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Par le cadre de porte du Verre Bouteille, sa charpente délicate se faufile. Même son manteau d’hiver ne le grossit pas. Philippe B est un être à tête quelque peu disproportionnée qu’on a l’impression de voir penser : sa chevelure fournie, ses lunettes de corne, son grand front, tout semble dépasser de ses épaules. « Ma constitution physique, c’est drôle qu’on en parle, ça fait partie de la préhistoire de Cigale. Au commencement, je ne jouais pas de musique du tout. Personne dans ma famille ne suivait de cours de piano. Moi, en secondaire 1-2, je jouais… au basketball ! » Il étend les bras, sourit, pouffe. « On s’entend que mon avenir n’était pas là ! »
Clin d’œil à Boule miroir, la chanson de fin de son prochain album, où, sur fond de guitare acoustique et de synthés, Philippe B constate qu’il n’y pas de pérennité, mais une infinité de possibilités pour l’art chansonnier : « Dans le bar, certains soirs de délire / quand les astres s’alignent / dans la boule miroir / on peut voir l’avenir ». Toutes les facettes se reflètent, comprend-on, la « cigale » ayant chanté tant d’étés que l’avenir le plus improbable s’est réalisé : Philippe B en est au septième album de son beau métier bien mené d’auteur, compositeur, interprète, réalisateur, arrangeur et multi-instrumentiste. « C’est vrai et c’est tant mieux, souligne l’artiste consacré, mais ça aurait très bien pu ne pas arriver : ce n’était pas une vocation, il y a une grande part d’accident, de hasard. »
Du basketball à la guitare électrique
Continuons le récit. Il se trouva en effet que le programme de basket fut retranché. « Que faire ? Quelle autre activité ? J’ai décidé de faire de l’impro. J’étais en secondaire 3, j’ai fait de l’impro avec un gars de secondaire 5, un ami à ma sœur. Qui jouait du drum. On avait les mêmes goûts de musique, malgré le gros gap d’âge. Il m’a dit, comme ça : “Toi, tu vas jouer de la guitare.” J’ai pas de guitare, moi ! Je joue pas de guitare ! Il m’a trouvé une guitare électrique. Et puis, il m’a dit : “Tu vas jouer du Bérurier Noir, c’est facile.” J’ai appris les riffs… »
Philippe B insiste : son destin n’était pas écrit. « Jusqu’à ce moment-là, moi, dans mon identité, je maîtrise la langue française, j’aime lire, je vais être un écrivain. Je vais écrire de la poésie, des livres. Si j’ai fait de la musique, c’est à cause de cette personne-là. » Il suit le mouvement, sans trop se poser de questions. Et c’est à ce moment de l’histoire que nous rejoignons le nouvel album, baptisé Cigale. Épique entrée en matière : Ulysse, la première chanson de l’album, raconte un beau voyage en car vers la grande ville. « Je suis parti, héros classique / Mon sac à dos, ma guitare électrique […] Les immortels dans mon Walkman / chansons de Brel ou de Zimmerman / Auto-reverse à l’infini / pour la traversée de La Vérendrye ».
