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C'est le grand flou, un mystère à peine éclairé : où et comment est née Bruxelles ? Une chose paraît acquise : la ville n'a pas l'ancienneté de ses voisines Tongres et Tournai. Aucune trace d'un établissement gallo-romain à l'intérieur du Pentagone ne lui offre cet honneur. Non ; Bruxelles est une dame de "deuxième génération", une de ces villes qui émergent "au XIᵉ siècle à la faveur de l'essor économique et commercial en Europe occidentale", note le médiéviste de l'Université de Gand Bram Vannieuwenhuyze dans l'ouvrage L'histoire de Bruxelles en cartes anciennes. La première mention connue du nom de la ville remonte d'ailleurs à 1015 : un toponyme formé à partir des mots germaniques bruoc (marais) et zele (habitation ou hameau).
Plus encore : Bruxelles n'aurait pas surgi en un seul endroit, mais serait l'unification au XIIIe de différents noyaux de peuplement : une ville puzzle en quelque sorte, dont les 19 communes et les 6 zones de polices que peinent à unir l'administration fédérale sont sans doute le témoignage.
Ces "noyaux de peuplement" – un port sur la Senne, les quartiers des élites sur les collines, les zones agricoles aux périphéries… – ont longtemps bénéficié de l'environnement géographique et naturel de la ville. Car si les facteurs économiques, culturels, historiques, techniques, militaires qui influencent une cité sont largement documentés dans L'histoire de Bruxelles en cartes anciennes, l'ouvrage mentionne également l'influence de l'eau, de la terre et du bois dans le devenir de la Bruxelles médiévale. Petit voyage à travers les siècles.
Dans les entrailles d'Uccle, la cathédrale invisible qui protège les riverainsLa grâce des ruisseaux
Voûtée depuis 1872, on ne la voit presque plus. C'est pourtant elle, la rivière de la Senne, qui caractérise le relief de Bruxelles en l'encaissant profondément. Les cyclistes qui dévalent jusqu'au centre-ville en savent quelque chose. La Senne n'est pourtant pas le seul cours d'eau bruxellois. La Woluwe ou le Maelbeek ont aussi tracé leurs méandres. Et bien d'autres ruisseaux confluent avec ces rivières. La toponymie de la ville leur rend d'ailleurs hommage. Les Woluwe bien sûr, les communes de Molenbeek, Etterbeek, Schaerbeek, Anderlecht, Jette et Laeken, le village de Neder-Over-Heembeek, les stations de métro de Maelbeek et Roodebeek portent le nom de ruisseaux. Même Watermael-Boitsfort fait partie de la bande. "Étymologiquement, 'Watermael'désigne une dépression ou un terrain communal près de l'eau, tandis que 'Bosvoorde'fait référence à un gué dans un ruisseau", note Bram Vannieuwenhuyze.
Bien des villages et hameaux qui finiront par former Bruxelles doivent donc leur existence à un petit cours d'eau, "indispensable pour vivre et travailler". Dès le XIIe siècle, mentions sont d'ailleurs faites de moulins pour produire de l'huile, du malt, de l'écorce, de la peinture et – plus tard – du papier.
Poèmes, dîner et feu d'artifice
Compagne, l'eau pouvait se montrer rebelle. Les générations ont dû se battre contre les inondations, et travailler pour dévier et canaliser les cours d'eau afin d'assécher les marécages ou nourrir les moulins. "On suppose par exemple que l'île Saint-Géry et la petite île située près de l'actuelle place Fontainas furent créées artificiellement pour faire tourner les moulins", souligne le médiéviste.
Les Bruxellois eurent cependant le dernier mot. Alors que la Senne, seul courant navigable, s'ensablait à la fin du Moyen-Âge, ils inaugurèrent au XVIe siècle le canal de Willebroek. Plus accueillant pour les bateaux des marchands, ce canal permettait aussi d'éviter Malines, ville concurrente, qui imposait ses taxes aux embarcations qui empruntaient la Senne. Le baptême de cette nouvelle voie fut célébré avec faste en octobre 1561, note l'historien de l'ULB Christophe Loir. La semaine entière fut animée par des pièces humoristiques, des refrains ou des poèmes à la gloire du canal, une messe fut célébrée le dimanche 12 octobre avant qu'"un somptueux dîner" soit servi à l'hôtel de ville sous un feu d'artifice et des feux de joie.
Au XIXe, fin de la partie : pour assainir et moderniser la ville, la Senne et le Maelbeek furent voûtés. Bruxelles n'a plus peur de l'eau, mais demeure marquée par elle. Aujourd'hui, bien des populations pauvres vivent encore sur les terrains du contrebas, proches du cours de la Senne, là où se situaient les usines.
Des cartes du temps où Bruxelles bruxelaitL'atout forestier
L'histoire de Bruxelles est aussi une histoire de futaies, de chasse, et de martelage : elle est "intimement liée à son voisinage avec la forêt de Soignes", note l'historienne de l'ULB Claire Billen. Celle-ci, en effet, lui a procuré des ressources essentielles : matériaux de construction, bois de feu, charbon, espace de pâturage… Mieux : l'historienne note que la forêt a participé au statut de la ville. Soignes aurait en effet "contribué à attirer le souverain qui la détenait au titre de domaine fiscal et y entretenait une vénerie prestigieuse". "La résidence du duc de Brabant à Bruxelles […] a orienté de manière décisive le destin de la ville comme capitale." Or, "la proximité de la grande forêt et de ses chasses en était l'un des atouts".
Dépeçage, tramways et tristes mines
L'histoire ne s'arrête pas là. Au XVIIIe, les Autrichiens repeuplent la forêt avec des chênes et des hêtres qui lui assureront son prestige. Son âge est d'or, et son étendue court sur 10 000 hectares. Le XIXe arrive cependant avec Guillaume de Hollande, ses révolutions puis ses marchands, ratiboisant les terrains forestiers qui ne rassemblent plus que 4 300 hectares aujourd'hui.
