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Budget de la France : liberté, égalité, fraternité et PONCTION

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À l’occasion de l’élaboration des budgets, les gouvernants français ont fait perdre son sens à la devise républicaine : liberté, égalité, fraternité. Cette devise pleine de sens pendant la Révolution de 1789, s’est peu à peu affadie sous les coups de buttoirs de la classe dominante. Avant l’analyse des conséquences dans la gestion du pays, un passage par l’histoire sera éclairant.

C’est sans doute l’effacement du sens de la devise républicaine qui organise le rejet des propositions gouvernementales concernant la gestion (en 2026) des pensions de retraite qui constituerait, après d’autres mesures tout aussi impopulaires, un pactole (apparemment le seul) pour y puiser de quoi renflouer les caisses de l’État. Il y a vis-à-vis de cette proposition des réactions « techniques » et politiques, certes, mais aussi beaucoup de réactions plus affectives tant en faveur qu’en défaveur de cette proposition suivant la place qu’on accorde, aux retraités, mais surtout aux personnes âgées arrivées au bout d’une carrière de travail.

On voit alors apparaître un clivage dans la société qui nécessite, au-delà de l’aveuglement de certains économistes (parfois titulaires « d’un prix Nobel ») de regarder l’histoire de l’évolution de l’organisation sociale de la France depuis la Révolution de 1789 et plus particulièrement depuis 1945 ; les politiciens éviteront (peut-être) de resservir une fois encore (qui pourrait être celle de trop) l’antagonisme entre le marxisme et le libéralisme, entre le socialisme et le conservatisme auquel s’ajoutent les luttes stupides entre partis politiques plus remplies d’invectives que d’analyses sérieuses de la situation des personnes, car il s’agit bien de personnes qui sont impactées par l’impéritie des politiciens, et c’est pour « ces personnes » et avec elles que se constituent et se mettent en œuvre les notions « de bien commun » et « d’intérêt général ».

Dans un premier temps, au début du 19e siècle les aristocrates, le plus souvent issus de la grande bourgeoisie patrimoniale, qui avaient pris la place des nobles de l’ancien régime, ont reconstitué un régime de privilèges. Puis, suivant l’évolution économique subséquente de celle technologique est née la classe des « financiers » ; cette bourgeoisie financière acquiert notamment sous la monarchie de Juillet (1815-1848) une influence considérable. Cette bourgeoisie devient progressivement la classe dominante : c'est le phénomène central du XIXᵉ siècle. Néanmoins, la bourgeoisie, ainsi apparue, n'est pas homogène. Il faut distinguer : Grande bourgeoisie (banquiers ; grands industriels ; grands négociants ; grands propriétaires ; dirigeants de compagnies), Bourgeoisie moyenne (médecins ; avocats ; notaires ; certains fonctionnaires ; certains commerçants ; certains entrepreneurs), Petite bourgeoisie (petits artisans ; petits commerçants ; employés ; enseignants ; petits propriétaires), la société française devient donc progressivement structurée autour d'une nouvelle opposition : propriétaires du capital ↔ salariés.

En 1848 : la question sociale devient politique, et la révolution de 1848 marque un tournant. Le problème n'est plus seulement : « Qui possède des privilèges ? », mais : « Comment organiser une société où certains possèdent le capital et d'autres uniquement leur travail (et/ou leur force de travail) ? » Ainsi, le 24 février 1848 naquit la IIe République, après l’abdication du roi Louis-Philippe. Un gouvernement provisoire est d’abord nommé qui exercera de février à mai le temps d’organiser une Assemblée Constituante qui siégera pendant une année et qui élaborera, le 4 novembre 1848, la Constitution qui prévoit l’élection d’un président de la République au suffrage universel masculin : Louis-Napoléon Bonaparte est élu président de la République. Le 2 décembre 1851, il organise un coup d’État qui met fin à la IIe République.

À partir des années 1870, la IIIe République donne naissance à une nouvelle élite républicaine qui fera perdre progressivement son rôle politique central à ce qui reste d’une aristocratie vieillissante et déconnectée de la société.

