La Suisse produit des déchets radioactifs depuis des décennies: lors de la production d’électricité dans les centrales nucléaires, mais aussi dans les domaines de la médecine, de l’industrie et de la recherche. Que faire de ces déchets? La Nagra, la Société coopérative nationale pour le stockage des déchets radioactifs, a pour mission de répondre à cette question sur mandat de la Confédération. Il y a 4 ans, elle a proposé la région Nördlich Lägern, dans l’Unterland zurichois, pour y aménager un dépôt en couches géologiques profondes. D’ici à ce que des déchets nucléaires y soient effectivement stockés, il faudra toutefois attendre encore des décennies. Et le chemin qui y mène est semé de nombreux questionnements.
Le besoin de réponses était manifeste le 7 septembre, lors d’une réunion d’information publique avec le conseiller fédéral Albert Rösti, à laquelle les communes concernées de Stadel, Glattfelden et Weiach avaient été conviées. Près de 500 participantes et participants se sont réunis dans la commune voisine de Fisibach (AG). Un point positif toutefois: alors qu’à l’extérieur des manifestants protestaient contre un dépôt nucléaire et de nouvelles centrales nucléaires, les organisatrices et organisateurs ont salué des échanges constructifs à l’intérieur. En fin de compte, plus de 170 questions ont été posées.
C’est précisément là qu’intervient la Nagra, fondée en 1972, avec son Magazine du siècle 500m+, qui paraît une fois par an depuis 2022. Ce nom fait référence à l’obligation légale de construire un dépôt nucléaire à une profondeur d’au moins 500 mètres. Avec 500m+, la Nagra entend promouvoir le débat public autour du dépôt en couches géologiques profondes pendant plus de 100 ans. Sur le plan journalistique, le magazine du siècle consacré à ce projet d’envergure historique s’intéresse aux thèmes liés à la gestion à long terme des déchets radioactifs et les aborde sous des angles sociétaux, scientifiques et culturels, en donnant également la parole aux critiques.
Un film documentaire comme «pièce de résistance»
Le 21 septembre, le cinquième numéro intitulé «Trash» est paru. Celui-ci est dédié à une question fondamentale qui semble étonnamment simple: si nous essayons aujourd’hui de recycler presque tout, pourquoi n’est-ce pas le cas de nos déchets nucléaires? Parallèlement à l’édition imprimée de 80 pages et à son dossier en ligne, un documentaire de près de sept minutes, intitulé A jeter ou à garder?, a été publié. Il présente la recherche de réponses de la journaliste Michèle Roten. Attention, spoiler: le cycle nucléaire reste une illusion.
Quand on parle de recyclage, on pense au verre usagé, aux bouteilles en PET ou à l’aluminium, qui permettent de fabriquer de nouveaux produits sans grandes pertes. Mais quid du recyclage des déchets nucléaires? En technique nucléaire, le terme correct est «retraitement». Ce dernier a longtemps été considéré, y compris en Suisse, comme la voie royale. Les éléments combustibles usés étaient exportés vers La Hague (France) ou Sellafield (Angleterre). Ils y étaient dissous chimiquement pour séparer l’uranium encore valorisable et le plutonium nouvellement formé des déchets radioactifs proprement dits, à savoir les produits de fission. Le matériau ainsi obtenu était transformé en combustibles à oxydes mixtes (MOX). Contrairement à l’usine de retraitement de Sellafield, celle de La Hague est toujours en service.
Les éléments combustibles sont entreposés temporairement dans la piscine de désactivation, où ils refroidissent. — © JORDI RUIZ CIRERA
Michèle Roten et l’équipe de tournage se sont donc rendues en Normandie pour leurs recherches. Bien que l’uranium et le plutonium soient récupérés à La Hague, ce processus est considéré comme problématique en raison des coûts élevés, des risques chimiques et des résidus radioactifs. L’Institut Paul Scherrer (PSI) à Villigen (AG) entre ensuite en scène. L’expert Andreas Pautz, responsable du domaine de recherche Energie nucléaire et sûreté, souligne que ce type de retraitement ne remplace pas le stockage final. Car même si les rêves les plus fous deviennent réalité, il reste toujours des déchets hautement radioactifs. Certes, les start-up modernes promettent des solutions innovantes grâce à de nouveaux réacteurs, mais leur déploiement à grande échelle ne devrait pas intervenir avant plusieurs décennies. Enfin, le rapport montre que malgré les approches technologiques, un dépôt en profondeur est actuellement la seule solution envisageable pour la Suisse, et que le retraitement ne constitue pas une alternative, mais au mieux un complément.
