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Depuis le premier voyage de Charles-Camille Heidsieck (1822-1893), l'obsession du champagne a saisi l'Amérique. Son but initial a été amplement atteint, le succès est incontestable. Mais il est soucieux. Messieurs Bayaud et Bérard, ses agents américains aux origines françaises, se montrent fuyants et peu minutieux. Les informations qui lui sont fournies sont floues, les paiements tardifs.
Ainsi, Charles Heidsieck met une nouvelle fois le cap sur l'Amérique du Nord en octobre 1857, à la fois pour éclaircir la situation et renforcer la présence de sa marque dans un marché en pleine expansion. Il débarque à New York avec 20.000 paniers de champagne emplis de près de 300.000 bouteilles: de quoi doubler ses ventes et égaler en quantité les exportations américaines de l'ensemble de ses concurrents réunis!
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L'homme d'affaires rémois se voit déjà triompher. Hélas, la réalité le frappe de plein fouet. Le 19 octobre 1857, il écrit à sa femme Amélie Heidsieck (née Henriot): toutes les banques ont fermé, des fortunes colossales se sont évaporées, plus personne n'ose dépenser d'argent. Charles Heidsieck vient d'arriver au cœur de la panique financière de 1857. Un effondrement brutal de l'économie américaine entraîne faillites bancaires et fermetures d'entreprises par milliers. Le télégraphe propage désormais avec rapidité l'anxiété à l'échelle du pays. La violence de la crise surprend d'autant plus qu'elle succède à une période de prospérité portée par la ruée vers l'or et l'expansion du réseau ferroviaire.

Gravure représentant une foule qui se précipite à la banque Seamen's Savings pour retirer son argent, lors de la panique bancaire, le 13 octobre 1857. Parue dans l'édition du 31 octobre 1857 de l'hebdomadaire américain Harper's Weekly. | Auteur inconnu / Bibliothèque du Congrès des États-Unis / domaine public / Wikimedia Commons
L'onde de choc est aggravée par le naufrage du SS Central America, qui coule avec 30.000 livres troy d'or (soit près de 11,2 tonnes) destinées à soutenir les banques de la côte Est. Privés de réserves, les établissements ferment en chaîne. La crise frappe durement toutes les couches de la société, en particulier les Afro-Américains, déjà fragilisés par l'affaire Dred Scott, à l'origine d'un arrêt de la Cour suprême rendu en mars 1857, qui nie leur citoyenneté. À New York, Charles Heidsieck fait l'expérience d'une ville sous tension, marquée par un afflux massif d'immigrants, un taux de chômage élevé, des rivalités politiques et de violentes émeutes.
Chez l'Oncle Sam, on l'appelle désormais «Charlie»
Charles Heidsieck est catastrophé. Devenues invendables, des cargaisons entières de champagne doivent être renvoyées en Europe. En France, les maisons suspendent ou réduisent leur activité. Dans les lettres qu'elle lui envoie, son épouse Amélie décrit à Charles les conséquences de la crise qui s'aggrave et l'angoisse du quotidien, tout en l'exhortant au calme. Mais à New York, la pluie incessante, l'inefficacité de son agent et surtout 90.000 bouteilles impayées plongent Charles Heidsieck dans la détresse.
Pour continuer à vendre, il doit pourtant s'efforcer à afficher une humeur joviale et enjouée, à déployer une panoplie fidèle à celle issue de l'imaginaire local du Français débonnaire et insouciant. La ruse semble fonctionner. Rapidement séduits, les Américains commencent à l'appeler «Charlie».
Enfin, Charles Heidsieck se sent rassuré à l'issue d'une rencontre avec son agent, Théodore Bayaud. Amélie soupçonne celui-ci de malhonnêteté. Mais l'agent américain accueille Charles comme un ami et le Rémois temporise. Après tout, leur collaboration dure depuis déjà cinq ans et les ventes progressent. Même imparfaits, les comptes ne lui semblent pas frauduleux. Et, dans l'immédiat, son urgence demeure la survie à la crise.

Portrait d'Amélie Heidsieck (née Henriot, 1828-1909), en 1853. | Avec l'aimable autorisation de la maison Champagne Charles Heidsieck
L'entrepreneur champenois observe que les importateurs de vins et spiritueux semblent moins touchés que d'autres secteurs. À son grand soulagement, les ventes repartent lentement à l'approche des fêtes de fin d'année. Charles Heidsieck retrouve l'optimisme et commence à envisager son retour. Mais le redémarrage des activités met en lumière un problème majeur: la prolifération de la contrefaçon de champagne.
«Sétoise Connection» et revers de la médaille
En 1860, les États-Unis consommeront près de douze millions de bouteilles alcoolisées, alors que la France n'en aurait officiellement exporté que deux millions et demi. Tous les types de vins sont concernés et proviennent en majorité de France: le port de Sète (Hérault) est la plaque tournante du trafic de vin frelaté, acheté à bas prix en Europe du Sud avant d'être «corrigé» par d'habiles chimistes sétois, expliquent les historiens américains Don et Petie Kladstrup, auteurs d'une biographie consacrée à Charles Heidsieck (Champagne Charlie – The Frenchman Who Taught Americans to Love Champagne).
Les faussaires ne reculent devant rien, déposant par milliers des marques aux appellations fantasques. Il existe un «champagne de la Pédale» pour les amateurs de cyclisme, sans oublier le «champagne de l'Électricité», célébrant l'actualité et le progrès. Si certaines prêtent à sourire, une étiquette commercialisée sous le nom de «champagne anti-juifs» au moment de l'affaire Dreyfus témoigne de l'instrumentalisation commerciale des tensions politiques de l'époque, relate Anthony Rose, journaliste britannique spécialisé dans le vin, dans son ouvrage Fizz! – Champagne and Sparkling Wines of the World (paru en novembre 2021). D'autres faussaires se contentent d'usurper les noms les plus prestigieux, dont celui de Charles Heidsieck.

Détail d'une étiquette de bouteille de champagne commercialisé par Charles Heidsieck. | Avec l'aimable autorisation de la maison Champagne Charles Heidsieck
Revers inévitable de sa popularité grandissante, la marque figure parmi les plus durement touchées par le trafic de contrefaçons. Charles Heidsieck riposte en faisant paraître de tonitruantes déclarations dans la presse américaine, mettant en garde le public contre «ces falsificateurs malhonnêtes et trafiquants sans scrupules». «Les vins ont poussé comme des champignons et en possèdent à peu près le même degré de pureté», rugit-il.
Engagé dans une vaste campagne pour garantir l'authenticité de son champagne, Charles Heidsieck livre une pléiade de conseils, détaillant les informations qui doivent être présentes sur les étiquettes, invitant à vérifier la présence d'inscriptions sur les bouchons et capsules… De New York à La Nouvelle-Orléans (Louisiane), il insiste sur un principe simple: pour boire du vrai champagne, il faut savoir le reconnaître.
Bientôt, les Américains ne commandent plus de «Charles Heidsieck» mais exigent du «Charles», comme un sceau de familiarité et de confiance. Sa présence, pense le commerçant champenois, est le meilleur garant de l'authenticité de la marchandise. Tandis qu'il tente de survivre dans un marché au sein duquel le succès est devenu une arme à double tranchant, Charles Heidsieck ignore qu'il est loin d'être au bout de ses peines. La guerre de Sécession (1861-1865) éclatera bientôt, bouleversant les règles du commerce dans le pays. Mais au-delà de sa marque de champagne, c'est sa vie elle-même qui s'en trouvera menacée.





























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