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«Chez elles»: remettre l’humain au cœur de l’habitation

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Le Québec, en particulier Montréal, traverse une crise du logement sans précédent. En 2021, 373 000 ménages locataires consacraient plus de 30 % de leur revenu pour se loger. En contrepartie, le coût du loyer moyen a connu, entre 2021 et 2022, sa plus forte augmentation en 20 ans, et le pourcentage de logements sociaux a diminué pour la première fois de son histoire, passant de 11,2 % à 10,1 % entre 2016 et 2021.

Les grandes perdantes de cette généralisation de la pénurie de logements locatifs ? Les femmes.

C’est le constat que font l’essayiste Camille Toffoli et l’illustratrice Isabelle Caron dans l’essai Chez elles. Histoires de résistance au temps de la crise du logement, pour lequel elles ont mené des entrevues avec plusieurs chercheuses, militantes et femmes habitant dans un des trois types de logements sociaux qui existent dans la province (HLM, OSBL d’habitation et coopératives) pour « exposer les failles d’un marché privé qui sacrifie l’humain sur l’autel du profit ».

C’est à la suite de l’inauguration de la coopérative d’habitation de 70 logements cofondée par Isabelle Caron, où elles résident désormais, que les deux amies ont eu l’idée de leur projet, amorcé au printemps 2020. « Isabelle a réalisé des dizaines d’entrevues de sélection pour attribuer les logements de la coopérative », raconte Camille Toffoli, jointe au téléphone par Le Devoir. « Elle a été choquée par le nombre de femmes, de personnes s’identifiant comme femmes ou de membres de la communauté LGBTQ+ qui ont vécu des situations difficiles liées au logement : propriétaires harcelants, forme cachée d’itinérance, discrimination, violence conjugale. Il nous est apparu évident que nous n’en parlions pas assez, collectivement. »

Vivre en sécurité

Chapitre après chapitre, l’essayiste raconte, à travers une rencontre illustrée par Isabelle Caron, les différents défis rencontrés par les femmes qui portent et vivent au quotidien la lutte pour le droit au logement.

Parmi celles-ci : Rana. Après avoir trouvé refuge dans une ressource pour femmes victimes de violence, elle a dû, plutôt que de se consacrer à guérir, subir une suite de déménagements et de procédures administratives pour obtenir une place dans un logement social, ainsi que la garde de ses filles.

« Le droit au logement n’implique pas seulement d’avoir une adresse où recevoir du courrier et un toit sous lequel dormir, manger et se laver. Un véritable chez-soi est un endroit où on ne se sent pas menacée, où on peut laisser tomber ses défenses. Dans le présent contexte de pénurie, de plus en plus de gens sont privés de cette possibilité », écrit Camille Toffoli.

Certes, l’article 1974 du Code civil du Québec permet aux locataires de résilier leur bail en cas de situation de violence sexuelle ou conjugale, ou encore si la sécurité de leur enfant est menacée. Or, l’écrivaine rappelle que cette loi s’avère difficile à faire appliquer. « Les victimes doivent obtenir une attestation de la police ou d’un intervenant pour pouvoir exercer leurs droits. Mais quand on est en mode survie, c’est déjà difficile de concevoir un plan pour partir. En plus, ces femmes doivent faire les démarches pour résilier leur bail. Même lorsqu’elles trouvent une place dans une ressource pour femmes victimes de violence, qui refusent actuellement environ la moitié des demandes, c’est un gros enjeu de trouver un logement après. C’est un cercle vicieux très néolibéral. »

Changement de paradigme

En discutant des conséquences de la hausse exponentielle des coûts des loyers et de l’embourgeoisement des quartiers, l’essayiste constate également qu’elles sont tributaires d’un délitement du lien social et du sentiment d’appartenance. Alors que certains se réjouissent de l’arrivée de cafés troisième vague ou de restaurants huppés — et de la disparition de commerces ou d’espaces associés à la pauvreté et à l’itinérance dans leur quartier —, d’autres perdent des lieux de socialisation, des cantines pour se nourrir à bas prix ainsi que la possibilité de se reloger dans le quartier en cas d’éviction.

Comme l’embourgeoisement, l’idéal de la propriété privée a également un coût social important. Camille Toffoli rêve donc de nouvelles façons d’habiter le monde et milite pour que notre conception collective du bonheur et d’un chez-soi ne soit pas indissociable du rêve de devenir propriétaire.

« En ce moment, la précarité du marché locatif donne l’impression qu’on doit acheter quelque chose pour être en sécurité, pour éviter l’éviction. On veut financer notre propre retraite, pas celle de notre propriétaire. Je pense que quand on a les moyens d’acheter, il faut rester lucide par rapport à ce que ça conditionne. Tant qu’on ne pense pas collectivement que c’est important de socialiser le marché collectif, l’État n’investira pas dans le logement social. Il faut faire l’effort de s’y intéresser. »

À travers les témoignages rapportés, Camille Toffoli démontre aussi que l’épanouissement ne dépend pas de ce qui est traditionnellement défini comme la réussite. Le logement social offre une manière alternative de se réaliser comme individu. « Les femmes que j’ai interviewées vivent beaucoup de stigmatisations du fait de vivre en logement abordable ou d’y demeurer longtemps. Or, on oublie aussi qu’il y a toute une part cachée de l’économie qui repose sur ces femmes. Certaines décident de travailler moins, de faire un moins grand revenu pour s’impliquer auprès de leur communauté, élever leurs enfants, aider un voisin ou un proche âgé, gérer des comités. Est-ce que c’est vraiment moins louable, comme choix ? »

Pour l’essayiste, la solution réside dans la socialisation complète du parc locatif. Comme ce moyen n’est pas, pour l’instant, dans l’œil de nos gouvernements, elle conclut son essai avec des solutions palliatives, des changements législatifs simples et de meilleurs programmes de financement afin de préserver l’accessibilité des quartiers urbains aux classes populaires.

Elle propose ainsi la création de subventions permettant aux coopératives déjà existantes d’acheter des immeubles locatifs privés, ainsi que l’imposition de règlements imposant la mise en réserve de terrains et de bâtiments vacants à des fins de logements sociaux et communautaires. De plus, « la hausse astronomique des loyers ne serait jamais arrivée s’il y avait vraiment un registre des loyers, et qu’on pouvait surveiller les hausses abusives qu’imposent les propriétaires en espérant s’en tirer à bon compte ». À bon entendeur.

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