Pour son reportage, Michèle Roten se fait expliquer le processus sur place. — © JORDI RUIZ CIRERA
Cinq reportages sur ce qu’il reste
De fait, les déchets nucléaires ne sont qu’un point de départ. Le nouveau Magazine du siècle, intitulé «Trash», s’intéresse aux déchets sous des formes très diverses. Il s’agit d’une classification contextuelle. Que se passe-t-il lorsque quelque chose a perdu de sa valeur pour nous? Qu’advient-il de nos déchets? Qui vit de leur traitement? Et qui en assume les risques? La question centrale est de savoir ce qui peut être recyclé et ce qui ne peut pas l’être. A travers cinq reportages, quatre journalistes s’intéressent à différents aspects de notre culture persistante du jetable:
Dans le cadre d’une expérimentation personnelle, l’auteure Michèle Roten a consommé pendant toute une journée du «trash», composé de fast-food, de boissons énergisantes, de téléréalité (Love is Blind), d’Instagram ou de Temu. Elle montre comment de tels contenus stimulent le système dopaminergique et procurent un soulagement cognitif. En fin de compte, la surconsommation entraîne un vide intérieur et le retour à un comportement plus sensé.
Dans son expérience de réflexion «Ma vie, ma trace de déchets», Florian Leu dresse le portrait d’une empreinte écologique individuelle qui, au fil d’une vie, atteint en moyenne 40 tonnes de déchets. Il s’interroge également sur les déchets qu’une vie humaine laisse derrière elle, par exemple les quantités énormes de produits chimiques éternels (PFAS) et de microplastiques.
Sebastian Sele suit le parcours des déchets électroniques européens jusqu’à Accra, la capitale du Ghana. Ce qui est inutilisable finit dans une décharge toxique. Des ouvriers y brûlent du plastique pour en extraire du cuivre précieux. Le reportage montre la dépendance paradoxale de la population locale vis-à-vis d’un système qui détruit sa santé tout en assurant son existence.
Elisabeth Krainer s’intéresse aux munitions immergées dans la mer Baltique par les Alliés peu après la Seconde Guerre mondiale. On parle ici d’environ 300 000 tonnes. En raison de la corrosion progressive, des substances toxiques telles que des explosifs (TNT), du phosphore et des métaux lourds risquent de pénétrer dans l’eau. Cela met l’environnement en danger, entraîne la formation de zones mortes et menace la chaîne alimentaire.
Dans son cinquième reportage, Michèle Roten boucle la boucle avec son documentaire. Elle approfondit les possibilités et les limites du recyclage des déchets nucléaires ainsi que les raisons pour lesquelles la Suisse a opté pour le dépôt en couches géologiques profondes. On peut toutefois regretter qu’il ne soit pas explicitement précisé que l’exportation de déchets nucléaires à l’étranger est interdite par la loi depuis 2018 et qu’il n’existe aucune usine de retraitement en Suisse.
«Ensemble, ces histoires mettent en lumière un phénomène remarquable: les déchets ne disparaissent pas par magie lorsque nous les jetons. Ils changent simplement d’endroit, de forme ou de propriétaire. Et parfois, ils reviennent des décennies plus tard.» Voici la conclusion qui ressort de la cinquième édition de 500m+. Qu’est-ce que cela signifie pour les déchets radioactifs? Même si de nouvelles technologies vont permettre d’en valoriser davantage à l’avenir, la question reste de savoir ce qu’il adviendra du reste. En l’état actuel des choses, un dépôt en couches géologiques profondes est donc considéré comme une garantie à long terme.
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