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«Champagne Charlie» file un mauvais coton: du Frenchie adulé au barman ruiné

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En 1859, deux ans après le dernier voyage de Charles Heidsieck outre-Atlantique, l'Amérique l'appelle désormais par son prénom. Mieux encore, par son surnom. «Mais où est Charlie?», s'enquiert-on dans les bars (aucun rapport avec le personnage au pull rayé rouge et blanc). Le Frenchie n'est pas sourd à l'appel et décide d'entreprendre un nouveau périple.

Aux États-Unis, le marché est devenu le plus important au monde pour le champagne et la concurrence use de toutes ses ressources pour lui damer le pion. En dépit de la cinquième grossesse de sa femme Amélie, Charles-Camille Heidsieck se met en route à la mi-décembre 1859. L'hiver est rude, le voyage vers New York est rendu compliqué par de violentes tempêtes et plusieurs collisions avec des blocs de glace. Mais la chaleur de l'accueil qui lui est réservé valait l'effort. La presse spécialisée encense son vin et un journal américain titre joyeusement son édition du jour «Our Charlie is back again!» («Notre Charlie est de retour!»), comme le relatent les historiens américains Don et Petie Kladstrup, auteurs d'une biographie consacrée à Charles Heidsieck (Champagne Charlie – The Frenchman Who Taught Americans to Love Champagne).

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La période festive se prête aux célébrations arrosées de champagne et tout le monde s'arrache la présence du flamboyant Français. Il se vante auprès d'Amélie d'être «la personne la plus importante de New York», incapable de «faire un pas» sans que des journalistes lui collent aux basques. «C'est parfois agaçant, mais plus on parle de moi, plus il sera facile de vendre mon champagne», temporise-t-il. La légende de «Champagne Charlie» est en marche. La presse américaine suit ses tournées commerciales. Un journal annonce son intention de goûter aux sports du «Wild West»: soucieux de cultiver son image de dandy aventurier, Charles Heidsieck a fait venir de France ses magnifiques pistolets et fusils de chasse, objets de fascination qui viennent grossir le mythe.

Un des fusils de chasse de Charles Heidsieck. | Avec l'aimable autorisation de la maison Champagne Charles Heidsieck

Un des fusils de chasse de Charles Heidsieck. | Avec l'aimable autorisation de la maison Champagne Charles Heidsieck

Le musicien anglais George Leybourne consacrera à la légende une célèbre chanson de music-hall, «Champagne Charlie Is My Name», en 1866. Fait anecdotique, Charles Heidsieck tient son nouveau sobriquet d'un certain Charles Townshend (1725-1767), homme politique britannique et figure mondaine de la vie londonienne à l'origine des Townshend Acts (1767), qui instaurent des taxes sur plusieurs produits importés dans les colonies américaines.

Jugée illégitime car décidée sans représentation coloniale, cette fiscalité déclenche une contestation croissante qui culmine en décembre 1773 avec la Boston Tea Party. Le thé, symbole de l'autorité britannique, est jeté à la mer, transformant le port de Boston (Massachusetts) en une immense théière et ouvrant la voie à la Révolution américaine. Un siècle plus tard, l'Amérique s'apprête à en connaître une nouvelle.

Des dorures de la côte est à la dure réalité du sud des États-Unis

Bals et dîners dans la haute société sont autant de leviers commerciaux pour la marque de l'homme d'affaires rémois. À Boston, il observe le puritanisme ambiant et une forte agitation autour de la question de l'abolition de l'esclavage. Le contexte économique reste instable et la concurrence de maisons comme Moët ou Mumm croît, mais les ventes restent solides et sa marque dominante.

Intelligent et instruit, Charles Heidsieck sait aussi utiliser son champagne comme vecteur de relations sociales et diplomatiques. Sur la côte est des États-Unis, à Baltimore (Maryland) ou Washington, il côtoie sénateurs et congressmen, réunit des adversaires politiques autour de sa table. Consécration: on le présente même à James Buchanan, le 15e président des États-Unis (1857-1861).

