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La guerre, ce n’est plus seulement un affrontement entre des forces militaires. C’est aussi des campagnes de désinformation massives visant à déstabiliser une société et des cyberattaques toujours plus sophistiquées. Pour se défendre contre à la guerre cognitive que la Chine mène, Taïwan ne se fie pas uniquement à son gouvernement, mais aussi à ses hackers civiques.
Sous les néons d’un local du quartier Zhongzheng, un slogan inspirant tracé en mandarin sur un tableau blanc : « Code le changement que tu veux voir ! » Seules quelques chaises sont occupées, au milieu des câbles d’alimentation traînant sous les tables et des affiches épinglées aux murs.
« C’est le noyau dur de Cofacts qui est là ce soir, indique Johnson Liang. On veut développer un copilote pour aider les collaborateurs en vérification participative des faits à effectuer leurs validations. »
À mesure que les lignes de code défilent à l’écran, les explications s’enchaînent. « C’est sûr qu’on va trouver beaucoup de bogues. Inscrivez votre nom ici pour qu’on puisse se partager les tâches. »
Une poignée de développeurs — rassemblés en ce mardi soir de mars dans ce qui tient lieu de quartier général des hackers civiques de Taipei — hochent la tête. Hoodies sur le dos et doigts sur les claviers, ils font partie de l’escouade de l’ombre aidant Taïwan à se prémunir contre les campagnes de désinformation qui affluent sur l’île convoitée par la Chine.
Johnson Liang, ingénieur informatique, et Billion Lee, diplômée en science politique, ont cofondé il y a dix ans Cofacts, une plateforme collaborative de vérification des faits, développée avec un logiciel libre et ouvert et portée par des bénévoles.
« C’est une solution très ciblée pour les personnes les plus exposées à la désinformation et aux messages suspects qui circulent dans les groupes de discussion fermés », explique Johnson, un autocollant vantant le logiciel libre apposé sur son ordinateur.
Cofacts, c’est un peu comme la force de la communauté qui s’unit pour combattre les fausses nouvelles. Au moyen d’un agent conversationnel (chatbot) — accessible sur l’application LINE, la messagerie la plus utilisée à Taïwan, et aussi sur le Web —, le public peut soumettre des messages suspects à Cofacts.
Une communauté de plus de 4000 vérificateurs de faits s’affaire ensuite à valider l’information, principalement grâce à l’OSINT (open source intelligence) — soit l’exploitation des données ouvertes venant du gouvernement, de médias, de bases de données publiques, d’images satellites, etc.
La réponse — générée par la collaboration participative (crowdsourcing) et présentant une variété de points de vue — est ensuite transmise aux utilisateurs. Ce remède contre la désinformation — combinant participation collective, logiciel libre et ouvert et données ouvertes rassemblés dans un chatbot — serait unique au monde.
Taïwan : le territoire le plus ciblé
Selon le projet V-Dem de l’Université de Göteborg, Taïwan est le territoire le plus ciblé par la désinformation étrangère depuis plus d’une décennie. « Avant une élection, le volume de désinformation liée à la politique augmente généralement de 40 % », indique Billion Lee.
Les exemples pullulent. Les États-Unis ne se porteront pas à la défense de Taïwan si l’île est attaquée par la Chine. Voter pour un parti d’allégeance indépendantiste, c’est envoyer les jeunes générations à la guerre. Le président taïwanais, Lai Ching-te, du Parti progressiste démocrate (DPP), a un enfant illégitime.
Autant de campagnes visant à miner la confiance du public envers le gouvernement taïwanais, à discréditer les politiciens d’allégeance indépendantiste et à créer de la division au sein de la population. « On observe que la Chine et la Russie [avec la désinformation liée à son invasion de l’Ukraine] apprennent l’un de l’autre », note Billion.
L’empire du Milieu — qui cherche à unifier l’île à son territoire par la force de la persuasion — est-il véritablement derrière ces campagnes ? « La question n’est pas tant de savoir d’où elles viennent, mais bien qui en tire profit », répond la jeune femme, qui consacre jusqu’à 10 heures par jour à Cofacts.
Puisqu’en fait, plusieurs de ces campagnes émanent… de Taïwan, par l’entremise de membres de la diaspora chinoise ou encore d’influenceurs — invités en Chine, en étant parfois payés —, qui disséminent ensuite du contenu vantant les mérites du grand frère chinois ou encore qui avancent que Taïwan est mal gouvernée.
« Quand les attaques proviennent de Pékin, la plupart des gens les repèrent. Mais si elles viennent d’un collaborateur local, comme un animateur de radio ou un influenceur, elles sont encore plus efficaces », fait remarquer Shen Yu-chung, vice-ministre du Conseil des affaires continentales de Taïwan — l’agence gouvernementale gérant les relations avec la Chine.
Deux millions de cyberattaques
La résilience des Taïwanais est également mise à l’épreuve par le flot quotidien d’attaques informatiques ciblant l’île. En 2025, Taïwan a fait face à une moyenne de 2,63 millions de cyberattaques par jour, en hausse de 6 % par rapport à l’année précédente, selon le Bureau national de sécurité de Taïwan.
« En plus d’être plus nombreuses, ces attaques sont plus difficiles à contrer », précise Chou Chih-ho, directeur général adjoint de la division de la cybersécurité du ministère des Affaires numériques de Taïwan. « Ça devient plus compliqué de remonter la piste et de trouver où les virus malicieux ont été implantés. »
L’administration gouvernementale et les secteurs de l’énergie, des communications et de la santé sont les structures le plus souvent visées par ces attaques, imputées là encore en grande majorité à la Chine. « On est capable d’identifier dans quelle province chinoise sont localisés les hackers, et même la ville d’où vient la menace », indique M. Chou.
Et lorsque l’empire du Milieu effectue des exercices militaires au large de Taïwan, ou qu’un événement politique important survient sur l’île, les cyberattaques augmentent — et peu de doutes subsistent quant à leur origine.
En plus d’outils de détection avancée, Taïwan stocke désormais certaines de ses données critiques — préalablement chiffrées — à l’étranger pour se protéger. Le gouvernement fait aussi appel à des hackers civiques pour des exercices de type Bug Bounty. « On leur demande d’attaquer nos sites, explique M. Chou. Plus ils trouvent de vulnérabilités et plus ces vulnérabilités sont graves, plus ils gagnent de l’argent. »
De retour à Zhongzheng, la réunion s’étire en cette fin de soirée. Pour gagner la bataille contre la désinformation, il suffit de toucher une masse critique de gens, relève Johnson, avec espoir. « C’est comme la vaccination, ce n’est pas nécessaire de vacciner tout le monde, mais plutôt d’atteindre une certaine portion de la communauté pour réduire la propagation de la contagion virale. »
Tout comme Billion, l’informaticien ne compte plus les heures qu’il consacre chaque jour à Cofacts. Possiblement parce que l’enjeu est plus grand que ce qu’on peut s’imaginer. « La Chine tente de nous faire croire que ce n’est pas si pire de vivre sous une dictature, rappelle-t-il. C’est pour ça que les gens s’impliquent. »
Avec Lucie Wang
Ce reportage a été réalisé grâce à une bourse du Fonds québécois en journalisme international.
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