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À la Galerie Daniel Faria de Toronto, l'exposition Both Sides Now pose un regard neuf sur un chapitre méconnu de l'histoire canadienne : l'arrivée, à la fin des années 1960 et au début des années 1970, d'une génération de femmes photographes ayant quitté les États-Unis pour s'installer à Toronto, Montréal et Ottawa.
Alors que la guerre du Vietnam s'intensifiait et que les mouvements pour les droits civiques et le féminisme ébranlaient la société américaine, des milliers d'Américains sont venus chercher refuge au Canada.
À travers le regard institutionnel de Matthew Sanderson, adjoint à la direction de la galerie, l'exposition révèle comment huit femmes — Barbara Astman, June Clark, Lynne Cohen, Clara Gutsche, Pamela Harris, Laura Jones, Suzy Lake et Lisa Steele — ont profondément métamorphosé la culture visuelle et la vie communautaire du Canada.
Un réseau d'accueil de solidarité
Selon les données de Statistiques Canada, environ 250 000 Américains se sont installés au Canada entre 1966 et 1976. Bien qu'il soit impossible de savoir combien sont venus en raison de la conscription militaire américaine ou de leur opposition à la guerre du Vietnam, le taux de migration est le double de ce qu'il était la décennie précédente.
Afin de reconstruire un sentiment d'appartenance, plusieurs Américaines se sont tournées vers les arts, notamment la photographie. Pour elles, c'était surtout une façon d'examiner l'identité et de naviguer de nouvelles réalités sociales.
Toutefois, à l'époque, la photographie demeurait un milieu très masculin. L'accès aux outils de production était restreint pour les créatrices et elles étaient carrément exclues des chambres noires de l'Université de Toronto.

En 1972, la Women's Photography Co-op organise l'exposition historique Photographs of Women by Women.
Photo : Radio-Canada / Women's Photography Co-op
Pour contourner ces barrières, la Baldwin St. Gallery (1969-1980), fondée par Laura Jones et son époux John F. Phillips, s'est imposée comme la toute première galerie de photographie indépendante au Canada. Loin d'être un simple espace commercial, elle fonctionnait comme un centre communautaire axé sur le dialogue, l'expérimentation, le récit partagé et l'accueil temporaire des réfugiés américains. Les créatrices y côtoyaient aussi bien des photographes établis que des femmes et des enfants du quartier.
C'est entre ses murs que se rencontrent June Clark, Pamela Harris, Laura Jones et Lisa Steele. En 1972, aux côtés de Judith Holman, Lynn Murray, Liz Maunsell et Linda Rosenbaum, elles cofondent le Women’s Photography Co-op.
La même année, la coopérative organise l'exposition historique Photographs of Women by Women. Diffusée à l'échelle nationale, cette exposition itinérante permet de tisser un réseau de solidarité avec des photographes de toute l'Amérique du Nord.
Rendre hommage à un engagement politique
C'est justement cet héritage que la galerie Daniel Faria veut célébrer aujourd'hui.
Chaque artiste qui fait partie de cette exposition a fait des contributions immenses à la photographie au Canada. Leur choix de quitter les États-Unis était un choix, avant tout, politique.

Le tirage gélatino-argentique de Laura Jones intitulé Objectors to War montre des opposants et des rassemblements de protestation contre la guerre à la fin des années 1960.
Photo : Radio-Canada / Sarah Tomlinson
Le féminisme et le militantisme imprègnent l'exposition de multiples manières. L’œuvre majeure qui documente directement des manifestations et la désobéissance civile est le tirage gélatino-argentique de Laura Jones intitulé Objectors to War. On y voit entre autres des opposants et des rassemblements de protestation contre la guerre à la fin des années 1960.
L'exposition présente également des pièces de la série séminale de Suzy Lake, On Stage. Dans ces œuvres, la photographe utilise son propre corps comme modèle et sujet et s'approprie les codes visuels, les poses exagérées et les costumes des magazines féminins de l'époque.
Elle interroge la représentation de soi-même d'une façon fascinante. Ça nous fait penser à la manière dont on s'habille chaque matin et comment nos tenues sont informées par la société, par les magazines, par les réseaux sociaux. Les messages qu'on reçoit rentrent dans notre tête et ça devient comme une partie de notre vie quotidienne, analyse Matthew Sanderson.

