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Catastrophe d’Eséka, 10 ans après : ce qui a vraiment changé

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Le 21 octobre 2016, un train parti de Yaoundé pour Douala se disloquait à l’entrée de la gare d’Eséka. Catastrophe d’Eséka, 79 morts, plus de 200 blessés selon le bilan officiel, et un pays sonné. Dix ans plus tard, la commémoration se tient dans le recueillement, avec des prières œcuméniques à Eséka, Yaoundé et Douala. Mais l’anniversaire pose surtout une question simple : qu’est-ce qui a changé sur les rails ?

Le « vendredi noir » et la justice

Le train-voyageurs n°152VE de la Camrail quitte Yaoundé à 11h15. Il n’atteindra jamais Douala. À l’approche d’Eséka, dans une courbe accentuée, quatre voitures de queue se décrochent du reste de la rame et vont se renverser et s’écraser au bas d’un talus. Le reste du convoi poursuit sa course et se disloque presque totalement, onze voitures, à l’entrée de la gare, déraillant, arrachant et détruisant au passage les voies et les appareils de voie.

La locomotive n°3007, restée accrochée au fourgon générateur n°731 et à la voiture de première classe n°1323, a traversé toute la gare. Elle s’est immobilisée près de cinq kilomètres plus loin, dans le canton Eséka-Hikoa Malep. Le récit tiré d’un des rapports d’enquête commandés par le Tribunal de la Cour d’appel du Centre est glaçant. Le bilan, encore plus : 79 morts et 600 blessés selon ce rapport, sans compter les disparus. Les chiffres officiels diffèrent, on y reviendra.

Le soir même, le président Paul Biya parle d’une « catastrophe sans précédent dans notre pays » et ordonne une enquête approfondie. Quatre jours plus tard, le 25 octobre 2016, le décret n°2016/424 crée une commission d’enquête, présidée par Philemon Yang, alors Premier ministre. Ses conclusions sont rendues publiques le 23 mai 2017 : la responsabilité principale incombe à la Camrail.

La cause principale du renversement ? Une vitesse excessive, 96 km/h, sur une portion limitée à 40 km/h, avec une forte déclivité et des courbes serrées. Benoît Essiga, expert ferroviaire mandaté par le procureur général, admet aussi la responsabilité de la Camrail : un convoi surchargé en violation du tonnage prescrit, une rame composée de voitures ayant parcouru plus de 600 kilomètres sans vérification fiable, un freinage défaillant sur 13 voitures sur 17.

Le 26 septembre 2018, le tribunal de première instance d’Eséka reconnaît la Camrail coupable d’« homicide, blessures involontaires et activités dangereuses ». Certains de ses employés écopent de peines d’emprisonnement et de lourdes amendes. L’entreprise doit verser des indemnisations aux victimes, et continue de s’en acquitter à ce jour. Le chef de l’Etat avait aussi débloqué 1 milliard de F pour une assistance complémentaire.

La mémoire, les voix et le chantier

Franchement, la première chose qui frappe, c’est le silence qui entoure encore ces chiffres. Pas le même bilan d’un document à l’autre, des disparus qu’on ne compte pas. On attendait mieux sur ce point, dix ans après.

À Eséka, une stèle a été érigée sur un terrain de 3 000 mètres carrés, suivant les prescriptions du président en 2017. Un bloc sous forme de voiture voyageur encastrée dans un massif, haut de 18 mètres, surmonté d’un élément de voie ferrée. Quatre colonnes pour les quatre aires culturelles du pays. Les noms des victimes sont gravés sur le marbre. Le monument a été inauguré le 16 décembre 2022 par le ministre des Transports, Jean Ernest Masséna Ngallé Bibéhé. Sa gestion et son entretien restent à clarifier. Une convention a été signée le 6 août dernier entre le ministre des Arts et de la Culture, Bidoung Mkpatt, et le maire de la commune d’Eséka.

Du côté des survivants, les voix sont dures. Simon Minko’o dit Koppo, artiste musicien, raconte qu’il voyage encore en train, mais qu’il fait des cauchemars. Il évoque ces dix secondes qui ont tout changé, le sang, les corps, les cris. Franck Foute, journaliste, parle d’un événement qui reste un marqueur, et qui rappelle qu’on peut tout perdre en une seconde.

Et la Camrail ? La société dit avoir investi : fibre optique le long de la voie ferrée, géolocalisation en temps réel, détection de défaillance de freinage, contrôle automatique de la vitesse. Les locomotives GL30, neuves, ont été réceptionnées. La vitesse a été plafonnée à 90 km/h sur l’ensemble du réseau. Un Institut de formation professionnelle aux métiers ferroviaires en Afrique centrale a aussi été lancé.

Sur le papier, c’est un virage. Sur le terrain, il reste des lacunes. Le parc de voitures voyageurs vieillissant, dont le Comifer demande le renouvellement, reste un point noir. Les passages à niveau, les intrusions sur les voies, tout cela continue de poser question.

Le programme de modernisation du réseau, piloté par le Comifer avec l’appui d’Africa Global Logistics, prévoit 568 km de voie neuve, pour environ 530 millions d’euros. Les travaux ont commencé en 2024. La suite dira si le rail camerounais est vraiment devenu plus sûr.

Alain-Claude Ndom

Alain-Claude Ndom

Journaliste pour 237online.com, spécialisé dans les questions de société et la vie quotidienne des Camerounais.

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