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Claude Morin, «le Sphinx», s’éteint

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L’ancien ministre péquiste Claude Morin est décédé mardi à Québec à l’âge de 96 ans. Jusqu’à son dernier souffle, l’éminence grise des cinq premiers ministres de la Révolution tranquille aura défendu sa réputation, entachée par sa collaboration avec la Gendarmerie royale du Canada (GRC).

Claude Morin est né en 1929 dans le village ouvrier de Montmorency, à proximité des chutes du même nom, dans la région de Québec. En dépit de la crise économique, ce fils de médecin passe une enfance heureuse au pied de la côte de Courville avec son ami Fernand Dumont, le futur sociologue.

Après des études en sciences sociales à Québec et à New York, Morin est embauché par l’Université Laval en 1956. Son plan de carrière est bouleversé quatre ans plus tard par la victoire des libéraux de Jean Lesage. Le jeune professeur devient rédacteur de discours pour le premier ministre. Il touche 200 $ par texte.

À l’aube de la Révolution tranquille, Morin emménage dans un bungalow typique de Sainte-Foy avec son épouse, Mary. Le passionné d’histoire y passe de longues heures à confectionner des maquettes de navires scandinaves du XVIIe siècle ou à assembler des casse-tête géants qu’il transforme en tableaux. Lecteur vorace, il tapisse de bibliothèques les murs de son sous-sol. S’il apprécie les romans policiers de Simenon, Morin préfère de loin la science-fiction et les biographies.

Mandarin

En 1963, Claude Morin cède aux pressions de Jean Lesage en acceptant le poste de sous-ministre des Affaires intergouvernementales du Québec. Le trentenaire s’installe dans l’édifice B de la colline Parlementaire, à une soixantaine de mètres seulement du bureau du premier ministre libéral. Il conservera son poste sous les gouvernements unionistes de Daniel Johnson père et de Jean-Jacques Bertrand, avant de repasser sous les libéraux de Robert Bourassa en 1970.

Le haut fonctionnaire est au cœur d’un cycle de conférences constitutionnelles qui se termine abruptement en juin 1971 avec le rejet de la Charte de Victoria par Bourassa. Morin quitte son poste de sous-ministre en octobre de la même année, après avoir refusé à deux reprises de se présenter sous la bannière libérale dans la circonscription de Chauveau.

En 1972, l’ancien mandarin, de retour à l’enseignement, prend sa carte de membre du Parti québécois (PQ). Son reçu de 3 $ est signé par nul autre que René Lévesque pour marquer le coup devant la presse parlementaire. En dépit de sa notoriété, la recrue vedette du PQ est défaite dans la circonscription de Louis-Hébert aux élections de 1973, qui reportent les libéraux au pouvoir avec une majorité écrasante.

Marqué par ce revers, Morin réfléchit au mode d’accession à l’indépendance lors d’un séjour sur l’île d’Orléans, dans la maison de son beau-frère Félix Leclerc. De retour sur la terre ferme, il prône désormais la tenue d’un référendum, l’élection d’une majorité d’élus souverainistes n’ayant pas la légitimité pour faire sécession, selon lui. Le concept, qui sera connu sous le nom d’« étapisme », remporte les deux tiers des voix au cinquième congrès du parti de novembre 1974. Il rendra possible la prise du pouvoir par le PQ deux ans plus tard.

French Minuet

À l’été de 1974, le professeur Morin reçoit un appel inattendu de l’agent de la GRC Léo Fontaine. Le vétéran des services de sécurité veut établir un canal de communication avec lui pour discuter des risques d’infiltration du PQ par les services secrets français, qui seraient eux-mêmes infiltrés par les Soviétiques ! Fontaine s’engage à ne pas poser de questions sur la gestion interne de la formation souverainiste.

Après avoir hésité un moment, Morin accepte l’offre de la GRC au début de 1975 afin, dit-il, de prévenir les « coups fourrés » du fédéral à l’endroit du PQ. Il compte également grappiller des informations à son contrôleur en usant des tactiques apprises dans les films d’espions.

Les rendez-vous donnés par l’agent Fontaine se déroulent le plus souvent dans des chambres d’hôtel de Québec, comme le Hilton, l’Auberge des gouverneurs ou le Concorde de la Grande-Allée, reconnaissable à son restaurant pivotant. Les entretiens, qui s’étirent parfois sur plus de deux heures, vont bien au-delà des questions d’infiltration étrangère.