Une nouvelle élite « républicaine » apparaît : hauts fonctionnaires, universitaires, avocats, ingénieurs et dirigeants politiques ; certains ont parlé d'une bourgeoisie méritocratique républicaine. L’école a joué un rôle fondamental, pour une partie de la population, dans la genèse de cette bourgeoisie comme elle le fera encore au XXe siècle jusque dans les années 1960. Toutefois, le XXᵉ siècle après 1945 se caractérise par une extrême complexification de la société. On voit apparaître une importante classe moyenne salariée (cadres ; techniciens ; employés ; enseignants ; professions intermédiaires ; fonctionnaires). La forte croissance des salaires et du niveau de vie pendant les Trente Glorieuses (de 1945 au 1er choc pétrolier de 1973) a entraîné une atténuation de la frontière entre bourgeoisie et classes populaires qui devient moins nette. C'est notamment ce qui conduit certains sociologues à parler de « moyennisation » de la société. Cette « classe moyenne » aux contours parfois flous constituera une sorte de centralité dans la réflexion politique et dans la gouvernance du pays.

Depuis les années 1980, moment où les socialistes retrouvent le pouvoir, on remarque un retour des inégalités patrimoniales ce qui marque une évolution particulièrement intéressante dans la mesure où la hiérarchie sociale dépend de plus en plus de la combinaison : revenu + patrimoine + diplôme + capital culturel + réseau relationnel. Le patrimoine joue un rôle croissant ; ainsi, deux personnes ayant un revenu similaire peuvent avoir des situations très différentes si l'une possède : une maison ; des actions ; des entreprises ; un patrimoine immobilier ; un héritage. Ce phénomène particulièrement important est remarquablement traité dans les analyses de Thomas Piketty (qui n’est pas prix Nobel).

En parcourant ce rapide et schématique rappel de l’histoire on relève une transformation fondamentale qui montre un passage de l'aristocratie à « l'oligarchie économique ». On peut résumer l'évolution sur plus de deux siècles par le tableau suivant :

Période

Groupe dominant

Source principale du pouvoir

Avant 1789

Aristocratie

Naissance + terre

1789-1815

Bourgeoisie révolutionnaire

Propriété + fonction

1815-1848

Aristocratie + haute bourgeoisie

Patrimoine + politique

1850-1914

Bourgeoisie industrielle et financière

Capital

1914-1945

État + industriels + bourgeoisie

Capital + administration

1945-1980

Classes moyennes + grandes entreprises + État

Diplôme + salaire + capital

Depuis 1980

Grandes fortunes + dirigeants + cadres supérieurs

Capital financier + patrimoine + diplôme + réseaux

Toutefois, il faut éviter une interprétation trop simple qui limiterait la réflexion au fait que l'aristocratie aurait simplement été remplacée par la bourgeoisie. En effet, progressivement (peut-être peut-on dire de proche en proche) il y a eu fusion des élites. Un phénomène qu’on peut illustrer par des cas typiques : un descendant d'une vieille famille aristocratique peut devenir industriel ou financier, un haut fonctionnaire peut devenir dirigeant d'une grande entreprise, un entrepreneur peut devenir milliardaire, un diplômé des grandes écoles peut accéder aux sommets de l'État puis du secteur privé, un artiste peut devenir millionnaire. Ce qui caractérise cette nouvelle élite (cette « aristocratie républicaine ») ce sont trois éléments principaux : le revenu, le patrimoine, le réseau relationnel, ce dernier ouvrant vers des relations privilégiées avec les médias. La culture n’intervient qu’à un moindre degré sauf à considérer qu’il ne s’agit pas, ici, de culture académique au sens de jadis : les humanités ; on peut en appeler à la culture en la limitant à une manière d’être dans une société mondaine où l’effet diplôme peut être totalement gommé notamment par la fortune financière et la notoriété médiatique. C’est ainsi que des artistes ou sportifs célèbres (comme Céline Dion, Patrick Bruel, Kylian Mbappé…) peuvent trouver une place dans ce panthéon aristocratique et vouloir se présenter comme modèle social ; là, sans doute, il y aurait une analyse à entreprendre dans la mesure où, contrairement aux élites « classiques », celles-là peuvent être mises en avant par le pouvoir « classique » pour étouffer le « peuple » : on voit ce qui se passe autour de stars du show-business et du sport business souvent sollicitées par les politiciens. Grâce à cette élite du « ludique », on réunit les gens dans une « vaste communion » disent les journalistes alors qu’il ne s’agit que d’un moment de rassemblement sans fusion mais suffisant pour les extraire du quotidien sociétal et politique. C’est le principe de la propagande utilisé par les dictateurs…

On voit que la Révolution française n’a pas réellement supprimé les élites, elle a simplement transformé le principe de leur sélection, et maintenu une reproduction du pouvoir social, ancestral, alors que la société et les politiciens proclament l'égalité.

