sont comme les hommes turcs, paresseux, affalés. Loti les compare aux hommes qui fument le narguilé en regardant les étoiles. Pour un orientaliste comme Loti, c'est positif, c'est l'âme d'Istanbul. Pour les Jeunes-Turcs qui veulent mettre de la rationalité, de l'ordre, du progrès, c'est insupportable. On est dans une logique de bouc-émissarisation ; ils vont être les chiens-émissaires de leur désir de purification."
Isle of Dogs ©20th century studiosRemlinger, encouragé par un affairiste belge fictionnel (Mesmaeker comme dans Gaston Lagaffe), va proposer une méthode pour "libérer" la ville des chiens. En l'occurrence, ce disciple de Pasteur (les pages sur la découverte du vaccin contre la rage sont passionnantes) va miser sur la chimie allemande (l'acide prussique) pour remplir ses objectifs et proposer aux autorités de tuer tous ces chiens dans des chambres à gaz. Un salaud ? Pas pour David Djaïz… "Il un petit côté Pessoa, Le Livre de l'intranquillité. Il a un côté très humain, il est plein de doutes, il n'a pas encore conquis sa place dans le monde. C'est un personnage secondaire." Remlinger est, en effet, resté dans l'ombre d'Emile Roux (diphtérie), d'Alexandre Yersin (peste) ou d'Albert Calmette et Camille Guérin (tuberculose). "Comme il a soif de reconnaissance, il est condamné à faire un coup. Remlinger est embarqué, au sens propre, dans un processus d'extermination qu'il n'a pas décidé. C'est plutôt quelqu'un de sensible à la cause animale. Il ne veut pas voir des animaux mourir dans des souffrances terribles. Donc, il refuse le poison, il refuse la noyade, le coup de fusil. Il cherche à rendre service. Parce qu'il est scientifique et rien d'autre, il s'interdit de questionner les raisons. Ça a une résonance avec notre monde actuel. Avec les chercheurs dans l'IA par exemple", estime l'écrivain.
Sa méthode ne sera pas retenue. Ce qui n'épargnera pas les chiens, non plus. Selon l'historienne Catherine Pinguet, 30 000 d'entre eux seront capturés à l'aide de tenailles, chargés dans des charrettes, puis transportés jusqu'à Sivriada, un îlot désert au large d'Istanbul où ils s'entredévorèrent. Certains sont morts noyés. Une histoire qui inspirera à Wes Anderson un film d'animation, sauf que L'île aux chiens ne se déroule pas en Turquie, mais au Japon.
Avec "l'Île aux chiens", Wes Anderson se met en mode nipponPour accéder à cet article, veuillez vous connecter au réseau internet.


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