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"Carpe, je te baptise lapin” : Socrate à l’assaut de la novlangue

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Une opinion de Pascale Seys (*), philosophe

"Lumières sombres", "paix armée", "réforme conservatrice", "Juif nazi", "gauchistes militants-gestapistes", "fascisme de gauche", "liberté surveillée", "égalité hiérarchisée", "guerre préventive", "opération spéciale permanente", "réalité alternative"… Vous reprendrez un peu de bouillon populiste ? Si baptiser carpe un lapin ne suffit pas à donner des nageoires au rongeur, piétiner le sens des mots et les idées brouille nos repères vitaux et érode la confiance dans la parole publique. Et si Socrate nous indiquait comment ne pas perdre le Nord ?

L'ironie pour démasquer l'imposture

Socrate (470-399) n'était pas un intellectuel auto-proclamé. Il était maçon de profession, c'est-à-dire qu'il pensait avec ses mains et se soumettait modestement aux exigences de la matière. Décrit comme robuste et résistant, il pratiquait la gymnastique, la course et la lutte, et il était capable de marcher longtemps en supportant la fatigue. Respectueux des autres et des lois de son pays, Socrate était un modèle de civisme. S'il a marqué l'Histoire, c'est parce qu'en plus d'être un artisan de l'endurance athlétique, il était le champion de l'intelligence critique : Socrate avait le don et l'audace de démasquer l'imposture, les contorsions sophistiques et l'indigence éthique des faux experts, communicants, falsificateurs, chefs d'églises et de partis. Sa principale qualité ? L'ironie. Il enjoignait à ses interlocuteurs de partir en quête de leurs véritables motivations, d'évaluer leurs connaissances, de se méfier des effets délétères de la gloire, de la corruption, du pouvoir et de l'argent. Il osait aussi cette question politique, qui résonnait au sein de la cité : qu'est-ce qu'une vie heureuse, pour moi comme pour les autres, alors que nous nous savons voués à mourir ?

Une arme secrète

C'est pour avoir posé ce genre de questions jusqu'à en payer le prix ultime, afin que d'autres puissent continuer à les poser librement, que Socrate demeure une figure vivante. En nous rappelant que nous avons un cerveau pour réfléchir, il nous offre une arme secrète pour faire face aux défis de l'existence : le cadeau de Socrate, et de quelques autres de sa trempe, c'est la possibilité de croire, malgré l'erreur, le doute et les contradictions, que la vérité, la beauté et la justice sont des valeurs qui méritent d'être recherchées pour elles-mêmes, non parce qu'elles sont absolues mais parce qu'elles ont une valeur absolue.

Faire confiance au langage

Parce qu'il refusait de céder au relativisme, Socrate appartient à la famille des gardiens de phares et des idéalistes chercheurs d'or. A la famille des Justes, aussi, tant la poursuite du vrai était pour lui indissociable de l'exigence morale et politique. En explorant le champ des valeurs, Socrate invitait ses interlocuteurs à réfléchir aux conditions d'une vie digne, "vivante". Or, réfléchir, quel qu'en soit l'objet, exige une attention particulière à la puissance constitutive du langage et à l'impact des mots.

Dans une dernière conversation qu'il tient avec ses amis avant sa mort – c'est dire si la cause est capitale -, Socrate met en garde contre ce qu'il considère comme le plus grand des périls : celui de devenir "misologue" (Phédon89d‑90e). Comme il existe des misanthropes ou des haineux des hommes, il existe des misologues ou des haineux des idées. Quand quelqu'un rencontre des arguments parfois vrais, parfois faux, Socrate explique qu'il peut finir par blâmer les mots plutôt que sa propre incompétence, et en venir à haïr l'effort de penser. Or, s'armer des mots justes, c'est apprendre à devenir compétent. Car les mots, capables d'éclairer le réel et de susciter des actions, nous aident à fonder, sur un socle commun, un monde où il fait bon vivre — ou du moins le tenter.

Habiter la langue comme on habite un pays

La langue n'est pas seulement un outil, un instrument de communication : c'est un territoire. Le lien entre la langue et l'habitat est évident, incarné : nous habitons la langue ou les langues que nous parlons. Et cette langue dont on dit qu'elle est maternelle, avec ses tournures particulières, ses règles et ses intraduisibles, façonne notre manière d'appréhender le monde, de le comprendre, de l'aimer, de le haïr. Les poètes le savent, dont le métier consiste à descendre précautionneusement dans les couches profondes du langage pour rejoindre la source du sens. C'est pourquoi, prendre soin du monde commence par prendre soin des mots, même les plus insignifiants, qui sont au cœur et au principe de la vitalité démocratique.

La puissance du petit

Face à une communication pervertie par la novlangue, le lexique de la consternation, en format court, est immensément riche : du côté des classiques, on compte ainsi, en français : "Ah !" pour la surprise, l'étonnement, ou l'incrédulité. "Oh !", pour l'émerveillement ou le choc léger. "Eh !" comme expression de la stupeur ou encore le "Bah !", sceptique ou indifférent.

Traduisent la confusion, les interjections "Hein ?" pour l'incompréhension totale, "Euh…" indique une légère hésitation face à l'inattendu, "Hmmm ?" dit la perplexité. "Pfff !" souligne le découragement ou la légère frustration et "Ouf !" ("Oufti !" dans sa version liégeoise) désigne un soulagement, mâtiné d'incrédulité. Si "Waouw !" traduit l'admiration ou la surprise extrême, le constatif "Hé ben !" peut désigner la stupéfaction. Un "Zut !" poli exprime la contrariété et le mythique passe-partout "Ah là là !" trahit l'exaspération douce et la confusion.

Il existe des formes plus soutenues, dans le registre court, comme l'exclamation classique, emphatique, parfois dramatique "Ô !", ou "Hélas !" pour dire son désarroi ou sa mélancolie face à l'incompréhensible, voire le théâtral "Diantre !", ou le "Αἰαῖ" socratique, lequel exprime un étonnement ancien. Enfin, pour créer un effet de vertige, rien n'empêche d'enchaîner plusieurs formules, telles que "Waouw ! Hein ? Oh là là… Hmmm…".

Quoi ?

Même dans sa forme minimale, la langue démontre sa capacité à transfigurer ce qui est petit en puissance signifiante et à insuffler de la clarté dans ce qui demeure confus. C'est ainsi que pour distinguer le vrai du faux, Socrate posait, en grec, une question courte, incisive : "Τι είστι ?", autrement dit : "Quoi ?" au sens de "Qu'est-ce que c'est ?","De quoi s'agit-il", "Comment définir cela ?"

Questionner est le premier pas vers l'élucidation de l'existence, et de cette pratique naît une joie immédiate, socratique et fécondante : celle de ne pas perdre complètement le nord. Ouf !

→ (*) Pascale Seys et la violoniste Shirly Laub donneront un "Philoconcert" sur le thème des liens au PBA de Charleroi le 10 mars 2026, à 12h30.


Les textes qui paraissent dans la rubrique Débats sont des contributions externes, qui n'engagent pas la rédaction.

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