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Ce qu’il reste de «La richesse des nations», 250 ans après sa parution

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Publié pour la première fois le 9 mars 1776, La richesse des nations, d’Adam Smith, est encore aujourd’hui un ouvrage incontournable de la science économique. Bien que les propos avancés par l’auteur aient été largement détournés au fil des siècles, les constats qu’il émettait à l’époque demeurent étonnamment pertinents en 2026. Le Devoir s’est penché sur cette œuvre phare, 250 ans après sa parution.

« La richesse des nations est un livre un peu comme la Bible. Tout le monde le cite, mais personne ne l’a lu », avance James Otteson, professeur en éthique des affaires à l’Université de Notre-Dame, en Indiana.

« On dit souvent d’Adam Smith qu’il est à l’origine de ce que l’on considère aujourd’hui comme l’économie en tant que discipline », souligne celui qui a écrit plusieurs livres sur le célèbre Écossais. Ce dernier disait faire de l’« économie politique », une façon de concilier la philosophie morale et les principes du raisonnement économique.

Smith était bien au fait que la société dans laquelle il vivait était fortement inégalitaire, rappelle M. Otteson. « Il cherchait une façon de permettre à tout le monde d’améliorer sa situation, pas seulement les mieux nantis. »

Dans Recherches sur la nature et les causes de la richesse des nations, l’auteur mettra notamment l’accent sur le droit à la propriété privée et sur le commerce. Il était convaincu que la prospérité de tous viendrait en facilitant les échanges et en assurant les droits de propriété.

« La question qu’il s’est posée est la suivante : comment pouvons-nous permettre à ces personnes de sortir de la misère ? » résume James Otteson. Une question qui demeure toujours aussi pertinente, 250 ans plus tard.

Au royaume des mal cités

« Il ne voulait pas la croissance économique pour la croissance économique», souligne le professeur titulaire à HEC Montréal Thierry C. Pauchant. «Ce qu’il voulait, c’est que les biens et les services de base coûtent moins cher à la population. »

La pensée de Smith a été largement pervertie au fil du temps, souligne M. Pauchant. Il pense notamment au politicien conservateur Edmund Burke (1729-1797) et à l’économiste Thomas Malthus (1766-1834), qui ont contribué à évacuer les notions de progrès social et d’éthique du discours de Smith.

Plus d’un siècle plus tard, l’économiste autrichien Friedrich Hayek (1899-1992) va plus loin en mettant à l’avant le concept d’une « main invisible », à peine évoquée dans l’œuvre de Smith, pour justifier le laisser-faire économique. Plusieurs de ses contemporains, dont Paul Samuelson (1915-2009), contribueront à ancrer cette mauvaise interprétation.

« Ce dogme s’est installé partout parce que ça avantage le milieu des affaires », déplore M. Pauchant. Partout, y compris dans nos universités. Il s’agit d’« une propagande qui est fausse sur le fondateur de l’économie pour faire croire qu’il y a une main invisible, qu’il faut laisser faire, que le libéralisme économique profite à tout le monde ».

La main invisible ne se voulait pourtant pas une loi universelle. Il s’agissait plutôt d’une métaphore voulant qu’un marchand, en investissant dans l’industrie nationale plutôt qu’à l’étranger, par souci de sécurité, va chercher son propre gain et servir par le fait même l’intérêt de la société.

La place du gouvernement

Dans Adam Smith, l’antidote ultime au capitalisme (2023), Thierry C. Pauchant avançait la thèse selon laquelle Smith n’était pas capitaliste, un terme qui n’existait pas à l’époque de La richesse des nations.

« Il y a une confusion très importante aujourd’hui entre ce qu’on appelle le capitalisme et ce qu’on appelle économie de marché, relève M. Pauchant. Le capitalisme est une façon d’utiliser l’économie au profit des gens les plus nantis et des gens avec le plus grand pouvoir. »

Adam Smith défendait plutôt l’économie de marché, un système basé sur la propriété privée dans lequel les agents économiques réalisent des échanges de manière décentralisée. « Il croyait que les êtres humains ordinaires peuvent trouver comment améliorer leur propre vie si on leur en donne la chance », explique James Otteson.

Cela dit, le gouvernement avait bel et bien un rôle — quoique limité — à jouer aux yeux d’Adam Smith, selon qui l’État doit assurer la défense des frontières, la sécurité intérieure — dont la police et le système judiciaire — et certaines institutions publiques, ajoute-t-il.

Avec ce dernier point, Smith laisse notamment la porte ouverte au financement public de l’éducation, de la santé publique et de certaines infrastructures de transport. « Ces systèmes doivent être gérés hors économie le marché, soutient M. Pauchant. Mais pour tout le reste, […] une économie de marché où la concurrence est réelle, c’est très efficace. »

Ce qu’il en reste en 2026

« On a l’impression que l’économie de Donald Trump, qui est une économie oligarchique, est une économie qui nous fait croire que si les GAFAM et l’Amérique vont bien, tout va bien, constate M. Pauchant. C’est totalement faux et, malheureusement, c’est habillé de l’aura d’Adam Smith, qui est un auteur prestigieux. »

En effet, l’Écossais conspuait les monopoles et les entreprises qui abusaient de leur position dominante pour écraser la concurrence, au détriment des gagne-petit. Tout porte à croire qu’il serait horrifié de voir une poignée d’entreprises dominer leur marché, comme il l’était en observant les comportements colonialistes de la East India Company, « les GAFAM de son époque », selon M. Pauchant.

« Quand Smith a écrit [La richesse des nations], le président des États-Unis s’appelait Georges Washington, le vice-président s’appelait John Adams et le secrétaire d’État s’appelait Thomas Jefferson, poursuit-il. Regardez qui est en poste présentement et vous allez comprendre qu’il y a une certaine régression. »

Dans ce contexte, M. Pauchant en appelle à retourner aux écrits des « pères fondateurs » afin de ne pas répéter les erreurs de l’Histoire. Il pense qu’on doit se souvenir que Smith a contribué à « inventer une façon différente de faire de l’économie, qui est au service du progrès social ».

Remettre les pendules à l’heure

On gagnerait à mieux comprendre ce que nous disait Adam Smith, assure Thierry Pauchant. « Si on comprenait réellement ce qu’il disait […], on pourrait enfin libérer le langage, libérer les théories et arrêter le monopole de pensée qu’on impose aujourd’hui. »

Selon M. Pauchant, nous sommes à l’aube d’un changement de paradigme. « Le capitalisme est tellement devenu outrancier, il est tellement contre l’environnement, contre le droit des personnes, contre la paix dans le monde, que les gens vont commencer à réagir en disant : “On ne veut pas ça.” »

« [Smith] était d’avis que l’économie visait en réalité à améliorer la vie des êtres humains, conclut James Otteson. Il ne s’agissait pas tant de favoriser un pays ou ses dirigeants. Il s’agissait de permettre aux personnes situées au bas de la pyramide économique de s’en sortir et d’améliorer leur vie. »

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