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Ce printemps, dans la ruelle, alors que je déambulais en Crocs une coupe de blanc à la main à l’heure du 5 à 7, une belle surprise m’attendait : les plantes et les arbustes installés dans les fosses lors de l’aménagement de la ruelle verte ont non seulement survécu, mais ils pètent le feu. Mais le plus surprenant, c’est la quantité d’enfants de deux, trois, quatre ans qui ont poussé tout d’un coup, hop !, lutins en Big Wheel et petites fées en couche qui clopinent en riant, morvant, braillant.
À l’inverse, ça ne pousse pas fort à l’avant de la maison, dans mon carré d’arbre. J’habite ici depuis 16 ans et je ne me suis jamais donné la peine de le fleurir. En joggant aux alentours, j’ai été renversée par la beauté de plusieurs d’entre eux, il y en a même un avec de généreux choux mauves. À cela s’ajoutent les saillies de trottoirs verdies par des employés de la Ville. Alors, pourquoi ne mettrais-je pas, moi aussi, un peu de vert, de rose, de jaune dans les parages, me suis-je dit en contemplant le rectangle de vieille terre sèche fendillée autour de l’érable devant chez moi, où pissent de très gros chiens à la journée longue.
J’ai décidé d’investir de ma poche, rapporté une hydrangée de la pépinière, planté les bulbes de dahlias offerts par une amie et aussi des cosmos — déjà une jolie fleur a ouvert ses pétales mauves. Advienne que pourra.
Par ma fenêtre entrouverte, j’ai entendu cet échange entre un petit garçon et son père :
— Papa, je veux arracher la fleur !
— Peut-être que quelqu’un l’a plantée pour embellir le quartier.
— Oui, mais moi je veux l’avoir !
— Si tu la prends, peut-être que ça va faire de la peine à la personne qui habite là.
Voyant que son père n’y arrivait pas, j’ai voulu empêcher ce morveux de sévir, mais, quand je suis arrivée dehors, ils avaient disparu, son père et lui, et idem pour la jolie fleur de cosmos. Tabarnak, ai-je pensé en regardant la tige rompue avant de filer à la quincaillerie pour acheter une clôturette — ce qui m’a demandé de raviver mes maths fortes de 4e secondaire (conversion de pieds en mètres, fractions, multiplications, calcul de périmètre, tout ça sans mes lunettes en plein milieu d’une allée avec un ruban à mesurer emprunté dans une autre allée…). Ce carré d’arbre va me rendre coucou, ai-je pressenti. Peut-être même un peu sociopathe.
Alors que j’enfilais mes espadrilles pour installer la clôturette, une femme est passée avec son gros chien. Je l’ai entendue lui dire : « Viens, on va aller ailleurs parce qu’ici quelqu’un a mis des fleurs. » Il y a de l’espoir, ai-je pensé avant de sortir la remercier de sa délicatesse. Elle était sympa, on a fait un brin de jasette.
— Es-tu en dépression ? m’a-t-elle soudain demandé.
— Han… ? Euh non. Pas pantoute, ai-je répondu en me demandant si mon linge de jardinage faisait dur à ce point.
— Ahhh, je demandais ça comme ça. Parfois, les gens jardinent pour se remonter le moral quand ils sont déprimés.
Elle a enchaîné en précisant qu’elle l’était, elle, en dépression.
— Pour une deuxième fois, à cause de mon métier. Je donne des tickets. Les gens empêchent leurs enfants de me saluer, les femmes me manipulent, les hommes me balancent des insultes dégradantes et sexistes et moi, ben, je leur réponds.
Contrairement à cette dame, je ne réponds pas aux commentaires fielleux au bas de mes chroniques. Je voulais le faire au début, mais je me suis vite rendu compte que ne pas leur accorder de temps ni d’attention est une revanche pacifique beaucoup plus satisfaisante que je l’aurais pensé. Qu’ils assument les niaiseries qu’ils ont écrites et qui sont visibles par tous. Ils sont comme cette talle de champignons hideux qui a poussé dans mon carré d’arbre en une nuit : ils exhibent sans gêne leur laideur à la face du monde. Les gens qui tiennent des propos intéressants et pertinents tendent à m’écrire directement sur les réseaux sociaux ou par courriel par l’entremise du Devoir. Jamais en public. Dommage. Comme s’ils n’avaient pas envie de se mêler au même terreau que ceux qui répandent leurs cochonneries au grand air. Je peux comprendre.
— J’ai maigri de 15 livres… a ajouté la dame, mère de trois ados.
— Peut-être que vous êtes arrivée au bout de ce que vous pouviez donner à ce job et que vous êtes mûre pour un changement, ai-je proposé. Peut-être que ça vous ferait du bien d’aller planter vos racines ailleurs.
Je lui ai montré la tige cassée du cosmos et lui ai raconté l’histoire du petit voleur de fleur.
— Peut-être qu’il voulait l’offrir à sa mère ? a-t-elle suggéré.
— OK, oui, peut-être, mais ça ne m’attendrit pas tant que ça.
— Quand j’étais enfant, on arrachait des branches de lilas chez un monsieur italien pour notre mère. Un jour, il nous a pris sur le fait et tout ce qu’il nous a dit, c’est de cogner chez lui et de lui demander d’en couper des branches au lieu de massacrer son arbre n’importe comment. Après, on a toujours eu les plus jolis bouquets de lilas à offrir à nos mamans.
Je repense à la branche de lilas que j’ai moi-même arrachée n’importe comment il y a deux jours, à la dérobée, parce que ça sentait trop bon. Le plaisir individuel versus le bien-être collectif, ce fameux paradigme aiguisé par la pandémie, pas si lointaine… Tout ça est encore sensible, ai-je pensé.
Un peu plus tard, alors que je m’affairais, encore à quatre pattes dans le carré d’arbre, à arracher les horribles champignons jaunes — aussi agréables à regarder qu’une poussée d’acné dans la face d’un adolescent —, un petit gars s’est avancé avec son père pour les regarder.
— Yarkkkkk, s’est-il exclamé, aussi dégoûté que moi.
— T’as vu comme ils sont laids ? !
Il s’est accroupi et m’a aidée à les déterrer. Ensuite, il m’a annoncé, très sérieux et fier, qu’il était plus grand que sa petite sœur et qu’il s’appelait Paul. Je n’en suis pas certaine, mais il m’a semblé reconnaître sa petite voix… Puis on a hurlé de dégoût en apercevant un ver tout gluant se tortiller dans la terre fraîche.
Alors, c’est ça : j’ai un carré d’arbre sans fleurs, rempli de vers, de bulbes et de champignons, et je me suis fait deux nouveaux amis. Comme pour le CH, le meilleur est à venir.


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