Un char de bronze vieux de 2 500 ans vient de sortir de terre à Casas del Turuñuelo, près de Guareña, dans la province de Badajoz. La pièce, unique en son genre sur toute la péninsule Ibérique, a été présentée début juillet 2026 par l’Institut d’archéologie de Mérida (IAM-CSIC) lors d’une conférence de presse au siège du CSIC à Madrid. Personne, avant cette huitième campagne de fouilles, n’imaginait qu’un objet aussi sophistiqué puisse dormir sous ce tertre de terre battue depuis l’époque tartessienne.
Le peuple qui a laissé cet héritage s’appelait les Tartessiens, une civilisation qui a prospéré dans le sud-ouest de la péninsule au premier millénaire avant notre ère, façonnée par les échanges entre communautés locales et colons phéniciens. Casas del Turuñuelo appartient à la phase tardive de cette culture, quand son centre de gravité s’est déplacé vers l’intérieur des terres, dans la région du Guadiana, en Estrémadure actuelle, après le déclin de son cœur historique autour de l’actuelle Séville. Le site n’était ni une simple résidence ni un sanctuaire ordinaire : son échelle, son architecture et ses vestiges suggèrent un lieu où pouvoir politique, administration et religion se confondaient.
À retenir
- Un char de bronze étrusque découvert dans les ruines d’un sanctuaire tartessien vieux de 2500 ans
- Une civilisation a volontairement enterré son propre centre de pouvoir après un dernier grand banquet funéraire
- Les premiers indices d’un commerce de luxe entre Tartessos et la Méditerranée centrale, à des centaines de kilomètres de la côte
Sommaire
- Un char qui n’aurait jamais dû traverser les siècles intact
- Le dernier repas avant l’enterrement volontaire
- Une décennie de surprises archéologiques qui ne faiblit pas
Un char qui n’aurait jamais dû traverser les siècles intact
Les travaux de la huitième campagne de fouilles menée par l’Institut d’archéologie de Mérida ont mis au jour un char de bronze exceptionnel, à la structure et à la décoration jamais observées auparavant dans la péninsule ibérique. Les archéologues n’ont récupéré qu’environ la moitié de ce véhicule cérémoniel : deux roues complètes et une partie de la caisse en bronze, ce qui suffit pourtant à apprécier une technologie de fabrication sophistiquée. La codirectrice des fouilles, Esther Rodríguez, n’a pas caché son enthousiasme en qualifiant la découverte de l’un des jalons majeurs jamais réalisés sur ce site tartessien.
La décoration raconte à elle seule une histoire mythologique venue d’ailleurs. La caisse est ornée de figures en relief : sur la face avant, Achéloos, une divinité fluviale associée au monde souterrain ; sur les côtés, deux griffons à tête d’aigle et corps de lion ; et aux extrémités, deux figures humaines aux bras levés soutenant l’ensemble de la structure, reposant sur deux roues elles aussi décorées. Un bestiaire qui n’a rien de local. Les seuls exemples similaires connus proviennent de l’antique Étrurie, dans l’Italie actuelle, d’où le char pourrait bien être originaire selon les premières interprétations. Un test isotopique du plomb doit encore confirmer cette hypothèse, mais si elle se vérifie, ce serait la première preuve matérielle tangible d’un commerce de luxe entre les Tartessiens et le Mediterranée centrale, à des centaines de kilomètres de la côte.
Ce n’était donc pas un char de guerre ni un simple moyen de transport. Selon Sebastián Celestino, l’autre codirecteur du projet, sa fonction exacte reste à déterminer, mais elle serait « liée à des activités rituelles associées aux banquets ». Une hypothèse renforcée par le lieu même de la découverte : la pièce a été retrouvée juste à côté de la fameuse « salle du banquet », ce même espace qui a livré le témoignage du dernier repas partagé par la communauté avant qu’elle ne décide de fermer le bâtiment pour toujours.
Le dernier repas avant l’enterrement volontaire
C’est là que l’histoire prend une tournure presque cinématographique. À la fin du Ve siècle avant notre ère, les habitants de Turuñuelo n’ont pas fui, ni été chassés par un envahisseur. Les experts pensent que la communauté a elle-même orchestré un effondrement planifié pour mettre fin à l’usage du sanctuaire : les habitants ont organisé un immense banquet funéraire, sacrifié leurs précieux animaux de trait, puis brisé leur vaisselle raffinée, avant d’enterrer leurs biens les plus précieux sous une épaisse couche d’argile compactée. Un rituel de clôture volontaire, presque un adieu cérémoniel à un lieu de pouvoir et de culte.
Le bilan matériel de ce sacrifice collectif reste vertigineux. En 2017 déjà, les chercheurs avaient découvert les restes du plus grand sacrifice animal du Mediterranée occidental : au moins 52 chevaux, 4 vaches, 4 porcs et un chien retrouvés dans une cour du complexe. Cinquante-deux chevaux abattus d’un coup, pour un seul rituel de fermeture : à titre de comparaison, c’est à peu près le cheptel équin d’un village entier, sacrifié en une seule cérémonie plutôt que vendu ou utilisé. Paradoxalement, cette destruction volontaire a agi comme un formidable système de conservation. Cet acte final a permis de préserver la structure et son contenu : en recouvrant le bâtiment d’argile, ceux qui ont quitté Turuñuelo ont scellé un monde que les archéologues exhument aujourd’hui couche après couche. Sans ce geste apparemment destructeur, le char de bronze n’aurait probablement jamais survécu jusqu’à nous.
Une décennie de surprises archéologiques qui ne faiblit pas
Le char rejoint une liste déjà impressionnante de trouvailles qui, année après année, obligent à réécrire l’histoire de Tartessos. Le site a produit une série continue de découvertes majeures depuis dix ans : le plus grand site de sacrifice animal connu en Méditerranée occidentale en 2017, les premières représentations humaines de la culture tartessienne en 2023, et le plus ancien autel de marbre grec trouvé en Méditerranée occidentale en 2025. En 2024 s’y était ajoutée une plaque d’ardoise gravée de scènes guerrières et porteuse d’un alphabet paléo-hispanique méridional, preuve que cette société, longtemps jugée dépourvue d’écriture ou d’art figuratif, était en réalité bien plus complexe qu’on ne le pensait.
Autour du char, d’autres objets venus de loin racontent la même histoire de connexions lointaines. Les archéologues ont trouvé des objets de luxe importés, dont des céramiques de la région de l’Attique en Grèce, un vase en albâtre d’origine égyptienne, et des ivoires décorés de figures de guerriers ainsi que de motifs végétaux et animaux évoquant des ateliers de Méditerranée orientale. Un bronzier étrusque, un potier grec, un tailleur d’albâtre égyptien : sans le savoir, tous ont contribué à ce même décor funéraire enfoui dans une plaine d’Estrémadure, loin de toute côte.
Les pièces récupérées cette saison, char compris, partent désormais vers le Service de conservation, restauration et études scientifiques du patrimoine archéologique de l’Université autonome de Madrid, où elles seront nettoyées et analysées dans les mois qui viennent. Le test isotopique du plomb, en particulier, devrait trancher définitivement la question de l’origine étrusque du char. En attendant, une question reste ouverte et continue de hanter les chercheurs : pourquoi une communauté aussi prospère, capable de s’offrir des importations venues de trois continents, a-t-elle choisi d’enterrer volontairement son propre sanctuaire plutôt que de le transmettre aux générations suivantes ?
Sources : greekreporter.com | en.ara.cat


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