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Une lettre signée Ferdinand Ngoh Ngoh, datée du 16 octobre 2026, donne le feu vert. Le ministre de l’Administration territoriale, Paul Atanga Nji, est autorisé à signer un accord avec la société CinetPay de Daniel DINDJI, fondateur et directeur général. L’objectif affiché : surveiller les jeux de hasard au Cameroun, contrôler les plateformes clandestines, protéger les joueurs. Sur le papier, l’idée est séduisante. Mais le choix de l’opérateur fait froid dans le dos. CinetPay n’est pas une entreprise vierge. C’est une fintech citée dans une enquête judiciaire au Sénégal pour « association de malfaiteurs, exercice illégal d’une activité bancaire et blanchiment de capitaux ». Confier un secteur aussi sensible à un acteur portant un tel passif, c’est le moins qu’on puisse dire, ça pose question.
Au Sénégal, une enquête tentaculaire pour blanchiment et association de malfaiteurs
Tout part d’une enquête de la Division spéciale de cybersécurité (DSC) du Sénégal. Deux plaintes, puis des dizaines d’autres. Des victimes harcelées, menacées de mort, contraintes de rembourser de faux prêts en ligne. Les méthodes sont ignobles : les escrocs se font passer pour des agents de recouvrement, envoient des documents contenant les filiations des victimes, contactent les familles pour faire pression. L’enquête remonte jusqu’à CinetPay.
Les fonds extorqués transitaient par une société ivoirienne, Nectar Microcrédit Technologie, qui utilisait la plateforme de paiement de CinetPay. La chargée du développement commercial de CinetPay Sénégal, une nommée M. Faye, a été arrêtée et déférée au parquet. Elle est désignée comme le « contact principal » de ces transactions frauduleuses. Lors d’une perquisition au siège de CinetPay Sénégal, les enquêteurs ont retrouvé dans son bureau l’avis d’immatriculation de Sunutech Ltd Sarl, une autre société accusée d’avoir orchestré une escroquerie massive.
Le quotidien sénégalais Libération a révélé l’affaire. CinetPay est citée pour « association de malfaiteurs, exercice illégal d’une activité bancaire, collecte illicite de données personnelles et blanchiment de capitaux ». Rien que ça. La société a beau jeu de crier à la « tentative de diabolisation » et d’affirmer qu’une « société tierce a détourné ses services ». Les faits sont têtus. Une responsable de CinetPay a été arrêtée. Des preuves matérielles ont été saisies dans ses locaux. Les principaux suspects de Sunutech, des ressortissants chinois, ont pris la fuite vers la Côte d’Ivoire, où CinetPay a vu le jour. Difficile de ne pas y voir un drôle de télescopage.
Sunutech, les paris clandestins et les 10 milliards qui dérangent
L’affaire Sunutech Ltd Sarl, c’est le cœur du réacteur. Cette société, qui opérait sous la bannière Seyp Sénégal, est accusée d’avoir escroqué plus de 10 milliards de francs CFA à des milliers de Sénégalais. Et les analyses techniques des enquêteurs sont formelles : CinetPay a géré « l’intégralité des transactions financières frauduleuses » de Sunutech durant l’année 2024. Pas une partie. L’intégralité. Pendant que la DSC annonçait avoir neutralisé Seyp Sénégal, CinetPay continuait d’encaisser les paiements pour cette structure.
Ce n’est pas tout. Les enquêteurs ont aussi retrouvé une mise en demeure du directeur général de la Lonase, la loterie nationale sénégalaise, adressée à CinetPay. La lettre accuse la fintech d’avoir servi de plateforme financière à trois mastodontes du jeu en ligne clandestin : 1Win, Betwinner et Melbet. Des sites de paris illégaux, sans agrément, qui drainaient des flux considérables. CinetPay, encore elle, au milieu du gué.
Voilà donc l’entreprise à laquelle le Cameroun s’apprête à confier la supervision de ses propres jeux d’argent. Le signal est clair : on ne confie pas la surveillance du poulailler à une société qui a déjà servi de plateforme à des renards.