Un autre point de vue
Pourquoi une telle narration, quasi biographique, 30 ans plus tard ? « Je l’ai pas décidé au départ. J’ai suivi un filon. C’est pas l’enfance, c’est pas l’adolescence, c’est plus spécifiquement, dans mon cas, l’histoire de la construction d’une identité d’adulte artiste. Comment ça s’est incarné dans la vraie vie, sur le terrain, dans le quotidien. Ce n’était pas un projet. J’avais seulement une nouvelle toune ou deux où je voyais que je remontais à la vingtaine, les années d’avant. À quand je suis venu étudier en musique, à quand j’ai été dans un band, à quand j’ai joué comme guitariste avec Pierre Lapointe. Cette période où je n’écrivais pas encore mes chansons. C’est comme si j’avais donné la voix au gars que j’étais alors, mais avec 30 ans de recul : ça donne un autre point de vue. »
Et l’entrevue se poursuit, pour ainsi dire en parallèle et en complément des chansons de Cigale. Philippe B nous parle de Pierre Lapointe, essentiel dans le déroulement, mais jamais nommé dans les chansons de l’album. Pas nécessaire, il est présent entre les lignes. « C’est avec Pierre, en changeant de focus complètement, que j’ai vu la chanson francophone comme plus proche des textes, plus proche des gens, moins dans le volume et dans l’énergie… [À ce moment-là], je constate à quel point j’aime ça. Leonard Cohen est [alors] mon graal et je me dis : peut-être que ça peut être ça, le mode, l’expression de moi qui écris des tounes, plutôt que le rock alternatif que je faisais avant. C’est jumelé avec une tape dans le dos de nouvelles personnes qui n’ont pas d’idée préconçue de qui je suis, qui me disent : “Toi, c’est bon, tes tounes. Fais-les de même, juste voix-guitare.” Attends minute, peut-être qu’il y a un chemin pour ça. »
Les barres de chocolat
En effet, itinéraire du succès il y a, mais non sans embûches, galères et passages à vide. Rares sont les chansons, encore moins les albums, qui parviennent à décrire sans pathos et aussi crûment que Cigale le parcours de la bibitte chansonnière. Dans 1999, malgré la joliesse de l’air pop un brin Beatles (irrésistible descente harmonique), on attend le « chèque du gouvernement / Pas malheureux exactement, juste les bleus ». Dans La Cadbury, les musiciens ont le caramel amer : « C’est beau la vie d’artiste, on est juste écœurés / d’effleurer la folie, de nourrir la machine / On pensait pas rester tant d’années à l’usine / quand on a punché in à la Cadbury ». Dans La ballade de Johnny Crève-cœur, ce sont les échecs des amis chanteurs que l’on plaint : « Le rock’n’roll, le rock’n’roll / c’est pas une raison pour se faire mal ».
En filigrane, pour tout le monde, qu’importe le métier, ce sont des conditions de vie qu’il est question. Comment ça s’est vécu pour Philippe B ? Finalement assez bien, après l’accueil critique unanime de Variations fantômes en 2011. « J’étais quelqu’un qui faisait son chemin. Mon coup de chance, c’est jouer pour Pierre. J’avais un salaire, on avait des shows tout le temps, je n’avais plus à me demander à chaque début de mois si je changeais de vie. Et plus je jouais avec lui, plus je trouvais que j’étais à ma place, plus j’avais confiance. J’ai fait deux disques, et le troisième album, qui était Variations fantômes, ça m’a donné, moi, du monde dans mes salles. »
« Pierre avait changé de musiciens, je ne jouais plus avec lui. Mais j’avais doublé mon auditoire, c’était viable, raconte le chanteur. Dans l’année qui a suivi Variations fantômes, j’ai vu la progression. À Québec, par exemple, j’ai fait deux fois la même salle. La première fois, au lancement, il n’y avait personne. Et huit mois après, c’était plein. Et comme j’avais dû apprendre pendant des années à faire des disques moi-même, plus tard, ça m’a donné d’autres outils pour être réalisateur, arrangeur. Et puis aider d’autres à faire des chansons, faire des commandes. Ça aussi, ça aide à gagner sa vie. »
Le passé recomposé
Cigale, au-delà des arrangements acoustiques doux et délicieux (comme toujours chez Philippe B), offre un passé recomposé sans établir de bilan. Chacun le sien. On revisite sa jeunesse à l’aune de qui on est devenu, voilà tout. La jeunesse est un autre pays, remarquable texte à métaphore géographique, nous fait brillamment comprendre l’essentiel : « Ils sont toute une armée qui cherche à traverser la frontière / Nous sommes presque autant à souhaiter revenir en arrière […] Mais on ne revient pas sur ses traces sur le chemin de la vie ».
Après avoir fait beaucoup de révélations sur le choc de la paternité dans Nouvelle administration (2023), Philippe B est parvenu à développer un autre sujet qui nous importe tous : le temps. Passé, présent et futur en un même disque. Écouté d’ici, il nous ravit. L’intéressé n’est pas mécontent non plus. Sans vantardise. « Moi, je fais un disque en me disant [que] les gens vont l’écouter, il va y avoir un spectacle, et du monde un peu. J’ai mes acquis de même qui sont pas énormes, mais qui font que j’ai pas l’impression d’opérer dans le vide. Je trouve ça bon. C’est-tu trop pareil ? Meilleur ? Pire ? Je ne sais pas. Un album, c’est une bibitte qu’on lance dans le monde, et après elle fait son chemin ou pas. »


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