Gravure du New York Illustrated News du 14 janvier 1860, montrant le premier bal de la saison, au Metropolitan Hotel (Manhattan, New York). Charles Heidsieck y a été convié. | Avec l'aimable autorisation de la maison Champagne Charles Heidsieck

Gravure du New York Illustrated News du 14 janvier 1860, montrant le premier bal de la saison, au Metropolitan Hotel (Manhattan, New York). Charles Heidsieck y a été convié. | Avec l'aimable autorisation de la maison Champagne Charles Heidsieck

Restée en France, son épouse Amélie s'agace: «Si tu étais ici, tu ne verrais pas les choses avec des lunettes roses.» Elle exhorte son mari à revenir sur terre, lui rappelle que leur agent commercial, Théodore Bayaud, tarde toujours à payer. Piqué au vif, Charles Heidsieck se plaint d'être soumis «à d'interminables présentations», forcé de «ne froisser personne», épuisé, devant contre son gré «aller dîner même si la cuisine est détestable et boire même quand je n'ai pas soif». Il lâche: «Je m'ennuie à mourir, […] je dois toujours afficher un visage heureux, […] rongé par les soucis, loin de ceux que j'aime.» Cerise sur le gâteau, ajoute-t-il, «il n'y a pas de bon pain ici».

Au printemps 1860, l'entrepreneur champenois commence à explorer le sud du pays et s'y trouve rapidement confronté à l'esclavage: témoin d'une vente d'esclaves aperçue en cherchant des chevaux, puis lors d'une enchère organisée dans son hôtel de La Nouvelle-Orléans (Louisiane), il décrit dans ses lettres son choc devant l'examen des corps, les vies humaines tarifées, la séparation des familles…

Séjournant plus tard sur des plantations, il se laisse aussi séduire par l'hospitalité locale et tente de rationaliser (les esclaves y sont traités, assure-t-il, avec bonté et respect). «Le cœur de cette société par ailleurs si charmante est néanmoins rongé par le mal social dont j'ai déjà parlé: l'esclavage», conclut-il dans une missive à sa femme. Autre surprise de taille, il ne trouve aucune trace de son champagne à La Nouvelle-Orléans; son agent Théodore Bayaud néglige de nombreux marchés, donnant raison à Amélie.

Gravure parue dans le magazine illustré américain Frank Leslie's Illustrated Newspaper, le 28 janvier 1860, montrant les bureaux de Charles Heidsieck & Co, sur la place Royale de Reims (Marne), avec la cathédrale en arrière-plan. La famille Henriot était propriétaire de l’immeuble depuis 1791. | Auteur inconnu / domaine public / Wikimedia Commons

Gravure parue dans le magazine illustré américain Frank Leslie's Illustrated Newspaper, le 28 janvier 1860, montrant les bureaux de Charles Heidsieck & Co, sur la place Royale de Reims (Marne), avec la cathédrale en arrière-plan. La famille Henriot était propriétaire de l’immeuble depuis 1791. | Auteur inconnu / domaine public / Wikimedia Commons

La guerre de Sécession sur sa route

De retour à Reims, où il s'imaginait accueilli en héros, Charles Heidsieck découvre une situation financière catastrophique et sa maison de champagne en difficulté. Le bilan de sa tournée est positif, mais le souci posé par sa représentation commerciale doit être réglé. Il repart aux États-Unis deux mois plus tard, en avril 1861.

Anxieux et épuisé, il est encore en mer quand il apprend qu'une guerre vient d'éclater entre le Nord (l'Union) et le Sud (la Confédération). Fraîchement élu à la présidence, Abraham Lincoln n'a pas convaincu les États sudistes. Onze d'entre eux font sécession et se rassemblent sous la bannière des États confédérés d'Amérique. Le président républicain tente d'apaiser les tensions, mais les liens sont bientôt rompus. Charles Heidsieck est loin de se douter que le conflit va durer près de quatre ans (12 avril 1861 - 9 avril 1865), faire entre 750.000 et 850.000 morts et le précipiter dans une situation inouïe.

 le bombardement de Fort Sumter, à l'entrée de la baie de Charleston (Caroline du Sud). Réalisée et publiée par Nathaniel Currier et James Merritt Ives. | Bibliothèque du Congrès / domaine public / Wikimedia Commons