Une cyberattaque, des clients floués et une liquidité sous tension
L’histoire de CinetPay ne se limite pas au Sénégal. En septembre 2025, la fintech a été victime d’une cyberattaque d’ampleur, simultanément en Côte d’Ivoire, au Togo et au Burkina Faso. Une attaque qui a exploité une faille au niveau de l’interface de trésorerie inter-pays. Le PDG, Daniel Dindji, l’a reconnu dans une lettre datée du 3 octobre 2025 : « Ces événements ont eu un impact direct et substantiel sur notre trésorerie ».
Le problème, c’est que les clients ont trinqué. CinetPay devait plus de 1,2 million de dollars (environ 655 millions de FCFA) à DPay, un prestataire nigérian, pour des fonds traités depuis septembre 2025 et jamais reversés. Des mises en demeure ont été envoyées en novembre et décembre 2025. CinetPay n’a pas honoré le plan de remboursement proposé. « En retenant les fonds des clients pendant des mois, cette situation a restreint notre accès au fonds de roulement », a témoigné John Schubbe, responsable des opérations chez DPay.
Et ce n’est pas un incident isolé. Selon le site de cybersécurité Hudson Rock, plus de 6 700 identifiants liés à CinetPay ont été compromis, dont la grande majorité appartient à des utilisateurs. Des données sensibles, des accès, des mots de passe. La confiance, dans le paiement numérique, c’est tout. Et elle se fissure.
Au Cameroun, un accord qui sent le passage en force
Revenons à la lettre du 16 octobre 2026. Ferdinand Ngoh Ngoh, secrétaire général de la Présidence, notifie à Paul Atanga Nji la « non-objection » de la Présidence à la signature de l’accord avec CinetPay. Le dispositif couvrirait « la surveillance des autorisations et de la conformité, l’identification des plateformes et opérateurs clandestins, le contrôle des points de vente, la vérification de l’âge des joueurs, la détection des pratiques à risque ».
Sur le papier, c’est du solide. Mais une question taraude : pourquoi CinetPay ? Pourquoi une entreprise ivoirienne, citée dans une affaire de blanchiment au Sénégal, dont la responsable locale a été arrêtée, et qui doit de l’argent à ses propres clients ? Le Cameroun dispose d’acteurs nationaux dans les paiements électroniques, l’agrégation de transactions et les portefeuilles numériques. Pourquoi ne pas avoir organisé un appel d’offres transparent ? Pourquoi ne pas avoir évalué les compétences des entreprises locales, leurs garanties techniques, leurs offres ?
Le journal L’Indépendant, qui a révélé l’affaire, rapporte que « dans les salons huppés, certains observateurs ne manquent pas d’interroger le choix d’un acteur privé, dans un secteur maffieux où s’entremêlent flux financiers, recettes publiques et risques criminels ». Le mot est lâché : maffieux. Ce n’est pas une insulte. C’est le constat de professionnels qui connaissent le milieu.
Et le parallèle avec le Covidgate n’est pas anodin. Paul Biya a déjà laissé filer des milliards dans la riposte sanitaire, avec un ministre de la Santé, Manaouda Malachie, pourtant indexé par la Cour Suprême et le Fonds mondial, toujours en poste. Aujourd’hui, la Présidence s’apprête à confier un nouveau flux financier sensible, celui des paris sportifs, à une entreprise dont l’intégrité est publiquement mise en cause. Le schéma est le même : on ferme les yeux sur les casseroles, on signe, et on verra plus tard.
Paul Biya peut encore stopper la signature. Le dossier CinetPay n’est pas un dossier propre. C’est un empilement d’enquêtes judiciaires, de clients floués, de failles de sécurité et de zones d’ombre. Confier la supervision des jeux d’argent à une telle société, c’est prendre le risque de voir les flux des paris camerounais servir de lessiveuse à des activités douteuses. Les Camerounais méritent de savoir à qui on confie l’argent du jeu. Et à ce stade, la réponse ne rassure personne.
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Laurent Diby
Journaliste économique pour 237online.com, Laurent Diby couvre les finances publiques, l'énergie, les infrastructures et les marchés camerounais. Email: [email protected]


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