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Publié le 17/02/2026 06:02 Mis à jour le 17/02/2026 08:58
Temps de lecture : 9min
L'ancien ministre Jack Lang, à l'Elysée, le 2 mai 2017. (STEPHANE DE SAKUTIN / AFP)
Si elle assume le bilan de l'ancien ministre de la Culture, la jeune génération de responsables socialistes ne souhaite plus être associée avec ce personnage incontournable des deux mandats présidentiels de François Mitterrand.
Il fut le ministre de la Culture emblématique des années Mitterrand. Le bilan de Jack Lang, loué jusqu'à présent, peut-il être écorné par ses liens avec Jeffrey Epstein, alors que sa démission de la présidence de l'Institut du monde arabe doit être entérinée mardi 17 février ? Et au-delà, la gauche, sa famille politique d'origine, peut-elle pâtir du retentissement de cette affaire ?
Une partie de la réponse se trouve dans la célérité avec laquelle les responsables du Parti socialiste ont pris leurs distances avec leur ancien camarade, avec qui les liens se sont dénoués au fil des années. Dès le 5 février, sur France 2, Olivier Faure réclame son départ de l'Institut du monde arabe. "Il doit réfléchir à sa démission pour protéger l'institution qu'il préside", déclare alors le premier secrétaire du Parti socialiste.
Une fois celle-ci actée, les hiérarques socialistes maintiennent la pression, à l'image de Bertrand Delanoë. "Il a démissionné et il a bien fait. Maintenant je souhaite la sérénité, la vérité et le respect. Je tiens à ce qu'on respecte les personnes, Jack Lang compris. Mais il doit rendre des comptes, évidemment", estime l'ancien maire de Paris sur France Inter.
La réaction de Bertrand Delanoë illustre la communication sur une ligne de crête des anciens camarades de Jack Lang : critiquer l'homme d'aujourd'hui sans remettre en cause son action passée ; séparer celui qui était une relation de Jeffrey Epstein de celui qui fut l'emblématique ministre de la Culture de François Mitterrand.
"C'est tout l'honneur d'un parti, quand un de ses membres a fauté, de ne pas faire bloc autour de lui. C'est la condition pour que cela n'entache pas l'ensemble du collectif", juge Romain Eskenazi, porte-parole du groupe PS à l'Assemblée nationale, né en 1986. "Ça reste un grand ministre de la Culture, mais ça reste aussi un contribuable comme les autres qui doit répondre de ses actes devant la justice", commente Céline Hervieu, députée PS de Paris, née en 1993.
"Nous ne sommes plus dans l'ancien monde où l'impunité régnait, chacun doit être responsable, peu importe ce qu'il a pu faire par ailleurs. La justice fera son travail."
Céline Hervieu, députée PS de Paris
à franceinfo
Ces prises de distance sont facilitées par le fait que les liens entre le PS et Jack Lang se sont distendus. Leur dernière aventure politique commune remonte aux élections législatives de 2012. Il est alors candidat dans les Vosges, après avoir été élu à Paris puis à Blois et dans le Pas-de-Calais. Sa défaite marque la fin de sa carrière politique, ouverte en 1977 quand il adhère au Parti socialiste. Lors de l'élection de François Mitterrand en 1981, ce professeur de droit, féru de théâtre, spécialiste des questions culturelles, devient tout naturellement ministre de la Culture et se fait connaître du grand public.
Son bilan à la tête du ministère est conséquent : création de la Fête de la musique, mais aussi de la Fête du Cinéma, prix unique du livre, mise en avant de disciplines comme le cirque, le jazz ou la BD... Il décentralise en même temps qu'il démocratise les pratiques culturelles. Il crée le réseau des Zénith partout en France. Sous Jack Lang, le budget consacré à la culture ne cesse d'augmenter jusqu'à dépasser le seuil symbolique de 1%.
Il accompagne toute la politique de grands travaux de François Mitterrand (Opéra Bastille, Pyramide du Louvre, Grande Arche de La Défense, les colonnes Buren au Palais-Royal) même s'il n'en est pas toujours décisionnaire.
"Ça reste quelqu'un qui a profondément marqué la vie culturelle. On parle toujours de ce qu'il a fait notamment à Paris où le patrimoine qu'il laisse est toujours visible."
