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Parfois, souvent même, je me désole d'être moi-même. Encore plus quand je me retrouve confronté à un problème où mon intelligence pratique est requise. En fait, je ne connais personne qui, en la matière, soit plus empoté que moi. Plus maladroit. Plus incapable d'effectuer des travaux d'une simplicité pourtant toute biblique. C'est comme si j'étais né amputé d'une partie du cerveau, celle où la logique et le sens pratique cohabitent.
Même si j'ai un schéma explicatif sous les yeux ou si je regarde une vidéo YouTube avant, quand il s'agit de passer à l'action, d'assembler une pièce avec une autre, de procéder à telle ou telle manœuvre, d'arrimer un rideau à sa tringle, je suis aux abonnés absents, aussi ahuri qu'un poulet à qui on demanderait de se servir d'un décapsuleur. Ce n'est pas de la mauvaise volonté, ni une paresse sur laquelle je jouerais pour m'abstenir d'accomplir une tâche bien précise. Non, c'est tout mon être qui sombre dans une sorte de paralysie cérébrale.
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J'ai beau saisir l'objet de la demande, je ne parviens pas à comprendre la manière dont un clou et une cheville doivent s'entendre pour se loger dans un mur. Ou bien de quelle façon procéder pour que les pieds d'une table basse à monter se coordonnent afin de soutenir le poids de la planche en bois. À l'armée, quand il s'agissait de monter et de démonter un fusil, il m'est arrivé de rester des heures à contempler la culasse, l'obturateur, la détente, le chargeur, sans parvenir à retrouver leur emboîtement original. À la fin, mon fusil n'avait plus rien d'un fusil, mais ressemblait à un lance-pierre capable de m'éborgner si jamais j'en faisais usage.
Il en va de même avec les règles d'orthographe et de grammaire. Confrontez-moi à une phrase comme: «Lorsque le participe passé est suivi d'un attribut du complément d'objet direct, il s'accorde normalement en genre et en nombre avec le complément d'objet direct, si celui-ci est placé avant le participe» et je me mets à perdre les eaux. Ma vue se trouble. Mon pouls s'affole, j'entends qu'il s'affole pour de vrai, ce n'est pas un effet de mon imagination.
Et plus je vais m'entendre à relire l'explication donnée, plus je vais m'enfoncer dans une sorte de nuit noire d'une incompréhension allant crescendo. Bout par bout, je comprends ce que je lis, mais quant à son sens général et à son application, je ne le saisis pas, si bien que la plupart du temps, je joue aux osselets avec la grammaire. Une fois j'ai bon, trois fois je tombe à côté. (Ce papier a bien évidemment été lu et relu par une personne tierce, sans quoi il ressemblerait à un hiéroglyphe d'inspiration cubiste.)
Pareil phénomène se reproduit devant une équation mathématique, la plus simple d'entre elles ayant le pouvoir de me provoquer un arrêt cardiaque. Si par exemple, je lis l'énoncé d'un problème où l'on me demande de déterminer si Jean est plus grand que Paul, considérant que Paul est plus petit que Pierre, mais que Pierre est moins grand que Jean, aussitôt des bouffées d'angoisse me gagnent. Je plonge dans un brouillard mental où Paul, Pierre et Jean m'apparaissent tour à tour comme des géants ayant juré ma perte. C'est seulement en posant l'équation sur une feuille de papier qu'in fine, et non sans difficultés, la réponse au problème m'apparaît. Enfin, parfois.
L'abstraction, voici ma grande ennemie. La logique. La capacité à fixer dans mon cerveau des concepts qui ne reposent sur rien sinon sur des règles dont l'énoncé m'échappe. C'est une souffrance, une vraie souffrance que je ressens alors, un sentiment d'impuissance qui me met en rage. Comment est-il possible que je m'entende à accorder des mots entre eux, à écrire des romans, à lire des œuvres littéraires élaborées et, dans le même temps, me montrer incapable de monter une armoire correctement ou d'appliquer une règle de grammaire enseignée à l'école primaire? Comment puis-je être idiot à ce point-là?!
Il y a dans mon cortex cérébral quelque chose qui ne fonctionne pas. Peut-être que des synapses se font la gueule après s'être disputées au sujet de la vitesse appropriée pour un rendement maximum. Que, depuis, elles ne communiquent plus ensemble. Ou bien, ma mémoire, que j'ai généralement bonne, ressemble à un gruyère avec des crevasses si profondes que la logique s'y est embourbée à jamais. Que le monde ne m'est intelligible que sous un certain aspect, le reste me demeurant indéchiffrable, hors de portée de mes capacités réflexives.
Ce pourrait être aussi de la bêtise crasse. De celle face à laquelle il n'y a rien à faire, sinon de l'accepter et de s'en faire une raison. Si je ne sais pas raisonner, si toute idée abstraite se présente sous la forme d'une énigme impossible à saisir, si je n'arrive pas à manipuler des concepts dominés par la logique, si la moindre notice d'un meuble à monter m'apparaît comme un texte kabbalistique à la signification mystérieuse, une conclusion s'impose: la personne qui rédige cette chronique est atteinte d'un syndrome de la connerie aussi puissant que celle à l'œuvre chez Philippe de Villiers. C'est dire à quel point je suis mal barré.
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