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Paroles d'Afghanes
L’épisode 3 sera disponible prochainement.
Paroles d'Afghanes
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Par Annick Cojean
Publié aujourd’hui à 18h00, modifié à 18h49Article réservé aux abonnés
Reportage« Paroles d’Afghanes » (2/6). De retour au pouvoir le 15 août 2021, les talibans ont démantelé, en seulement quelques jours, les institutions, les lois et les services relatifs aux droits des femmes, et expurgé l’appareil judiciaire de toute présence féminine. Suite des témoignages recueillis par notre envoyée spéciale à Kaboul.
En attendant sur un trottoir la voiture qui doit me conduire de bon matin à un rendez-vous secret – ils le seront tous –, je suis frôlée par une burqa. L’instant est très fugace, les corps ne se touchent pas, on ne perçoit qu’un bruissement d’étoffes. Mais j’ai le temps d’apercevoir, à travers le grillage de tissu, deux yeux étincelants. Et j’en suis sidérée. La femme me dévisage comme je n’oserais le faire, frontalement, sans ciller du regard, presque avec insolence, ou une intense curiosité. Je porte un voile mais pas de masque, nous ne sommes pas à égalité. Et, curieusement, dans ce rapport à l’autre, c’est elle qui a l’avantage. Elle me voit. Elle me lit. Moi, je ne sais rien d’elle. Age, expression, carnation, lignes et courbes du visage… J’esquisse un sourire, elle s’enfuit dans sa cage de tissu bleu. Où va-t-elle ? Que pense-t-elle ? Quelle est donc sa vie dans ce pays si rude et si hostile aux femmes ?
Je les guette dans la voiture qui traverse la ville. Je les compte même, pour essayer d’évaluer leur proportion dans la foule du matin. Une sur 50 hommes ? Une sur 100 ? Sur les marchés, ce sont les hommes qui dressent les étals de légumes et de fruits, et ce sont eux les principaux acheteurs. Ce sont eux les maîtres du bazar, avec leurs brouettes, leurs charrettes, leurs ânes, leurs comptoirs ambulants ; eux encore les policiers, les conducteurs de taxi, les mécaniciens, les cuisiniers et les vendeurs de kebabs.
Le chauffeur s’arrête devant un kiosque décoré de fleurs artificielles pour acheter des cigarettes. J’en profite pour lui demander de me changer des dollars – oui, en pleine rue, le cours semble correct, ça se passe comme ça. De même pour acheter une carte SIM. Depuis ce matin, j’entends s’élever partout la ritournelle de Happy Birthday. Il me faudra du temps pour en identifier la source : c’est la musique des marchands de glace qui sillonnent les quartiers. D’autres jouent La Lettre à Elise, tout aussi lancinante. Curieux que ce soit toléré dans un pays qui interdit officiellement la musique, sanctionne la pratique d’un instrument, bannit toute mélodie à la radio. Radio Begum, la station des femmes, que je visiterai plus tard, s’est adaptée avec astuce : elle a remplacé le générique de ses émissions par des bruits de cascades et des chants d’oiseaux.
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