Dans la série séminale de Suzy Lake On Stage, la photographe utilise son propre corps comme modèle et sujet et s'approprie les codes visuels des magazines féminins de l'époque.
Photo : Radio-Canada / Sarah Tomlinson
L'exposition Both Sides Now met aussi en lumière la diversité des démarches plastiques et conceptuelles de ces huit photographes.
L'artiste June Clark présente notamment des photographies argentiques comme Waiting for Caribana to Begin ou Festival on Markham Street, Toronto qui documentent la ville en capturant l'essence visuelle de son Harlem natal.
June ne pouvait plus retourner à Harlem en raison de la situation politique. La photographie est devenue pour elle une façon de retrouver, dans son nouvel environnement, des moments, une vie de quartier et un sens de la communauté qui lui rappelaient sa ville natale, pense Matthew Sanderson.
Naviguer dans les tensions politiques

La photographe américaine Clara Gutsche a quitté le Missouri en 1972 pour s'installer à Montréal.
Photo : Radio-Canada / Sarah Tomlinson
Parmi les artistes exposées en 1972 lors de Photographs of Women by Women, on retrouve Clara Gutsche. L'artiste a quitté le Missouri pour s'installer à Montréal en 1970, après avoir eu un véritable coup de cœur pour la métropole québécoise.
Ce qui m'a impressionnée à Montréal, c'était l'humanisme, l'architecture résidentielle et la sécurité personnelle. J'ai perçu tout de suite qu'il était possible de se promener dans les rues chaque jour, se souvient-elle. Aux États-Unis, je participais aux manifestations contre la guerre du Vietnam et pour les droits civiques. Je suis venue au Canada portée par ces idéaux et la volonté de transformer la société.
Dès son arrivée, Clara Gutsche s'intègre à la scène culturelle locale en participant à des groupes de discussion féministes. Ces échanges mèneront à la création de la galerie Powerhouse (devenue La Centrale Galerie Powerhouse), l'un des premiers centres d'artistes féministes au pays.
Sa série ultérieure, Windows, qui est présentée dans l'exposition Both Sides Now, immortalise des vitrines de magasins et des mannequins inanimés de Montréal comme une sorte de reflet de la société.
J'ai vu beaucoup de fenêtres qui représentaient peut-être des émotions un peu difficiles, comme des têtes sans corps, des corps sans tête, un peu de désintoxication, de déclassement. (...) J'y voyais une représentation de l'angoisse, de la rigidité des rôles prescrits, comment les femmes et les enfants doivent s'habiller et se comporter dans la société.
Voir la vie sous plusieurs angles

Matthew Sanderson est adjoint à la direction de la galerie Daniel Faria.
Photo : Radio-Canada / Sarah Tomlinson
Le titre de l'exposition, emprunté à la chanson emblématique de Joni Mitchell, résume la dualité qui habite le parcours de ces femmes : être à la fois Américaines et Canadiennes, mères et artistes, militantes et observatrices.
Pour la Galerie Daniel Faria, offrir un second souffle aux tirages historiques de ces huit photographes américaines expatriées permet de mesurer l'ampleur de leur héritage, souvent sous-estimé dans l'histoire de l'art canadien.
Alors que nous traversons de nouvelles tensions politiques mondiales, Both Sides Now rappelle que la création artistique demeure l'un des outils de résistance, de guérison et d'ancrage les plus puissants face aux incertitudes de l'exil.
L'exposition se poursuit jusqu'à samedi.


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