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Dans l’effervescence de la Coupe du monde 2026, un souvenir douloureux me revient. Le 8 octobre 2005 sera gravé à jamais dans mon esprit. Ce jour-là, le Cameroun voyait s’effondrer son rêve de qualification à la Coupe du monde 2006, en Allemagne. Devant cet échec, le stade sombre dans le chaos, et la colère des supporteurs se retourne violemment contre les journalistes sur place, dont moi-même.
À cette époque, je suis un jeune journaliste en début de carrière, et mon affectation pour la journée s’impose d’elle-même. Nous sommes à Yaoundé, la capitale politique du Cameroun, et la ville vibre d’une énergie incroyable. L’effervescence est totale : les Lions indomptables, notre équipe nationale de soccer, touchent du doigt une qualification historique au Mondial.
L’équation est simple : les joueurs doivent impérativement battre l’Égypte, qui de son côté n’a plus aucune chance de se rendre en Coupe du monde. Avec le système de points, le calcul est impitoyable : la nulle ou la défaite sont interdites. Seule la victoire compte.
Les Lions indomptables se disputent ce billet pour la Coupe du monde avec la Côte d’Ivoire, qui joue également un ultime match contre le Soudan. C’est dans ce contexte électrique que nous prenons la route du stade pour faire un direct à la radio.
Au Cameroun, la qualification ne fait aucun doute pour quiconque. La confiance est telle que des chandails célébrant la participation à la Coupe du monde ont déjà été produits.

L’ancien journaliste sportif Steve Djouguela a couvert plusieurs évènements, mais il se souviendra longtemps de la défaite du Cameroun contre l’Égypte, le 8 octobre 2005.
Photo : Avec l’autorisation de Steve Djouguela
Steve Djouguela, un ancien journaliste sportif que je croise régulièrement dans les gradins, se souvient lui aussi de cette journée. À l’entendre, ce match n’était alors considéré que comme une simple formalité.
Il ne faut pas oublier que le 4 septembre 2005 à Abidjan, le Cameroun est allé remporter la victoire 3 buts contre 2 en Côte-d’Ivoire. Et on avait l’impression qu’on avait fait le plus difficile. Donc, le match contre l’Égypte, qui n’avait plus rien à jouer, nous a semblé être une formalité. On avait ce sentiment-là que rien ne pouvait nous arriver, raconte-t-il.
On se voyait en Allemagne. L’ambiance était vraiment chaude au stade.
À cette époque, l’effectif des Lions indomptables a fière allure. L’équipe compte plusieurs vedettes évoluant dans les plus grands championnats européens, à l’image de Samuel Eto'o — qui brille alors au FC Barcelone après un passage au Real Madrid et avant de rejoindre l’Inter Milan — ou encore de Geremi Njitap, passé par le Real Madrid et le Chelsea FC.

Le Camerounais Samuel Eto'o était l’un des joueurs vedette de l’équipe nationale de soccer du Cameroun de 2005.
Photo : Getty Images / Giuseppe Bellini
On se disait qu’on pouvait toucher le graal dans cette Coupe du monde là, parce qu’on avait vraiment de très grands joueurs au meilleur de leur forme en club et en sélection, explique M. Djouguela.
Le faux pas de Nlend
Le match bat son plein. La rencontre est palpitante pour les partisans installés au stade omnisport de Yaoundé. Alors que le score est d’un but partout à quelques minutes du coup de sifflet final, le match bascule : une faute dans la surface de réparation est sifflée contre l’Égypte. C’est un tir de pénalité, la balle de match pour le Cameroun pour gagner et se qualifier.

Le défenseur du Cameroun Pierre Womé Nlend n’aurait pu choisir un pire moment pour rater un tir de pénalité que le 8 octobre 2025. (Photo d’archives)
Photo : afp via getty images / ISSOUF SANOGO
Pierre Womé Nlend, spécialiste de ce genre d’exercice, prend sur lui de le tirer. Le gardien égyptien plonge à droite, le Camerounais tire à gauche, mais le ballon frappe le poteau et sort des limites de jeu. Le match s’achève. Les Lions indomptables n’iront pas en Coupe du monde.
Je me souviens encore du choc et de la surprise des partisans.
Malheureusement, le 8 octobre 2005 à Yaoundé, ça a été comme un cataclysme. Même si ça fait un peu plus de 20 ans aujourd’hui, le souvenir est toujours très vivace, dit M. Djouguela.
De la ferveur à la fureur
Très vite, la colère éclate dans les tribunes. Les spectateurs en veulent à Nlend : ils le cherchent partout, mais personne ne sait où il est. Comprenant que la sécurité est gravement compromise, nous nous dirigeons à la hâte vers le bus qui transporte une partie des journalistes accrédités.

