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La multiplication des centres de données nécessaires à l’intelligence artificielle et à l’infonuagique est généralement présentée comme un enjeu économique ou énergétique. Le premier ministre de l’Ontario, Doug Ford, vient toutefois d’ajouter une dimension beaucoup plus stratégique au débat : celle de la souveraineté numérique et de la sécurité nationale.
Dans un discours prononcé lundi devant l’Association of Municipalities of Ontario à Ottawa, Ford a soutenu que le Canada devait développer suffisamment d’infrastructures numériques sur son propre territoire pour éviter que les données des Canadiens se retrouvent essentiellement sous contrôle américain.
« Ce serait la pire chose que nous puissions faire, laisser le président Trump contrôler nos données », a lancé le premier ministre ontarien, selon Chris Fox de CP24, qui rapportait ses propos le 17 août.
Ford a même affirmé que Donald Trump pourrait couper l’accès du Canada à ces infrastructures « en environ trois secondes » en cas de conflit sérieux entre les deux pays.
La formule est évidemment provocatrice, mais elle soulève une question qui dépasse largement Donald Trump : jusqu’à quel point le Canada peut-il se permettre de dépendre des infrastructures numériques d’un autre pays pour stocker et traiter ses données les plus importantes?
Ford veut conserver les données au Canada
Selon Muriel Draaisma de CBC News, Doug Ford estime que l’Ontario se trouve devant un choix stratégique.
La province peut développer les infrastructures nécessaires à l’économie numérique de demain tout en conservant davantage de données au pays, ou prendre le risque de devenir dépendante d’installations situées aux États-Unis.
« Nous pouvons construire l’économie du futur et nous assurer que les données des Canadiens restent au Canada, ou nous pouvons nous laisser distancer et risquer de voir les données des Canadiens envoyées aux États-Unis et tomber entre les mains du président Trump », a déclaré Ford.
Cette préoccupation figure désormais officiellement dans la politique ontarienne.
Le gouvernement Ford a dévoilé le 13 août son nouveau cadre de développement des centres de données. L’un de ses trois piliers consiste précisément à protéger la sécurité des données et la souveraineté numérique.
Le gouvernement veut notamment favoriser les projets qui augmentent le contrôle de l’Ontario ou du Canada sur les données sensibles et les infrastructures numériques critiques. Le document va jusqu’à évoquer une préférence pour les centres de données détenus et exploités par des intérêts canadiens.
Autrement dit, il ne s’agit plus seulement de savoir combien d’emplois un centre de données crée ou combien d’électricité il consomme.
Ottawa et les provinces devront éventuellement se demander où se trouvent physiquement leurs infrastructures numériques, qui les possède et sous quelle juridiction elles fonctionnent.
Une demande énergétique gigantesque
Ford ne propose toutefois pas d’ouvrir les vannes sans conditions.
L’Ontario veut créer une catégorie tarifaire particulière pour les nouveaux grands centres de données afin qu’ils assument les coûts supplémentaires qu’ils imposent au réseau électrique. Le gouvernement refuse également de leur offrir des subventions simplement pour les attirer.
La province a de bonnes raisons d’être prudente.
Le ministère ontarien de l’Énergie estime que les demandes de raccordement actuellement proposées par des centres de données pourraient représenter plus de 10 000 MW, alors que la pointe récente de consommation de toute la province tourne autour de 25 000 MW.
Il serait évidemment impossible d’accepter indistinctement tous les projets.
Ford veut donc sélectionner ceux qui présentent les meilleures retombées économiques et stratégiques, tout en leur demandant de minimiser leur consommation d’eau et leurs impacts environnementaux.
Cette philosophie pourrait également devenir pertinente au Québec.
Le Québec n’est plus dans la situation énergétique d’autrefois
Pendant longtemps, le Québec semblait presque naturellement destiné à devenir une destination privilégiée pour les centres de données.
Hydro-Québec vantait elle-même son électricité renouvelable, ses tarifs avantageux, le climat froid facilitant le refroidissement des équipements ainsi que la présence d’un important secteur technologique montréalais.
Mais le contexte énergétique a radicalement changé.
Les surplus d’électricité disponibles sont maintenant beaucoup plus limités et chaque nouveau grand projet doit rivaliser avec les besoins liés à l’électrification des transports et des bâtiments, au développement industriel ainsi qu’à la croissance générale de la demande.
Depuis quelques années, tout nouveau projet nécessitant 5 MW ou plus doit d’ailleurs obtenir l’autorisation du gouvernement avant son raccordement. Québec affirme explicitement agir dans un « contexte de restrictions en matière d’électricité » et sélectionner les projets en fonction de leurs retombées économiques, sociales et environnementales.
En février dernier, Hydro-Québec a aussi proposé une nouvelle tarification destinée aux grands centres de données.
Les nouveaux projets de plus de 5 MW seraient facturés en moyenne environ 13 cents le kilowattheure, soit approximativement le double du tarif actuellement payé par les grands consommateurs industriels. Hydro-Québec veut ainsi éviter que le développement accéléré de ces installations ne transfère leurs coûts aux autres clients du réseau.