Et la réforme de la gestion des retraites dans cette histoire, qu’elle place a-t-elle ?

Elle est le point phare qui éclaire l’aboutissement d’une évolution de l’aristocratie (des élites). L’analyse historique montre que le phénomène de fusion des élites signalé plus haut s’est amalgamé à un autre type d’élites (évoqué plus haut) : celles venues du show-business et du sport business. Ce phénomène de fusion a maintenu voire accru les façons de faire des nouveaux aristocrates :

  • Protéger leur pouvoir en influençant les électeurs (« Ce que nous vendons à Coca-Cola, c'est du temps de cerveau humain disponible[1]  »),
  • Protéger leur fortune en se faisant dispenser d’impôts (légalement ou frauduleusement) et en amenant le peuple à se substituer à eux en l’assommant de taxes (franchise sur les médicaments et les actes médicaux, taxe sur la taxe sur les produits pétroliers…),
  • Se sentir propriétaires de la terre (en achetant des terrains en dehors de tout bon sens de respect de la nature et des habitants (le projet de résidence touristique de 700 lits de Tony Parker à Villard-de-Lans[2]) sans compter les dispenses de suivi des règles d’urbanisme,
  • Empêcher le critique en achetant les médias et les maisons d’édition pour faire taire toutes velléités de critique à leur égard,
  • Continuer des pratiques d’exploiteurs, « d’assujettisseurs » voire de prédateurs notamment sexuels : on rappellera ici les affaires qui ont défrayé la chronique des médias comme l’affaire Epstein, mais aussi celles plus « modestes » de politiciens troquant leur aide contre des faveurs sexuelles (ce qui n’a pas empêché certains d’être plusieurs fois ministres) et de stars utilisant leur notoriété pour assouvir leurs fantasmes…

Dans ce contexte tant historique que social et psychologique, il est bien évident que pour renflouer les finances de l’État le gouvernement, soutenu par l’ensemble des aristocrates, va aller faire les poches des plus humbles, comme jadis. Je ne reviendrai pas ici sur l’ensemble des charges qui ont été imposées ces dernières années, faiblement masquées par des poignées de cacahuètes lancées au peuple pour tenter de gagner sa soumission : le chèque énergie, les repas à un euro pour les étudiants… autant d’ersatz d’aides qui ont surtout pour vertu d’alourdir le déficit de l’État et peut-être de ripoliner l’image d’un président de la République narcissique et surtout hâbleur. Aujourd’hui c’est le tour des retraités d’être ponctionnés.

Pour s’assurer que les gens accepteront cette proposition, aidés par les « Nobel d’économie » et les médias conservateurs les gouvernements dégradent depuis des années l’image des retraités qu’on veut montrer comme accapareurs malhonnêtes des finances publiques : trop de consommation d’actes médicaux, exagérément riches d’une richesse acquise au détriment des jeunes générations… Et on ne peut pas dire que ça ne fonctionne pas : l’image des retraités est de plus en plus mauvaise chez les jeunes générations. Qu’est-ce que ça signifie que de dire que les jeunes travaillent pour payer les retraites : est-ce que ça n’a pas toujours été le cas, est-ce qu’avant l’instauration des systèmes de retraites les jeunes n’hébergeaient et ne nourrissaient pas leurs aïeux ? Mais, outre la question du paiement des pensions de retraite, il y a là une tentative de diviser la société et de monter les uns contre les autres comme l’avait fait Macron en opposant les Gilets Jaunes soi-disant violents au reste de la population alors que la police était la cause de la plupart des violences[3], comme ce fut le cas à Saint Soline où on ne peut pas disculper la gendarmerie d’avoir mis le feu à la poudre… Ainsi, il sera facile de ponctionner les retraités désormais isolés et ostracisés. Dès lors l’affectivité liée à la façon dont on regarde et traite « les vieux » : nos parents et grands-parents, ne se transforme plus en émotion et rejoint ; pour y demeurer, la sphère du « raisonnable de ce qui est admissible pour les finances de l’État », dans une raison « économique » décrite par les économistes « sérieux » …