Morin reçoit un « dédommagement » de 500 $ à 1000 $ par rencontre. « J’y ai pensé, à ne pas être rémunéré, dira-t-il un demi-siècle plus tard, mais je trouvais que, dans la logique, c’était mieux pour la plausibilité du supposé rôle que je jouais que je le fasse ». Par acquit de conscience, il remet l’ensemble des sommes au PQ et aux bonnes œuvres de sa paroisse.

Les liasses de 20 $ finissent toutefois par s’accumuler dans le petit coffre-fort installé au sous-sol de son bungalow. Au terme de sa collaboration avec la GRC, Morin aura reçu près de 20 000 $, soit l’équivalent de 92 000 $ en dollars d’aujourd’hui. Contrairement à ce qu’il avait d’abord décidé de faire, il « emprunte » une partie de cette somme à la fin de 1975 pour acheter une Renault 5 d’occasion.

Le statut de Claude Morin change radicalement après la victoire électorale du PQ de novembre 1976. Sans surprise, le spécialiste des questions constitutionnelles est nommé ministre des Affaires intergouvernementales par René Lévesque. Le nom de code qui lui est accolé par la GRC passe alors de « Q1 » à « French Minuet ».

Les rencontres avec la police fédérale se poursuivent sur une base mensuelle jusqu’à l’automne 1978, lorsque le remplaçant de l’agent Fontaine, Jean-Louis Gagnon, y met un terme par un simple appel téléphonique. « Pour Ottawa, c’était trop dangereux », dira Morin.

Longs couteaux

Le ministre péquiste des Affaires intergouvernementales est une figure populaire auprès de la presse parlementaire, qui lui donne son surnom de « Sphinx » en raison de ses formulations énigmatiques.

Chargé de la stratégie référendaire, Morin participe avec d’autres à la rédaction de la question qui sera posée aux Québécois le 20 mai 1980. Il devra toutefois attendre sa lecture au salon Bleu par le premier ministre pour découvrir la version définitive du texte, entrecoupé de points-virgules. Le Non l’emporte aisément, avec 59 % des voix.

Reporté au pouvoir en 1981, le gouvernement Lévesque est plongé dans la tourmente du rapatriement de la Constitution orchestré par le fédéral. Claude Morin est aux premières loges du naufrage du front commun des provinces au lendemain de la nuit des longs couteaux du 4 novembre 1981.

Ébranlé par le « coup de force » du fédéral, Morin commet une imprudence en révélant à Loraine Lagacé, la directrice du bureau du Québec à Ottawa, sa collaboration passée avec la GRC. Cette dernière s’empresse de prévenir le premier ministre René Lévesque, dont le teint tourne au gris cendré. Plusieurs y ont vu les signes d’un infarctus.

Morin remet sa démission en prétextant l’échec des négociations constitutionnelles. Il faudra attendre près de dix ans avant que les véritables causes de son départ ne soient révélées au grand public. L’ancien ministre consacre le reste de la décennie à l’écriture d’essais d’histoire politique. Il publie d’abord L’art de l’impossible (1987) et Lendemains piégés (1988), puis Mes premiers ministres (1991), son plus grand succès de librairie. Les ventes vont toutefois s’effondrer brusquement l’année suivante…

Bombe

La réputation de Claude Morin est à son sommet en 1992 lorsque le journaliste Normand Lester de Radio-Canada révèle son passé d’informateur rémunéré pour la GRC. La nouvelle suscite la stupeur, certains souverainistes allant jusqu’à prétendre que l’ancien bras droit de Lévesque aurait été manipulé par la GRC pour ralentir la marche vers l’indépendance, que ce soit par l’étapisme ou par la rédaction d’une question référendaire alambiquée.

Morin multiplie les entrevues pour justifier sa conduite. « Je fais ce que je peux pour me défendre, seul », dit-il les yeux rougis à Radio-Canada. « Ce que j’ai fait là, ce sera peut-être dans l’avenir considéré comme quelque chose qui était à la fois original et nécessaire dans les circonstances. »

Le Sphinx déchu reprend la plume pour tenter de laver sa réputation dans Les choses comme elles étaient (1994), L’affaire Morin (2006) et Je le dis comme je le pense (2014), où il révèle également sa « certitude de l’existence de Dieu ». Il refusera jusqu’à la toute fin de reconnaître qu’il s’est trompé en collaborant avec la GRC.

« Je me sens en parfait calme et [en] paix avec moi-même, avait déclaré l’ancien ministre dans le documentaire Claude Morin. Un jeu dangereux (2023), parce que j’ai écrit ce que j’avais à écrire, j’ai tout dit ce que j’avais à dire, et puis il n’y a personne qui a démontré ma mauvaise foi. »

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