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Sur une plage de Ceuta (Espagne) jeudi 30 juillet 2026 (crédit : Marcos Moreno/Anadolu via AFP).Les 30 et 31 juillet 2026, des dizaines de milliers de personnes ont franchi la frontière séparant le Maroc de Ceuta, enclave espagnole située sur le continent africain, en face de Gibraltar, et peuplée de 84 000 habitants. Le ministère espagnol de l'Intérieur a estimé à quelque 50 000 le nombre d'entrées en l'espace d'une journée, ce que le Premier ministre Pedro Sánchez a qualifié d'« attaque contre l'intégrité territoriale de l'Espagne ». Une incursion qu'il a imputée aux « mafias » de trafic d'êtres humains, en prenant soin de remercier le Maroc pour sa « coopération ».
Quelques heures ont pourtant suffi pour qu'une explication alternative s'impose sur les réseaux sociaux : le Maroc n'aurait été que l'exécutant d'une opération conçue par Israël, avec l'appui des États-Unis, pour punir l'Espagne de son soutien aux Palestiniens. Dans le genre satirico-complotiste, le compte WearForbidden a par exemple publié un montage vidéo promouvant la thèse du complot israélien. Résultat : plus de 5 millions de vues.
If we're being honest about what's going on in Spain: pic.twitter.com/lSiUjg3kmy
— Forbidden HQ 🐇 (@WearForbidden) July 31, 2026
L'acteur espagnol Javier Bardem a quant à lui relayé sur Instagram un texte affirmant : « Nous ne savons pas qui a orchestré cette crise, mais nous savons qui bénéficie d'une Espagne affaiblie et déstabilisée : Israël, et l'extrême droite occidentale avide de transformer la migration en arme contre les musulmans. [...] Cela n'a rien à voir avec l'“invasion” de l'Europe par l'islam, et tout à voir avec la punition du gouvernement européen le plus déterminé à qualifier encore un génocide de génocide. »
Le porte-parole de la Gauche républicaine de Catalogne, le député Gabriel Rufián, a déclaré de son côté que le Maroc agissait « au service des États-Unis et d'Israël » et l'ex-porte-parole du parti d'extrême gauche Podemos, Carolina Alonso, a dénoncé dans plusieurs tweets une attaque coordonnée entre le Maroc, les États-Unis et Israël, avec la collaboration de l'extrême droite européenne et espagnole et qualifié le souverain marocain Mohammed VI d'« agent du sionisme ».
Cette thèse n'est pas restée cantonnée aux marges du spectre politique. Elle a trouvé des relais jusqu'au sein du gouvernement espagnol. Le ministre des Transports Óscar Puente a repartagé sur X un tweet de l'ambassadeur d'Israël à l'ONU, Danny Danon – lequel sommait l'Espagne, « qui ne rate jamais une occasion de faire la leçon à Israël », d'« expliquer au monde pourquoi elle conserve des enclaves coloniales en Afrique » –, assorti d'un commentaire lourd de sous-entendus : « Eh bien, les choses commencent à devenir assez claires. »
Hors d'Espagne, la théorie du complot a été propagée par des profils assez divers. En France, l'avocat Juan Branco a affirmé sans ambages ni conditionnel : « Les forces de l'ordre marocaines ont organisé la vague d'arrivées de marocains à Ceuta. La déstabilisation aux frontières de l'Europe visait Pedro Sanchez et a été décidée par le roi du Maroc, avec ses alliés Netanyahou et Trump. » Le géopolitologue Pascal Boniface, directeur de l'IRIS, a semblé accréditer « le bruit que tout ceci est une opération montée pour punir [Pedro Sánchez] de ses critiques de la politique israélienne » – un message qu'il a fini par effacer après s'être fait taxer de complotiste. L'eurodéputé allemand d'extrême droite Tomasz Froelich (AfD) est allé dans le même sens : « Que soudainement 50 000 personnes prennent d'assaut Ceuta n'est pas un hasard, mais une attaque hybride au service des intérêts marocains, américains et israéliens. »
L'influenceuse d'extrême droite américaine Candace Owens a quant à elle donné à la théorie sa version la plus fantaisiste. Dans un tweet vu 1,3 million de fois, elle mêle l'étoile à six branches qui figurait autrefois sur le drapeau marocain (présentée comme un « symbole occulte de Baal »), Israël, la dynastie alaouite (dont est issu l'actuel roi du Maroc), l'écrivain André Gide, Emmanuel Macron et la pédocriminalité, avant de conclure à l'adresse des Espagnols : « Le monde sait ce qui se passe et qui exactement est derrière tout ça. » Soit une resucée des motifs les plus classiques de la démonologie antisémite.
Une rumeur, un emballement et des passeurs
Que s'est-il réellement passé à Ceuta ? Pour les autorités locales et les associations professionnelles de la Garde civile, la source directe de cet afflux exceptionnel de migrants réside dans un arrêt rendu le 29 juin dernier par le Tribunal suprême espagnol. Le président de Ceuta, Juan Jesús Vivas, estime d'ailleurs que cette décision crée une « faille » qui « doit être comblée » et appelle à modifier la loi « par tous les moyens ».