En même temps le Premier ministre cajole les chefs d’entreprise en leur promettant qu’ils ne subiront aucune augmentation de taxes ou d’impôts, dans la foulée (cf en fin d’article : « Le regard de Mediapart sur les politiques économiques ») il cède au chantage de Total dont le PDG a mis dans la balance le maintien de sa politique de plafonnement des prix dans ses stations d’essence contre l’imposition d’une taxe sur les superprofits. Monsieur Pouyanné, le PDG de Total, oublie de dire que son entreprise qui possède la totalité de la ligne de production de carburant (extraction, raffinage, distribution) refuse de plafonner ses prix auprès de revendeurs ce qui constitue une sorte de concurrence déloyale ou pour le moins un acte à la moralité douteuse. Il oublie aussi de parler de l’action de Total au Mozambique menée au mépris des populations locales[4]. Il faut bien préserver la richesse des aristocrates quitte à sacrifier les plus humbles. On ajoute donc « la ponction » à la devise de la République.

Ainsi, les propositions, acceptées par beaucoup voire plébiscitées par les mouvements conservateurs, de ponctionner les retraités montrent bien combien l’évolution de l’aristocratie loin d’avoir seulement conservé son pouvoir, notamment économique, a considérablement augmenté et renforcé son pouvoir de prédation sur le peuple. La société revient à une situation qu’elle a connue au XIXe siècle : une classe dominante détenant tous les pouvoirs (politiques, culturels, économiques, policiers) et une classe prolétaire maintenue dans une précarité économique de plus en plus vaste de laquelle on attend qu’elle se taise. Si la Révolution a établi une égalité juridique[5], elle n’a pas empêché le maintien des inégalités économiques ; bien plus, en son nom les gouvernants depuis 50 ans accroissent les inégalités dans la société, le pompon revenant sans nul doute au président Macron et à ses premiers ministres (qui osent présenter leur candidature à la prochaine élection présidentielle).

Les inégalités économiques s’accroissent d’année en année, en ce moment de mois en mois, mais c’est le mépris de classe qui est le plus insupportable comme le disait Jean MACE :

« Ce que le pauvre a la plus grande difficulté à supporter du riche n’est pas sa richesse mais son mépris ».

Jean-Jacques LATOUILLE, 17 septembre 2026

Illustration :

Le regard de Mediapart sur les politiques économiques, le monde du travail et les luttes sociales / mercredi 16 septembre 2026

Côté Sécurité sociale, ce n’est pas mieux : des déremboursements de soins et de médicaments ont déjà été entérinés par plusieurs décrets ces derniers jours. À la clé, 2 milliards d’euros d’économies pour l’État. Bref, la chasse aux grandes économies sur le dos des petites gens est ouverte.

En revanche, il n’est pas question de toucher aux nanti·es. Aucun nouvel impôt sur les grandes fortunes n’est prévu. « Il s’agit de préserver les moteurs de croissance, car la France est le pays le plus attractif d’Europe depuis sept ans », a justifié le ministre des finances, Roland Lescure.

Sébastien Lecornu a même promis que la fameuse surtaxe exceptionnelle à l’impôt sur les sociétés sur les grandes entreprises, qui a rapporté 8 milliards d’euros en 2025 et en 2026, allait être rabotée. « La contribution exceptionnelle […] répondait à une situation exceptionnelle : ce qui est exceptionnel doit rester exceptionnel », a-t-il justifié.


[1] Patrick Le Lay, président-directeur général du groupe TF1. (L’Express, 9 juillet 2004).

[3] La police a à son actif plus de morts et de blessés chez les Gilets Jaunes (sans compter les morts collatéraux » que les Gilets Jaunes n’ont de blessés et de mors chez les policiers…

[5] C’est de moins en moins vrai notamment du fait du remplacement du « jugement » par des procédures administratives aux mains des préfets et des policiers. Là aussi il y a une remise en cause des principes juridiques voulus par le Révolution : le jugement contradictoire avec l’aide d’un avocat…

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