Céline Hervieu, députée PS de Paris
à franceinfo
Les années 1980 sont hédonistes, fluo et postmodernes. Jack Lang, ses chemises roses ou à col mao siglés Thierry Mugler en sont l'une des incarnations les plus célèbres. Aussi mitterrandien que socialiste, il n'est jamais très loin du président de la République. Engagé dans la lutte contre le racisme et pour le droit des personnes homosexuelles, il met au service de François Mitterrand sa très grande popularité auprès des jeunes, établie grâce notamment à l'autorisation d'émettre pour les radios libres.
En 1988, lors du premier classement du Journal du dimanche sur la personnalité préférée des Français, il se classe à la 24e position juste derrière Mireille Mathieu mais devant Yannick Noah et Johnny Halliday ou encore Michel Rocard et Valéry Giscard d'Estaing. "Jack a été le meilleur ministre de la Culture de la Ve République. Audacieux, créatif. Son bilan politique au ministère est brillant", commente Jonathan Kienzlen, membre de la direction nationale du PS qui rappelle que rien n'aurait pu être fait "sans le soutien de François Mitterrand, qui avait débloqué les crédits".
Ce bilan était l'une des fiertés du Parti socialiste. "Ce que représente Jack Lang, c'est une part inattaquable du bilan de la gauche au pouvoir, à savoir son action culturelle", explique Rémi Branco, porte-parole du PS. "Là ça jette un trouble sur l'une de nos références."
"Je me mets à la place d'un candidat socialiste à la présidentielle de 2027 qui viendrait évoquer un passé glorieux sur l'action culturelle. Ce qui était une évidence jusqu'ici devient plus compliqué."
Rémi Branco, porte-parole du PS
à franceinfo
"Je n'ai pas le sentiment que des égarements personnels remettent en question le bilan de François Mitterrand", estime au contraire Romain Eskenazi.
"Pour moi je pense qu'on peut toujours saluer l'action culturelle qui est aussi celle de François Mitterrand plus largement sans être dithyrambique sur le personnage. Ce qui compte pour moi, c'est l'action de la gauche au pouvoir. Et pour le coup de Jack Lang, il y a contribué sur la politique culturelle", appuie Arthur Delaporte, député PS du Calvados. "Je l'identifie au PS parce que ça reste une figure pour nous, mais je ne suis pas sûr que ça soit le cas dans l'esprit des gens, pour qui c'est avant tout une figure publique", ajoute Céline Hervieu.
Après la mort de François Mitterrand en 1995, l'influence politique de Jack Lang diminue progressivement. Il échoue à s'imposer en interne comme candidat à la mairie de Paris face à Bertrand Delanoë. Il est exfiltré en 2000 au ministère de l'Education, poste déjà occupé de 1992 à 1993, mais où il n'aura pas le même rayonnement qu'à la Culture. De même ses tentatives pour devenir le candidat de son camp aux diverses élections présidentielles achoppent rapidement.
Cela ne l'empêche pas d'exister dans l'univers médiatique où il intervient régulièrement pour rendre hommage aux personnalités disparues, ce dont se moquent avec délectation les imitateurs Laurent Gerra et Nicolas Canteloup. "Les années Mitterrand sont entrevues de manière plus trouble, avec toute leur complexité. Mais ça reste un symbole côté culture… Evidemment et malheureusement effrité par son comportement toujours très imbu de lui-même et mégalo", juge Jonathan Kienzlen. "Pour les nouvelles générations, c'est l'ancien monde", résume Céline Hervieu, plus abrupte.
Tous ses successeurs au ministère de la Culture doivent vivre avec l'ombre projetée de Jack Lang. "Il était toujours très présent dans les événements organisés par le ministère. Il intervenait beaucoup par courrier pour signaler des choses. Mais c'était toujours dans un cadre professionnel", témoigne une ancienne ministre de la Culture. Un peu moins dans la lumière, Jack Lang est toujours dans l'ombre des coulisses. Il met au service des pouvoirs successifs ses relations dans le monde de la culture mais pas seulement.
Sous la présidence de Nicolas Sarkozy, il participe à un comité de réflexion sur la modernisation des institutions ou sera son émissaire pour une reprise du dialogue avec Cuba. François Hollande le nomme en 2013 à la tête de l'Institut du monde arabe, poste auquel il sera reconduit par Emmanuel Macron. Jusqu'à sa chute, provoquée par la révélation de ses liens avec Jeffrey Epstein. "C'est un peu triste. On ne va plus pouvoir l'admirer comme avant", témoigne une responsable du Parti socialiste. "A nous de veiller à garder l'héritage tout en le séparant de son créateur", conclut Rémi Branco.
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