En vertu de la décision du Tribunal suprême, les refoulements immédiats pratiqués aux frontières de Ceuta et Melilla ne peuvent plus en effet s'appliquer aux personnes interceptées en mer. Autrement dit, un migrant entré à la nage dans l'un de ces deux territoires espagnols doit désormais bénéficier de la procédure ordinaire, avec assistance juridique et possibilité de demander l'asile. « Cette évolution jurisprudentielle a probablement été perçue comme un signal susceptible d'encourager certaines personnes à tenter leur chance, même s'il est difficile d'établir un lien de causalité direct » affirme le chercheur et journaliste marocain Hassan Bentaleb.
De fait, la médiatisation de cette décision courant juillet s'est muée en quelques jours en une rumeur selon laquelle l'Espagne aurait ouvert sa frontière à quiconque la franchit par voie maritime. Comme le note Infobae.com, « la rumeur s'est propagée via WhatsApp, TikTok, Instagram et Telegram. Des cartes montrant le trajet à la nage depuis Castillejos ont circulé, des combinaisons de plongée pour la traversée étaient même vendues sur Facebook, et les premières vidéos de jeunes célébrant sur la plage ont fait le reste. Des jeunes de seize et dix-sept ans ont raconté plus tard avoir appris la nouvelle par les réseaux sociaux ». Pedro Sánchez lui-même accuse les réseaux de passeurs d'avoir propagé cette « lecture intéressée » de l'arrêt du Tribunal suprême.
La rumeur aura pris d'autant mieux que l'Espagne passe pour l'un des pays européens les plus accueillants envers les migrants : le chef du gouvernement espagnol a engagé la régularisation de centaines de milliers d'étrangers en situation irrégulière et présentait encore, fin juin, un « Plan d'intégration et de citoyenneté » vantant les « opportunités » de l'immigration.
Convergence rhétorique
Face à cela, l'accusation de complot maroco-israélo-américain repose sur des éléments matériels plus que minces. D'abord, un tweet provocateur de 2019 de Yaïr Netanyahou, fils du Premier ministre israélien, appelant les Arabes et les musulmans à « libérer » Ceuta et Melilla. Ensuite, une tribune de mars 2026 dans laquelle Michael Rubin, de l'American Enterprise Institute, un think tank néoconservateur américain, invitait le Maroc à une nouvelle « Marche verte » (une marche de civils organisée en 1975 par Hassan II pour arracher le Sahara occidental à l'Espagne − ndlr) sur les deux enclaves. Troisièmement, une tribune d'avril 2026, publiée sur le site israélien Ynet, dans laquelle Amine Ayoub, analyste marocain du Middle East Forum, autre think tank néoconservateur américain, détaillait la manière dont Israël pourrait appuyer diplomatiquement les revendications marocaines sur Ceuta et Melilla, que Rabat considère officiellement comme des territoires marocains « occupés ». À quoi s'ajoutent le sarcasme du diplomate israélien Danny Danon et les piques de la Maison Blanche contre Madrid.
Comme le relève la chercheuse María López Belloso (Université de Deusto) dans The Conversation, les déclarations de l'ambassadeur israélien et celles de la Maison Blanche témoignent « d'une convergence rhétorique à l'égard de l'Espagne, mais elles ne constituent pas une preuve de l'existence d'une action coordonnée visant à faciliter l'ouverture de la frontière ». La diplomatie israélienne s'est du reste empressée de désavouer son ambassadeur : son commentaire « ne représente pas la position de l'État d'Israël », a précisé la chargée d'affaires en Espagne, Dana Erlich, qui avait déjà démenti en avril tout soutien de son pays aux revendications marocaines sur les enclaves.
Le raisonnement à l'œuvre est un condensé de logique complotiste : on part des bénéficiaires supposés de l'événement (le fameux « is fecit cui prodest ») pour remonter aux commanditaires, et l'on tient la satisfaction affichée par certains pour un aveu. Or, comme l'écrit le politologue américain Michael Shurkin, « la Schadenfreude [« joie malsaine » − ndlr] n'est pas une preuve de complicité ou de responsabilité ». Il poursuit : « Je trouve fascinant que tant de gens sautent à la conclusion que cela doit forcément concerner Israël. Comme si le Maroc et l'Espagne n'étaient pas capables d'avoir leurs propres différends sans rapport avec Israël, ou comme si le Maroc était incapable d'agir ainsi pour ses propres raisons. »
Sans surprise, les réseaux prorusses se sont emparés de l'affaire. Le centre de recherche Cyfluence a documenté l'amplification de la thèse du complot « israélo-américain » par des comptes alignés sur Moscou ainsi que sa reprise par RT et par le réseau de sites « Pravda ». Un seul post a cumulé des millions de vues et plus de 4 400 retweets.
À supposer même que cet afflux ait été téléguidé, le Maroc n'a besoin de personne pour « arsenaliser » les migrants − ainsi que l'ont déjà fait Moscou et Minsk contre la Pologne. En mai 2021, Rabat avait laissé plus de 8 000 personnes entrer à Ceuta en quarante-huit heures pour punir Madrid d'avoir discrètement hospitalisé le chef du Front Polisario (mouvement luttant pour l'autodétermination du Sahara occidental, soutenu par Alger). Ni Israël ni les États-Unis ne s'en étaient mêlés.
Mais là où la théorie du complot révèle encore sa fragilité, c'est qu'elle transforme en figurants passifs d'une simple mise en scène orchestrée par l'étranger les dizaines de milliers de personnes qui ont tenté de passer en Espagne au péril de leur vie. Selon un bilan encore provisoire, 67 d'entre elles sont mortes, noyées ou écrasées dans la cohue.


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