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Il est important de savoir d'où l'on vient. En rouvrant les portes du passé, on peut parfois découvrir des faits surprenants sur sa famille. C'est ce qui est arrivé à Guillaume Fuchs, ostéopathe d'une trentaine d'années, qui a décidé de se replonger dans l'histoire de son arrière-grand-père, René Motais de Narbonne, aviateur disparu en plein vol en 1948. Sorti officier de l'armée de l'air de l'école d'Istres, ce dernier a servi en Afrique du Nord pendant la Seconde Guerre mondiale et a participé à la Libération de Paris en 1944 : il a été le premier à survoler les Champs-Elysées "pour libérer symboliquement les cieux".
Pilote mais aussi écrivain, journaliste et conférencier, René Motais de Narbonne a ensuite fondé l'"Escadrille Mercure" en 1946, la première entreprise privée française d'avion-taxi, qui transportait notamment des hommes d'affaires et personnalités politiques. En 1947, il a réalisé un record avec "Le Circuit des Capitales" (Paris-Genève-Rome-Vienne-Prague-Bruxelles-Paris), soit 3400 km en 15h40 de vol et le tour de Méditerranée (Paris-Nice-Tunis-Alger-Oran-Tanger-Madrid-Bordeaux-Paris) en 24h10, faisant de lui un grand nom de l'aviation.
C'est le 8 novembre 1948 que tout a basculé, comme le raconte son arrière-petit-fils à Linternaute.com. Lors d'un vol entre Paris et Londres, René Motais de Narbonne disparaît en mer à bord de son Beechcraft C18S F-BEAF, qu'il avait surnommé "Pétrel" en référence à l'oiseau de la Réunion où sa famille a des racines. Engagé suite à une grève chez Air France, il transportait les membres de l'équipe de hockey tchécoslovaque qui allait participer au championnat du monde.
L'avion "est parti dans le mauvais sens et on ne sait pas pourquoi"
Dès le décollage de l'aéroport du Bourget, l'avion "est parti dans le mauvais sens et on ne sait pas pourquoi" et une demi-heure plus tard, le contact radio s'est coupé. "Officiellement on n'a retrouvé ni corps, ni débris, ni quoi que ce soit. Il a disparu avec son radio André Robert et ses six passagers", nous raconte Guillaume Fuchs. L'enquête a conclu à un dérèglement dû à l'acier des patins à glace des hockeyeurs : il aurait provoqué un dysfonctionnement des appareils de navigation, les bagages étant rangés en dessous. C'est en tout cas cette version qui a été livrée à la famille Motais de Narbonne.
Beechcraft C18S F-BEAF dans lequel René Motais de Narbonne a disparu © Guillaume Fuchs
En 2025, Guillaume Fuchs a finalement décidé de se pencher sur cette affaire. Il a alors découvert sur le site des archives nationales un dossier d'enquête d'un tout autre ordre, étant classifié pour "enlèvement et séquestration". Il a pu le consulter grâce à ses liens familiaux avec la victime. Premier élément qui remet en cause la thèse de l'accident : en 1949, la femme du défunt avait porté plainte. Elle soupçonnait les sportifs d'avoir détourné l'avion pour fuir l'URSS car la Tchécoslovaquie venait à l'époque d'être annexée et que les joueurs pouvaient vouloir passer à l'Ouest.
Cette enquête civile démonte l'explication des patins à glace, qui ne tenait pas debout. "Elle est explicitement niée dans l'enquête civile, il est dit que cela n'aurait pas déréglé suffisamment pour perdre l'avion, que le pilote était de trop bonne qualité pour se perdre ainsi, donc il y a une autre raison", indique Guillaume Fuchs. Le détournement par les sportifs ne serait toutefois pas envisageable non plus car les joueurs avaient ramené des souvenirs pour leurs familles. D'autres membres de l'équipe se sont aussi enfuis deux jours plus tard, par d'autres moyens.