Lithographie colorée représentant la première bataille de la guerre de Sécession, le 12 avril 1861: le bombardement de Fort Sumter, à l'entrée de la baie de Charleston (Caroline du Sud). Réalisée et publiée par Nathaniel Currier et James Merritt Ives. | Bibliothèque du Congrès / domaine public / Wikimedia Commons

À son arrivée à Boston, puis à New York, il trouve un pays en plein chaos, secoué par les émeutes. Les affaires sont paralysées, les ports bloqués. Sa confrontation avec Théodore Bayaud tourne court: l'agent invoque la guerre, les clients sudistes qui ne payent pas et refuse de verser à Charles Heidsieck les centaines de milliers de francs (l'équivalent de plus d'un million d'euros) qu'il lui doit pourtant. Menaces et appels à l'honneur restent sans effet, laissant ce dernier au bord de la faillite.

Honteux, le frère de Théodore Bayaud, Thomas, promet à Charles Heidsieck de trouver une solution. Mais comment? Alors que la guerre de Sécession s'intensifie, le Rémois comprend que le seul espoir de récupérer son argent est de se rendre lui-même dans le Sud, en territoire confédéré, pour réclamer ses créances auprès de ses clients.

Il s'y résout en dépit des routes coupées et de la violence de la guérilla, s'accrochant aux lettres d'Amélie, qui l'exhortent au courage et à la confiance. Le voyage jusqu'à La Nouvelle-Orléans est long et périlleux. La ville, tombée aux mains de l'Union, est métamorphosée par la guerre. Le commerce est à l'arrêt, la nourriture se fait rare et la fièvre jaune rôde. Face au blocus de l'Union et à l'absence de liquidités, Charles Heidsieck accepte d'être payé en coton, qu'il tente d'exporter clandestinement vers l'Europe. La précieuse cargaison, écrit-il à sa femme, pourrait «doubler ou tripler» leur capital.

Mais les pays d'Europe ne reconnaissant pas la légitimité des États du Sud, le premier des deux bateaux transportant le coton a été coulé par un navire de guerre de l'Union. Désespéré, Charles Heidsieck attend des nouvelles du second, parti à deux jours d'intervalle et empruntant un autre itinéraire. Les mois passent, aucune nouvelle ne lui parvient d'Europe et la situation devient de plus en plus difficile.

De l'homme d'affaires au garçon de buvette

En dépit de la pénurie, le champagne Charles Heidsieck n'a pas perdu de son aura: les restaurateurs collent son étiquette sur les quelques bouteilles des concurrents qu'on déniche encore dans leurs caves!

Étiquette des bouteilles commercialisées par Charles Heidsieck à partir de 1866. | Avec l'aimable autorisation de la maison Champagne Charles Heidsieck

Étiquette des bouteilles commercialisées par Charles Heidsieck à partir de 1866. | Avec l'aimable autorisation de la maison Champagne Charles Heidsieck

L'homme d'affaires champenois a d'ailleurs bon espoir d'écouler environ 700 bouteilles, stockées dans l'Alabama. Mais à sa stupéfaction, il trouve l'entrepôt situé dans la ville de Mobile vide. Il reste plusieurs mois sur place, séjournant chez un ami. Mobile est en territoire «neutre», mais Charles Heidsieck se met régulièrement en danger pour se rendre à La Nouvelle-Orléans.

Contournant une réglementation interdisant au bateau qui apporte des denrées vitales d'une ville à l'autre de transporter des voyageurs, Charles Heidsieck (qui explique au capitaine la gravité de sa situation et l'urgence de liquider ses affaires aux États-Unis) rejoint l'équipe en qualité de garçon de buvette, barman. Les autres membres du personnel se doutent-ils qu'ils sont servis par le mythique «Champagne Charlie»?

Des lettres de son mari, envoyées par La Havane ou Mexico, insufflent de l'espoir à sa femme Amélie. Charles Heidsieck lui assure que le Sud devrait bientôt l'emporter et retrouver sa joie de vivre et ses moyens financiers d'antan. Avec leur champagne, ils y feront fortune, écrit-il avec certitude à sa femme. Mais l'étau va bientôt se refermer sur Charles Heidsieck, avec une accusation d'espionnage et une condamnation à mort à la clé.

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