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Changement d’époque

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Les réactions dans le monde face à l’intervention américaine au Venezuela sont diversifiées. D’autres qualificatifs viennent à l’esprit : « inconsistantes », « émiettées », « amorphes ». Mais aussi : « idéologiques » et « tactiques ».

Cela va du soutien résolu de pays aux gouvernements très marqués à droite, comme l’Argentine de Javier Milei ou l’État d’Israël de Netanyahou (« les États-Unis, phare de la liberté »), à l’hypocrite opposition officielle de la Chine et de la Russie.

En Amérique latine, des pays démocratiques gouvernés à gauche — Brésil, Colombie, Mexique — y vont de fermes critiques basées sur des principes éprouvés, ou qu’on croyait tels : droit international, souveraineté nationale, multilatéralisme.

L’Europe, elle, réagit en ordre dispersé, de façon très caractéristique.

L’intervention américaine au Venezuela — on le voit dans l’extraordinaire palette des discours entendus depuis samedi — risque de fractionner davantage un ordre international déjà mis à mal par l’Ukraine, Gaza et le retour de Trump.

Les réactions sont intéressées, à géométrie variable. Au moment où Washington viole ouvertement la souveraineté du Venezuela, l’indignation à Moscou et à Pékin paraît pleine d’arrière-pensées, lorsqu’on sait que la Russie attaque le principe même de la souveraineté de l’Ukraine.

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Déjà amoindris, le droit international et des organisations comme l’ONU vont sortir encore plus abîmés de cet épisode. La protestation d’un Antonio Guterres, le secrétaire général, qui demande « le respect total, par tous, du droit international, y compris de la Charte de l’ONU », sonne tragiquement creux.

Sous les coups de boutoir d’États-Unis affranchis de toute règle internationale, redevenus officiellement, ouvertement et sans vergogne, impérialistes au sens le plus classique du terme (On ne veut pas de ce président ! Obéissez ! Votre pétrole nous appartient !), l’ordre international issu de la Deuxième Guerre mondiale continue de s’émietter, de se dissoudre dans un paysage géopolitique remodelé par quelques brutes dominantes. Un véritable changement d’époque.

La réaction européenne à l’événement est caractéristique de cet émiettement. Dénonciation ferme en Espagne, mais applaudissements de la première ministre en Italie (qui répète la fable de la supposée « action défensive » des États-Unis face aux trafiquants de drogue).

Déclarations molles de leaders comme la présidente de la Commission européenne, le chef de l’État français ou le premier ministre britannique (qui disent en gros : « Maduro a ce qu’il mérite, mais ce n’était pas forcément la meilleure méthode »).

Tout cela est caractéristique du déclin des normes internationales et des principes autour desquels on se ralliait naguère, mais qu’on ignore de plus en plus aujourd’hui. Même chez ceux qui, en Europe, devraient représenter le dernier bastion de la défense de ces principes.

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Trump a invoqué la « légitime défense » pour justifier cette brutale agression.

La légitime défense ne s’applique qu’en réponse à une attaque armée réelle ou imminente. Le trafic de drogue ne saurait être considéré comme une attaque armée. Le Venezuela n’est même pas une source de fentanyl, cette drogue mortelle qualifiée par Trump d’« arme de destruction massive ». Elle provient principalement du Mexique. Mais Trump ne s’embarrasse pas de tels détails.

Cette affaire a des précédents, mais on assiste aujourd’hui à un saut qualitatif. En 1998, Bill Clinton avait ordonné le bombardement d’une usine pharmaceutique au Soudan, prétendument pour empêcher Oussama ben Laden d’accéder à du gaz neurotoxique après des attentats antiaméricains au Kenya et en Tanzanie.

En 2011, Barack Obama ordonnait l’assassinat extrajudiciaire de ben Laden au Pakistan. Il y a aussi le précédent de la capture de Manuel Noriega au Panama en 1990. Mais la situation au Panama était différente à maints égards. Le Panama avait déclaré l’« état de guerre » aux États-Unis et tué un marine américain.

Ces frappes étaient le plus souvent une riposte à des attaques réelles (11 septembre). En revanche, les actions unilatérales de Trump contre le Venezuela sont injustifiées. Même dictatorial, brutal et corrompu à l’interne, le Venezuela de Maduro n’a jamais attaqué les États-Unis, il s’en est même soigneusement gardé.

Durant la guerre froide contre l’URSS et ses alliés, de telles opérations étaient dissimulées sous un voile de propagande prodémocratie.

Cette fois-ci, aucun rapport avec la démocratie. Nicolás Maduro et ses alliés ont volé l’élection vénézuélienne de 2024. Mais ce n’est pas ce que Trump a voulu punir. On a préféré le concept fumeux de « narcoterrorisme », assorti d’un acte d’accusation non moins fumeux, qui laisse présager un procès politique à New York.

Le Venezuela a un président légitimement élu : Edmundo González Urrutia, qui avait battu Nicolas Maduro, en juillet 2024, dans une proportion de deux à un, avec des preuves « béton » présentées alors par l’opposition unie. Mais rien n’indique qu’il figure dans les plans de Trump, qui a repoussé avec dédain les appels en ce sens de María Corina Machado, lauréate du prix Nobel de la paix, disant qu’elle n’était pas « populaire » ou « respectée » au Venezuela.

On peut dire bien des choses de Machado — cette politicienne pugnace est identifiée à la droite radicale — mais pas qu’elle est impopulaire dans son pays. Il a suffi qu’elle désigne Urrutia comme son candidat de remplacement en 2024, pour qu’il remporte la présidentielle de façon écrasante.

***

Pour les dirigeants russes et chinois, cet épisode est du bonbon idéologique, malgré quelques désavantages immédiats. À rebours de leurs déclarations officielles, la Chine et la Russie peuvent trouver profit dans l’affirmation concrète, par Donald Trump, du droit aux sphères d’influence et à la chasse gardée des empires.

La Russie s’est employée à créer un monde où le droit international est tourné en dérision. Le gouvernement américain n’a fait aucun effort pour justifier l’opération au regard du droit international ou de la promotion de la démocratie.

Ceci constitue une victoire intellectuelle de la Russie (et aussi de la Chine), même si le Kremlin peut être mécontent des conséquences immédiates : Maduro était tout de même un allié et un client de Moscou, comme de Pékin.

À l’instar de Poutine concernant l’Ukraine, Trump ne cache pas son ambition de « diriger » le Venezuela et d’exploiter ses richesses naturelles. Sur un point, il aura surpassé Poutine. L’invasion russe de 2022 a été marquée — dans sa première phase — par plusieurs tentatives ratées de capture ou d’assassinat de Volodymyr Zelensky. Les États-Unis, quant à eux, sont parvenus du premier coup à aller chercher leur « cher » ennemi Maduro.

Pour joindre l’auteur : [email protected]

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