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Bousculer les esprits avec la broderie, critiquer l’extractivisme avec la bienveillance, transformer des matériaux industriels avec un délicat travail artistique… Voilà comment l’artiste multidisciplinaire anishinabe Caroline Monnet explore notre rapport à la Terre et notre manière de l’habiter dans sa plus récente exposition à l’affiche à Montréal.
J'ai envie d'éveiller les consciences, j'ai envie de bousculer un peu le statu quo de comment qu'on est aujourd'hui comme collectivité pour qu'on prenne plus le temps de regarder ce qui nous entoure et de, finalement, respecter l'eau, les arbres, l'air qu'on respire, explique l’artiste concernant le choix du titre de l’exposition qui compte quelque 25 œuvres.
Ensemble, elles confrontent les visiteurs avec une contradiction : leurs formes fines, élaborées, voire labyrinthiques, sont faites à partir de matériaux industriels.

Equilibrium 1 et 2, comme toute les œuvres de Kwìngwan : la terre tremble, sont nouvelles et ont été créées pour l'exposition.
Photo : Radio-Canada / Dominique Degré
Toiles de polymères divers, mélamine, moustiquaire, fibres issues de procédés pétrochimiques en tout genre… Ce genre de matières premières n’a, a priori, rien de noble. Pourtant, Caroline Monnet est passée maître dans l’art de les transformer, en puisant dans sa culture anishinabe.
Ils sont découpés en bandes, ils sont cousus à la main. Il y a de la broderie sur ces matériaux-là, il y a de la découpe. Je veux en faire de la dentelle, je veux amener une poésie dans les matériaux industriels.
L'œuvre Wilderness incarne particulièrement bien cette volonté de l'artiste de provoquer la réflexion sur notre relation avec l’environnement. Ses motifs géométriques élaborés sont faits de gazon synthétique, une critique de la volonté moderne de dompter le monde naturel.

Wilderness est principalement faite de gazon synthétique.
Photo : Radio-Canada / Maxime Robert Lachaîne
"Wilderness", en français c'est un peu l'état sauvage, mais c'est un concept qui n’existe pas dans la philosophie autochtone, fait remarquer au passage Caroline Monnet. Les brins d’herbe artificielle sont disposés sur une surface réfléchissante, de sorte que les visiteurs sont confrontés à leur propre reflet lorsqu’ils s’approchent de l'œuvre.
Pour Twins Holding Balance, au contraire, nul besoin d’être près de l'œuvre pour en saisir l’essence. Cette imposante membrane de toiture verte est brodée avec une multitude de fils de polyester aux couleurs vives, qui s’entrecroisent, pour créer un imposant motif qui ne va pas sans rappeler une carte mère ou un disque dur.

L'oeuvre Twins Holding Balance a nécessité des mois pour être réalisée. Elle fait près de 2,6 mètres sur 4,2 mètres.
Photo : Radio-Canada / Maxime Robert Lachaîne
Les motifs, je les fais sur des logiciels de design. Donc, oui, c'est inspiré de la tradition, mais ça se veut futuriste, ça se veut comme de la planification urbaine, des codes QR, même, détaille Caroline Monet.
Pour moi, l'aspect de la "futurité" est important dans le travail. On est quand même tournés vers l'avenir, on n'est pas stagnants dans le passé, puis, de toute façon, tout est interconnecté, que ce soit le passé, le futur, le présent.
Habitat commun

Nòdin est fabriquée avec des centaines de bandes de polyéthylène de différents couleurs.
Photo : Radio-Canada / Maxime Robert Lachaîne
Pour Kwìngwan, Caroline Monnet a retenu plus spécifiquement tout un éventail de matériaux industriels destinés à la construction d’habitations. Je me suis toujours intéressée aux notions d'habitat, du territoire qu'on occupe, l'influence et l'impact qu'on a sur le territoire, comment il nous influence en retour, souligne-t-elle.
Ce qui m'intéresse, c'est de parler de la maison. La maison qu'on a tous en commun, c'est quand même la Terre. J'ai envie qu'on en prenne soin, j'ai envie qu'on réalise à quel point elle nous donne, et de pas être dans cette dynamique où on fait juste prendre sans jamais rien donner en retour.
Nòdin (« Le vent souffle », en anishinaabemowin) invite par exemple à penser à l'étalement urbain. L'œuvre est composée de longues bandes de polyéthylène utilisées dans les toitures. Elles sont disposées de manière à créer des cercles concentriques évoquant l’expansion de villes depuis un point central plus dense.
Le diptyque Breathing the Invisible, pour sa part, est construit comme les murs d’une maison : contreplaqué, laine minérale, puis une couche de gypse taillée de divers motifs.
Mes parents ont beaucoup rénové des maisons quand j'étais enfant. J'ai grandi entourée de ces matériaux-là, et j'ai voulu découper le gypse pour laisser paraître la laine rose à travers, un peu comme un objet archéologique en fait, décrit l’artiste.

Breathing the Invisible est construite exactement comme les murs d'une maison, mais on peut deviner dans les motifs la laine minérale.
Photo : Radio-Canada / Dominique Degré
Cette dernière fait également un lien entre l’industrie de la construction et les questions environnementales. Quelle est la vision qu'on a par rapport à ces matériaux-là, l'utilisation de ces matériaux dans la construction? Comment est-ce qu'on construit nos maisons? Est-ce qu'elles vont tenir 50 ans ou est-ce qu'il va falloir tout détruire et rebâtir?
Si Caroline Monnet se spécialise dans le travail de matériaux industriels depuis maintenant plusieurs années, les tisser et les broder pour créer toutes les œuvres pour Kwìngwan était nouveau pour elle.
J'essayais de vraiment déconstruire le matériel industriel pour l'utiliser comme mes outils, comme mes ancêtres auraient pu l'utiliser, relate-t-elle, expliquant au passage qu’elle a appris de manière autodidacte les techniques qu’elle a utilisées pour ses œuvres.
Il aura fallu plus d’un an de planification et de production pour mettre Kwìngwan sur pied, et bien que l’exposition soit signée Caroline Monnet, elle refuse de prendre tout le crédit. Bien au contraire.
J'ai une petite équipe d'assistants avec qui on travaille au quotidien et je dirais que c'est eux qui m'inspirent le plus, souligne-t-elle. Tout le travail délicat des mains, c'est plusieurs mains qui travaillent sur ces œuvres-là, qui tissent, qui cousent tous les jours, pièce par pièce.
Kwìngwan : la terre tremble est présenté à la galerie Blouin Division, à Montréal, jusqu'au 6 novembre.


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