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«Carmen», enfin!

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Carmen, de Bizet, a pris l’affiche à l’Opéra de Montréal samedi, avec Rihab Chaieb dans le rôle-titre. Même si tout n’y est pas parfait, parmi les productions de Carmen montées à Montréal ou Québec dans les 20 dernières années, celle-ci est la bonne. Et d’assez loin…

Il y a 151 ans, Bizet, un musicien mort à l’âge de 36 ans trois mois après la création de Carmen, composait l’opéra qui deviendra, comme l’avait prédit Tchaïkovski, le plus représenté au monde.

Cet opéra incarne à lui seul la force et la grandeur de ce qui rend une œuvre « classique » : son actualité. Au milieu des années 1970, grâce à la mezzo espagnole Teresa Berganza, Carmen devenait le portait de l’émancipation féminine. Son nouveau regard sur le personnage prenait le pas sur la gitane aux mœurs légères souvent dépeinte avant. Or, dans ces années 1970, et récemment encore, on osait appeler « crime passionnel » le fléau des féminicides. Alors que le type d’incarnation du personnage de Carmen imposé par Berganza va désormais de soi, c’est la dimension du féminicide sur scène qui touche particulièrement notre époque.

Filtres et lumières

Un metteur en scène, Leo Muscato (Florence 2018), est allé jusqu’à juger « inconcevable qu’on applaudisse le meurtre d’une femme ». Il a changé le livret et a fait tuer Don José par Carmen. Le philosophe Raphaël Enthoven avait alors tracé une ligne rouge : « On dénature une œuvre quand on veut lui imposer un filtre qui relève de la morale. La morale n’a rien à voir avec l’art. » Enthoven a évidemment raison.

Anna Theodosakis met en scène cette scène finale de manière élaborée en plaçant en parallèle le rituel tauromachique et l’« abattage » programmé de Carmen, dans une arène, devant la foule — éblouie, dans un cas, muette et dans l’ombre, dans l’autre. La symbolique est forte, car le meurtre de Carmen et les féminicides ne se passent pas forcément dans des recoins obscurs, ou alcôves. Il y a souvent des signes avant-coureurs.

Pour décanter les idées subtiles de cette mise en scène, il faut faire fi du cadre convenu de décors et de costumes qui sentent l’opéra des années 1950 et d’éclairages dont la découpe, la finition et la maîtrise tenaient, samedi, davantage d’une pré-générale que d’une première.

Lorsqu’après l’« Air de la fleur » Carmen caresse les cheveux de Don José, on sent qu’elle éprouve plus qu’une simple attirance et le sentiment de devoir « payer sa dette ». Dans sa lecture scénique, Anna Theodosakis parvient aussi à rendre immédiatement (et en plusieurs endroits) palpable à quel point les univers de Don José (règles et conventions) et de Carmen (liberté) sont parallèles, incompatibles et vont mener à la catastrophe. Theodosakis mise aussi, avec une justesse absolue, sur une sélection de dialogues parlés (il est essentiel de savoir que l’image initiale en un mot qu’a Carmen de Don José est qu’il est « niais »). Elle est aussi aidée par deux musiciens exceptionnels : Rihab Chaieb et Jean-Marie Zeitouni.

Tandem magique

S’il fallait une scène pour symboliser la subtilité et la justesse avec laquelle Chaieb et Zeitouni nourrissent Carmen de sa sève la plus vive, ce serait la « Chanson bohème » qui ouvre l’acte II : « Les tringles des sistres tintaient avec un éclat métallique, et sur cette étrange musique… » Vous avez entendu Carmen des dizaines, des centaines de fois. Mais ça, vous ne l’aviez jamais entendu, nonobstant l’acoustique de Wilfrid-Pelletier. Les éclats métalliques, l’étrange musique (à l’orchestre !), les nuances, le pianissimo du début que nous sert Rihab Chaieb, la fascination exercée par cette Carmen serpentine, jamais aguicheuse qui semble tout hypnotiser par sa présence. On notera que c’est une emprise immatérielle et ouverte, face à une emprise physique, fermée et contrainte, que ce soit celle de Don José ou, déjà, des soldats qui prennent la valise de Micaëla pour l’obliger à rester à la caserne.

Grand chef, donc. En effet, même si l’acoustique limite le volume sonore, on n’en saisit pas moins les subtilités. Quel contraste cela a dû être pour les musiciens du Métropolitain de passer, en une semaine, du cirque de François Leleux à la classe, à la souplesse et à l’élégance absolue de Jean-Marie Zeitouni.

Côté plateau, Rihab Chaieb nous a donné la Carmen que l’on attendait : présence physique évidente, qu’elle ne force ou ne dévoie jamais, mais qui rend crédible sa détermination forcenée. Elle « est » Carmen et elle chante, sans forcer, sans surfaire, sans poitriner.

Il est tellement difficile de trouver un bon Don José qu’on va se montrer très heureux d’Arturo Chacón-Cruz, car il a la voix et la sincérité du rôle. On passera donc sur certains hispanismes (« ti m’entendras »), car il vaut mieux avoir ce José bien chantant avec un petit accent que ceux qu’on a eus ces 20 dernières années au Québec.

Ethan Vincent est un choix intéressant. Il a une voix plutôt sombre, alors qu’en général les Escamillo n’ont pas les graves du rôle. Il a un côté un peu bonimenteur, mais comme il chante fort, ça fait torero viril. Stephen Hegedus est exceptionnel en Zuniga (l’officier). Notre premier article sur lui date de 2008 lorsqu’il était à l’Atelier de l’Opéra. Nous n’en avons que de bons souvenirs depuis. Son site Internet semble témoigner d’une suspension de carrière entre 2020 et 2024. Le retour est flamboyant et, s’il le souhaite, il est temps de donner à ce chanteur des rôles à sa mesure au lieu d’en faire la « basse de service » dans des représentations du Messie.

Admirable prestation aussi de Magali Simard-Galdès en Micaëla, femme digne et déterminée, elle aussi, là où on entend souvent des « nunuches », et satisfecit, comme prévu, pour Emma Fekete et Tessa Fackelmann, deux jeunes chanteuses déjà repérées précédemment, en Frasquita et en Mercedès. Parmi leurs jeunes confrères, on retient le lumineux Remendado de Rocco Rupolo, bien assorti au Dancaïre de Jamal Al Titi.

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