Un mystère aux confins de la guerre froide et de la création d'Israël
"La conclusion de l'enquête est que ce n'est pas un accident. Il est arrivé quelque chose dans l'avion", résume le descendant de Motais de Narbonne. En plus de la mauvaise direction au décollage, les procès verbaux des contacts radio ont raconté que "le pilote paraissait tendu, n'était pas comme d'habitude, et tous diront qu'il s'était passé quelque chose qui faisait que la situation n'était pas normale". En épluchant les archives journalistiques, en contactant des associations de recherches d'épaves et en prenant des contacts en Angleterre et en Slovaquie, l'enquête de Guillaume Fuchs progresse. Les autorités du pays de l'Est lui ont livré un détail surprenant : selon eux, "on a retrouvé deux corps dont celui du pilote, mais on ne sait où ils sont actuellement".
Guillaume Fuchs a établi deux hypothèses possibles pour expliquer la disparition. La première serait que l'avion a été détourné, mais pas par des hockeyeurs. Sur les six embarqués, deux d'entre eux ont été retenus à l'ambassade avant le départ car ils n'obtenaient pas leur visa. Leur identité n'a ensuite pas été contrôlée à l'aéroport et ils sont rentrés dans l'appareil à la dernière minute. "Deux personnes auraient très bien pu se faire passer pour des joueurs et monter dans l'avion. Les joueurs qui ne parlaient pas le français n'auraient pas signalé assez vite que ce n'étaient pas les bonnes personnes", explique l'intéressé.
Toutes les théories sont dès lors explorées, comme celle d'une manœuvre du bloc de l'Ouest pour "brouiller les accords entre la France socialiste et l'URSS", en avançant cyniquement que Paris n'a "pas assuré la sécurité de membres de l'URSS". Une autre piste part de la relation de confiance entre René Motais de Narbonne et l'un de ses anciens passagers, Folke Bernadotte. Médiateur de l'ONU en Palestine à l'époque de la création d'Israël et de la première guerre israélo-arabe, ce dernier a été assassiné un mois et demi avant le vol fatal. "Il y a eu des discussions privées entre Bernadotte et de Narbonne, il aurait pu savoir des choses qu'il n'aurait pas dû, peut-être qu'il a été victime des informations qu'il détenait à l'époque", suggère Guillaume Fuchs.
© Guillaume Fuchs
"Je veux simplement savoir ce qui est arrivé à mon aïeul"
Si l'enquête n'a pas encore élucidé le mystère, un accès aux archives anglaises ou à celles de la Slovaquie pourraient constituer une clé. "Les archives de l'URSS ne sont pas forcément accessibles", précise Guillaume Fuchs. Le dossier d'enquête ne serait pas non plus complet et une autre enquête est enregistrée aux archives nationales, mais classifiée jusqu'en 2040. "Je pense que je peux atteindre la vérité si on me laisse l'atteindre, car j'ai eu accès à une partie de la correspondance privée du commissaire qui s'est chargé de l'enquête en France, où il dit clairement qu'on lui a demandé de donner un résultat qui n'est pas celui qu'il a réellement trouvé", poursuit-il. Et d'assurer : "La vérité existe et la France l'a [...]. Je veux simplement savoir ce qui est arrivé à mon aïeul, je n'attends pas de réparation, ça date d'il y a beaucoup trop longtemps. Je veux redorer sa mémoire car tout le monde le connaissait et pourtant un mois après l'accident, son nom n'a plus jamais été cité".
Si la route est encore longue, Guillaume Fuchs a déjà réussi à lever "l'omerta" qui régnait dans sa famille autour de cette affaire et s'est découvert une propre passion pour l'aviation au travers de l'histoire de son grand-père. "J'ai déterré des choses qui étaient ignorées de tout le monde. Le dossier de l'enquête, j'ai été la première personne à le toucher depuis 1951", conclut l'arrière-petit-fils du pilote disparu qui est en train d'écrire un livre pour graver cette histoire dans le marbre. "Je pense qu'il n'aurait pas voulu mourir autrement, en vol au-dessus de la mer". "L'accident pour nous serait de mourir dans un lit" disait Mermoz, figure légendaire de l'Aéropostale disparu en mer en 1936.


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