Que s'est-il passé ? "Domaine du souverain depuis au moins un millénaire, Soignes a été privatisée par une opération ingénieuse de Guillaume Ier de Hollande, raconte Claire Billen. Devenu roi des Pays-Bas réunis en 1814, confronté aux dettes colossales de son nouvel État et désireux d'en développer l'économie […] le roi se fait attribuer l'ensemble des domaines du pays en déduction de sa liste civile. Une fois cette opération réalisée, il cède ces vastes biens fonciers à une société de banque, la Société Générale."
La révolution belge de 1830 fera trembler cette Société qui se dépêchera de vendre son patrimoine. "C'est ainsi que la forêt de Soignes est aux deux tiers dépecée en moins de cinq ans (1831-1835). Agriculteurs, industriels, investisseurs fonciers, élite fortunée bruxelloise achètent les parcelles mises en vente publique, les déboisent ou les lotissent. En 1843, ce qui reste encore aux mains de la Banque est rétrocédé à l'État belge. La ville de Bruxelles s'en fait concéder un secteur dégradé qu'elle transforme en parc d'agréments : le bois de la Cambre."
"Les Flamands et les Wallons n'ont jamais vraiment aimé Bruxelles"Les Bruxellois du XIXe apprécient cependant les frondaisons de Soignes. Ils s'y aventurent, la rejoignent en tramway, y installent restaurants, buvettes, laiteries, guinguettes. Sa protection "devient une affaire politique". Aujourd'hui encore. Alors que la forêt constitue le principal espace vert de la Région de Bruxelles-Capitale, les débats sont souvent sérieux à l'égard de son repeuplement devant la triste mine de ses hêtres légendaires, menacés par les bouleversements climatiques.

Les avoines de Jette et Ganshoren
Bruxelles est aussi son sol. Dès le Néolithique, on retrouve des traces de communautés agricoles aux portes de la ville actuelle. À Jette, Anderlecht ou Laeken, les terrains portent encore les empreintes de labours répétés. Durant le Moyen Âge, "champs, jardins, vastes prairies entrecoupées de chemins ruraux, fermes et hameaux dispersés composaient alors le paysage autour de la ville de Bruxelles en pleine expansion", précise l'ouvrage. Jette et Ganshoren, par exemple, sont alors recouvertes de céréales, blés, seigles et avoines (ainsi que du houblon au XVIIIe).
Si la terre est bonne pour l'agriculture, elle servira aussi le bâti. "À partir du XIXe, les couches de grès du Brucellien sont exploitées pour produire notamment des remblais destinés aux travaux d'infrastructure." On retrouve ainsi sur les cartes anciennes des mentions de carrières et de sablières utiles pour fonder les trottoirs, les routes ou le lit des chemins de fer et de tramway.
Les collines des pouvoirs
Entre-temps, les différents pouvoirs se seront servi du relief. Au Moyen Âge, le politique choisira la colline du Coudenberg (les palais royal et de la nation y sont toujours). Le pouvoir religieux élira la colline voisine pour sa cathédrale des Saints-Michel-et-Gudule. L'hôtel de ville par contre – siège de l'administration urbaine – s'établit dans la ville basse, au milieu des artisans et des commerçants.
Aux portes de la forêt, arrosée de cours d'eau, portée par la croissance de l'Europe occidentale, Bruxelles finira par s'imposer dès le XIVe comme capitale du duché de Brabant, puis des Pays-Bas bourguignons. Elle doit alors "sa croissance et sa prospérité essentiellement à l'industrie textile locale", note Bram Vannieuwenhuyze. "Une grande partie des 30 000 à 40 000 habitants de la ville gagnent leur pain comme tisserands, foulons, tanneurs, peigneurs ou teinturiers." "D'autres secteurs prospères sont le négoce du bois, lequel provient principalement de la forêt de Soignes, et la construction." "Enfin, Bruxelles dispose d'une industrie alimentaire dynamique, comme en témoigne aujourd'hui encore la célèbre rue des Bouchers, où se trouvent les échoppes des vendeurs de viande au Moyen Âge."
On y revient. Pour l'abreuver et la nourrir, la ville – ceinte de murs – n'est pas isolée : dans la campagne alentour, sur des terrains élevés et le long des ruisseaux, se développent Anderlecht, Molenbeek, Jette et Laeken, Schaerbeek, Saint-Josse, Ixelles ou Saint-Gilles. Autant de villages que Bruxelles annexera pour devenir la métropole que l'on connaît, puzzle attachant et complexe.
Bruxelles deviendra-t-elle une ville à la française ? "L'embourgeoisement de certains quartiers interroge"Le livre
Les origines politiques, les modes urbanistiques, l'engouement culturel, le tracé des rivières, les années de guerre, l'industrialisation, l'agriculture… Des dizaines de causes existent pour comprendre ce qu'est devenue une capitale. En parcourant mille ans d'histoires et en s'appuyant sur des dizaines de cartes anciennes, un collectif d'historiens (Bram Vannieuwenhuyze, Philippe De Maeyer, Michèle Galand, Christophe Loir, Guy Vanthemsche) vient de publier chez Racine un ouvrage intitulé L'histoire de Bruxelles en cartes anciennes. On y découvre la place des morts dans la ville, les débuts de l'embellissement urbain, les quartiers chics et plus pauvres, Bruxelles sous les bombes, l'importance du réseau ecclésiastique au Xe siècle, l'arrivée du métro et des touristes… Au fil des pages et des cartes inédites, on y comprend mieux la Bruxelles d'aujourd'hui.

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