Comme plusieurs nations dans le monde, les amateurs de soccer du Cameroun ont une passion dévorante pour le sport. (Photo d’archives)
Photo : Reuters / Siphiwe Sibeko
Soudain, c’est l’impasse : nous réalisons que nous ne pouvons plus bouger. Une foule en furie bloque notre bus. Les supporteurs nous crient : Faites sortir Womé!
Ils demandent à fouiller le bus. Nous refusons et bloquons les portières. Une première pierre brise une vitre. Une deuxième suit, puis une troisième. Tout le monde dans le bus se couche : nous sommes devenus la cible d’un véritable déluge de pierres.
Les éclats des vitres qui volent en morceaux nous tombent sur la tête. À ce moment-là, j’ai peur pour ma vie. Ce sont des minutes qui semblent interminables. Nous en sommes à nous demander si nous allons survivre à cette journée.

Les Lions indomptables étaient présents à la Coupe du monde de la FIFA 2022 au Qatar, et leurs partisans aussi. (Photo d’archives)
Photo : Reuters / Dylan Martinez
S’en sont suivi des heures et des heures de désordre urbain, de casse. Très compliqué de sortir du stade. […] Je pense qu’il y a eu beaucoup de blessés, raconte M. Djouguela.
De son côté, il estime avoir eu plus de chance : son groupe de journalistes quitte le stade une fois les violences déplacées à l’extérieur du complexe sportif.
La violence qu’il y a eu ce jour-là, pour moi, en tant que reporter, c’était inédit.
De mon côté, c’est l’intervention de l’armée qui permet à notre bus de partir.
J’ai vu ce jour-là comment il y avait une chasse à l’homme qui était organisée contre Womé, raconte M. Djouguela.
La mécanique des passions
Pierre Womé, c’est triste à dire, mais c’est regrettable que l’image de ce penalty raté lui reste autant collée à la peau, confirme l’ancien journaliste sportif. Les Camerounais, ils [ne lui] ont pas pardonné.
Il explique ce genre de dérapage par une passion dévorante pour le sport avec laquelle il faut composer. Selon M. Djouguela, le soccer au Cameroun et dans le reste du monde est tout à fait comparable au hockey au Québec, la province où il est désormais installé.
Moi, je suis au Québec, et le Canadien de Montréal, c’est une religion ici. Quand le Canadien joue comme ils étaient en séries, vous voyez des "fan zones". Moi, dans ma ville, on a carrément privatisé une église. On a des écrans géants et tout le monde y va pour regarder le match en famille, explique-t-il.

L’analyste et chroniqueur sportif Sydney Fowo en compagnie de deux joueurs de l’équipe nationale masculine de soccer du Canada, dont Alphonso Davies (à gauche).
Photo : Avec l'autorisation de Sydney Fowo.
Pour Olivier Tremblay, journaliste sportif, le Canada n’est pas encore rendu à ce type de passion pour le soccer.
Soyons complètement honnêtes et francs, c’est une passion qui est encore en train de s’installer. […] Notre sport national va rester le hockey sur glace. Je ne pense pas que le soccer s’apprête à devenir le sport numéro un au Canada nécessairement, croit-il.
Quant à l’analyste et chroniqueur sportif Sydney Fowo, il estime que cette Coupe du monde vient démontrer à quel point le soccer est ancré et important dans la société canadienne.
Pour le coup, des victoires de l’équipe nationale pourraient servir d’accélérateur pour ancrer encore plus le sport dans notre société, pense-t-il.
Malgré tout, il condamne les débordements qu'on observe parfois au soccer.
Il y a un travail qui est à faire, à la fois de sensibilisation et d’éducation, mais aussi, parfois, surtout de répression pour s’assurer que toute personne puisse aller au stade de 7 à 77 ans. Quel que soit notre genre ou nos allégeances, qu’on se sente en sécurité d’aller au stade, conclut-il.


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