La société d’État prévoit néanmoins que la consommation de ce secteur pourrait être multipliée par sept d’ici 2035, pour dépasser 1 000 MW.
Le Québec n’échappera donc pas à cette réflexion.
Une ressource rare qu’il faut attribuer intelligemment
Dans un monde où l’électricité abondante est redevenue une ressource stratégique, il serait évidemment absurde d’approuver automatiquement n’importe quel centre de données simplement parce qu’un promoteur dispose du capital nécessaire pour le construire.
Certaines installations procurent relativement peu d’emplois permanents par rapport à la quantité phénoménale d’électricité qu’elles consomment.
Il faut donc sélectionner.
Un centre consacré à des opérations hautement stratégiques, à l’intelligence artificielle, à la cybersécurité, aux services gouvernementaux ou au stockage de données sensibles peut présenter une valeur considérablement plus importante pour le Québec qu’une installation énergivore générant peu d’activité économique locale.
C’est essentiellement l’approche que commence à développer l’Ontario : faire payer le véritable coût énergétique, sélectionner les meilleurs projets et exiger des retombées en échange de l’accès au réseau.
Cette logique pourrait être adaptée au Québec.
La disponibilité limitée de l’électricité ne devrait pas mener à la conclusion que les centres de données doivent être exclus. Elle devrait plutôt forcer le gouvernement à déterminer lesquels présentent suffisamment de valeur économique et stratégique pour justifier leur consommation.
Les centres de données deviennent déjà une nouvelle cible environnementale
Un autre débat commence toutefois à émerger.
À mesure que les investissements se multiplient, les centres de données sont en train de devenir une nouvelle cible importante des mouvements environnementalistes et des oppositions locales.
Les arguments concernent principalement leur consommation d’électricité, l’utilisation d’eau pour le refroidissement, le bruit, les infrastructures nécessaires pour les alimenter et leurs effets sur les réseaux électriques.
En Ontario, le chef du Parti vert, Mike Schreiner, a réclamé au début du mois d’août un moratoire provincial sur les nouveaux centres de données liés à l’intelligence artificielle, invoquant notamment leurs conséquences potentielles sur l’eau, l’air, l’énergie et les communautés locales.
Certaines municipalités sont déjà allées plus loin.
Oakville a adopté le 11 août un règlement suspendant pendant un an le développement de nouveaux centres de données, le temps d’étudier leurs effets sur le bruit, les émissions, l’approvisionnement énergétique, l’eau et les infrastructures municipales.
Mississauga a également entrepris une démarche visant à suspendre temporairement ces projets pendant qu’elle révise son cadre réglementaire.
Il est tout à fait légitime d’imposer des normes environnementales et de s’assurer que les réseaux électriques ne soient pas déstabilisés.
Mais il faudra aussi éviter que ce mouvement débouche sur un nouveau réflexe de blocage systématique des grandes infrastructures.
L’infrastructure numérique devient aussi stratégique que l’infrastructure énergétique
Le débat dépasse en effet la construction de quelques immenses bâtiments remplis de serveurs.
L’intelligence artificielle, l’infonuagique, les communications, les systèmes financiers, les infrastructures gouvernementales, la défense, la recherche scientifique et une part croissante de l’économie reposent sur une capacité informatique qui devient elle-même une infrastructure stratégique.
Un pays qui ne possède pas suffisamment de capacité de calcul sur son territoire finit nécessairement par dépendre de celle des autres.
La question n’est donc pas tellement de savoir si les centres de données consomment beaucoup d’électricité. Ils en consomment énormément et cette réalité doit être intégrée à la planification énergétique.
La vraie question consiste à déterminer lesquels valent cette consommation.
Ford pousse peut-être volontairement le raisonnement très loin lorsqu’il affirme que Donald Trump pourrait couper l’accès du Canada à ses données en quelques secondes. Mais son argument de fond mérite d’être pris au sérieux.
L’électricité, les pipelines, les ports, les télécommunications et les infrastructures numériques participent désormais tous, à différents degrés, à l’autonomie stratégique d’un État.
Le Québec possède encore plusieurs avantages considérables pour accueillir certaines de ces infrastructures : une électricité presque entièrement renouvelable, un climat froid, une expertise technologique importante et une proximité avec les principaux marchés nord-américains.
Il ne possède cependant plus l’abondance énergétique lui permettant de distribuer aveuglément des centaines de mégawatts.
Cela impose une sélection beaucoup plus exigeante, pas nécessairement un refus.
Et à mesure que l’opposition environnementale aux centres de données s’organise, cette distinction deviendra importante.
Le Québec devra éviter deux extrêmes : consacrer une part démesurée de son électricité à des installations offrant peu de retombées, ou au contraire refuser des infrastructures numériques stratégiques au nom d’une opposition systématique à tout nouveau grand consommateur d’énergie.
Entre les deux se trouve probablement la politique que le Québec devra développer : produire davantage d’électricité, choisir les centres de données qui servent réellement ses intérêts et considérer désormais la souveraineté numérique comme une composante de sa sécurité économique et stratégique.


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