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Milieu des années 1980. Yves Fréchette donne les clés d’une voiture à moteur surdimensionné à sa fille de 16 ans, « Cricri ».
« Ils étaient à peu près sept, huit dans l’auto. Et, ça part ! Les roues criaient, puis enweille dont ! Je me dis : non, non, non, non, non », relate, quarante ans plus tard, le père de la nouvelle première ministre, Christine Fréchette. « Je lui ai dit : tu ne te promènes plus avec ça ! J’ai changé le char. J’ai acheté une [Dodge] Aries “station wagon” ! » ajoute-t-il, pas peu fier de son coup, dans le Centrexpo de Drummondville, où sa fille vient tout juste d’être désignée première ministre du Québec.
L’image de la jeune Christine dévalant les rues de Trois-Rivières contraste avec celle que son adversaire dans la course à la direction de la Coalition avenir Québec, Bernard Drainville, a voulu lui donner. Celle d’une femme qui avance avec un pied sur le frein, qui tarde à faire sa proposition sur le troisième lien entre Québec et Lévis ou encore à réclamer la démission du grand patron unilingue d’Air Canada.
Détentrice d’un baccalauréat en administration de HEC Montréal (1992) et d’une maîtrise en relations internationales de l’Université Laval (1994), Christine Fréchette a, elle, proposé un « leadership calme, solide et rassembleur » plutôt que des « sautes d’humeur ».
« Elle est capable de trancher », fait valoir sa nouvelle directrice de cabinet, Geneviève Bélisle, tout en repoussant cette « image des femmes qui ont de la misère à décider » qu’on veut accoler à sa patronne. « Mais, pour trancher, elle a besoin d’avoir les variables. Elle veut les comprendre. […] Après, elle est tout à fait capable d’assumer les conséquences de ses choix », poursuit-elle.
Mais la première ministre « équilibriste » affichera-t-elle cette assurance tranquille longtemps ? Et si la composition de son Conseil des ministres, qui doit rompre avec les années Legault, sans toutefois briser l’unité de la CAQ, sème la zizanie au sein de la troisième voie ?
Chose certaine, Christine Fréchette amorce son mandat primoministériel « sans être perturbée » par les attaques qu’elle a subies tout au long de la campagne à la succession de François Legault, dit son amie de longue date Myriam Coulombe-Pontbriand. « Elle va en prendre acte, mais elle ne sera pas affectée », mentionne au Devoir celle qui, à l’instar de Christine Fréchette, est membre du groupe « Sept “in the City” ».
Pour preuve, à sa première réunion de caucus, la cheffe Christine Fréchette a saisi la main tendue de Bernard Drainville pour la hisser et la garder dans les airs dix secondes sous les applaudissements des autres députés caquistes.
Deux semaines plus tôt, Bernard Drainville l’avait tout de même accusée à demi-mot de mentir aux Québécois — de « dire le contraire de la vérité », précisément — en soutenant que son gouvernement n’accueillerait pas plus de 45 000 immigrants par année.
« Je n’oublierai pas d’où je viens »
Devant les personnes rassemblées dans l’agora du pavillon d’accueil du parlement pour sa prestation de serment, Christine Fréchette a promis de diriger un gouvernement à la fois économique et nationaliste, en « mett[ant] au service du bien commun chaque expérience de vie, chaque leçon et chaque échange constructif » qu’elle a eus, à commencer par ceux avec ses parents.
Grâce à sa mère professeure de piano, Jocelyne Tremblay, elle a notamment appris « que la culture et la langue française, c’est ce qui nous unit, ce qui nous définit ». Grâce à son père spécialiste en soudure nucléaire, Yves Fréchette, elle a notamment appris qu’Hydro-Québec « n’est pas seulement une société d’État », mais « un moteur économique » et « même un moteur de fierté ».
Issue de la génération X — « la génération sacrifiée » —, la première ministre quinquagénaire affiche l’ambition de « redonner confiance en l’avenir aux Québécois », qui subissent l’inflation très élevée et éprouvent de « la misère à trouver un emploi », en plus de « grandes difficultés à devenir propriétaires ».
Elle promet aussi de rester « vigilante » afin de repousser toute attaque contre l’égalité entre les hommes et les femmes. « C’est non négociable », a déclaré l’ex-membre du Conseil du statut de la femme et ex-organisatrice d’« une parade des poussettes » visant à réclamer des congés parentaux payés pour les travailleurs autonomes et les étudiants.
Le féminisme de la première ministre remonte à un échange avec son grand-père Albert, expliquent ses parents dans un entretien avec Le Devoir. Ce dernier lui avait demandé d’aller chercher un ustensile dans la cuisine « Cricri n’est pas allée. Elle a dit “non”. Et Popa a dit : “Apprends à servir un homme” », raconte sa mère.
« Christine, 2026 »
Christine Fréchette a attiré l’attention de membres caquistes rapidement après son saut en politique, à la faveur des élections générales de 2022.
Elle a, en tout cas, fait sensation auprès de Pierre-Yves Boivin. Le membre de la première heure de la CAQ, qui a dirigé plusieurs cabinets ministériels entre 2018 et 2023, a alors créé le mot-clic « Christine, 2026 » et l’insérait dans des échanges avec des proches. Il ignorait que François Legault allait annoncer sa démission… en janvier 2026.
Pierre-Yves Boivin dit avoir été impressionné notamment par sa maîtrise lors des modifications aux règlements en matière d’immigration. « L’équilibre français-économie, ça a toujours été au cœur de sa mission », résume l’ancien directeur de cabinet. « Moi, j’ai toujours pensé que cette femme-là avait le potentiel. C’est une travailleuse brillante et très humaine. Ce qui m’a frappé quand je suis arrivé avec elle, c’est sa capacité à connecter avec les autres », relate-t-il.
Après le scrutin de 2022, Geneviève Bélisle l’observait, elle, à distance. À ses yeux, « il n’y a personne qui s’est tenu devant le fédéral autant qu’elle » : elle est parvenue par son approche pragmatique et ciblée à couper les passages de migrants irréguliers par le chemin Roxham, à obtenir le remboursement d’Ottawa de dépenses encourues pour les demandeurs d’asile, ou à imposer des visas aux Mexicains. « Ce n’est pas une porte-parole. Elle est vraiment hands on. Elle sait où elle veut aller », dit sa nouvelle bras droit.
Christine Fréchette fait de la politique « pour régler le problème », puis l’autre, puis l’autre, qui se présentent sur sa route, ajoute son directeur de cabinet adjoint, Alex Perreault.
Pierre-Yves Boivin tient à préciser n’avoir jamais souhaité ou préparé le départ de François Legault. « Je veux être clair, j’[employais] le hashtag Christine, 2026 jamais pour qu’elle prenne la place de François Legault, mais [plutôt dans la perspective qu’]un jour, il y aura une fenêtre. »
La fenêtre s’est ouverte le 14 janvier dernier. Christine Fréchette y est entrée.
Ses parents ne sont pas surpris de voir « Cricri » — un des surnoms affectueux qu’ils lui donnent — assumer les plus grandes responsabilités politiques au Québec, même si elle ne leur a jamais exprimé son ambition de devenir première ministre avant le début de l’hiver.
Peu importe la durée de son engagement politique, Christine Fréchette en sortira sans trop d’égratignures, est persuadée sa mère, Jocelyne Tremblay, à moins de six mois des prochaines élections générales. « On écoute les débats parlementaires. Moi, je me serais choquée. Mais, pas elle… Je ne comprends pas. »
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