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« Oui, la violence c’est une chose grossière, palpable, saisissable chez les ouvriers : un geste de menace, il est vu, il est retenu. Une démarche d’intimidation est saisie, constatée, traînée devant les juges. » Le député socialiste français Jean Jaurès prononce ce discours célèbre en 1906, en réplique au ministre de l’Intérieur d’alors, Georges Clemenceau, critiquant la violence des grèves ouvrières. « Or, le patronat n’a pas besoin, lui, pour exercer une action violente, de gestes désordonnés et de paroles tumultueuses ! Quelques hommes se rassemblent, à huis clos, dans la sécurité, dans l’intimité d’un conseil d’administration, et à quelques-uns, sans violence, sans gestes désordonnés, sans éclat de voix, comme des diplomates causant autour du tapis vert, ils décident que le salaire raisonnable sera refusé aux ouvriers. »
Si ce discours est devenu un classique, c’est qu’il résume le nœud de la plupart des débats sur la « violence politique ». Si les puissants de ce monde peuvent condamner des familles à la misère avec un trait de crayon, pourquoi élèveraient-ils la voix ? Pourquoi joueraient-ils des coudes ? Signer poliment, diplomatiquement, élégamment, des décrets qui se traduisent en arrêts de mort pour des milliers de personnes n’est-il pas un geste d’une violence politique sans nom ?
Il est rare qu’on parle de « violence politique » aux nouvelles du soir. On voit la violence du débordement d’un quidam dans une manifestation ; pas celle du propriétaire qui jette des personnes âgées à la rue. Jaurès continuait : « Cela ne fait pas de bruit ; c’est le travail meurtrier de la machine qui, dans son engrenage, dans ses laminoirs, dans ses courroies, a pris l’homme palpitant et criant ; la machine ne grince même pas et c’est en silence qu’elle broie. »
La logique s’applique à d’autres contextes. Au XXe siècle, un des exemples les plus effroyables reste la grande famine du Bengale de 1943. Selon les estimations les plus récentes, on compterait de 2 à 3 millions de morts. Pourquoi ? En grande partie à cause de « l’effort de guerre » de Winston Churchill.
Les récoltes de 1943 n’étaient pas les meilleures ni les pires des dernières années. Mais en pleine Deuxième Guerre mondiale, Churchill priorise le ravitaillement de l’Europe et utilise l’Inde comme source de nourriture pour les autres parties de l’Empire britannique. Lorsque les premiers rapports de famine arrivent à Londres, l’administration coloniale les ignore ou les minimise. Churchill dit même que la population indienne a faim « parce que les gens se reproduisent comme des lapins ». Les Britanniques vont jusqu’à intercepter des navires remplis de vivres sur la côte du Bengale, plus préoccupés par le risque d’une invasion navale japonaise que par le sort de la population indienne.
C’est ainsi que la mémoire de Churchill, selon qu’on se situe sur le sous-continent indien ou en Europe, a une résonance complètement différente. Héros de la libération et de la démocratie d’un côté, pointé du doigt pour son rôle dans une famine qui a fait des millions de morts de l’autre. Leur histoire est à peu près inaudible en Occident, puisqu’il est impossible d’en parler sans jeter une immense tache sur la réputation d’un homme autrement adulé. Leurs vies perdues sont rarement comptabilisées parmi les victimes de la Deuxième Guerre mondiale. Ils ne sont pas morts par les bombes ou les fusils, mais par décret, décisions administratives, délais bureaucratiques, dépriorisation politique et mépris ordinaire. C’est en silence que la machine a broyé ces vies.
Si la population du Bengale a payé le prix fort d’une politique impériale qui mettait les intérêts de la Grande-Bretagne d’abord, il faut aussi voir quelles sont les vies humaines broyées par l’America First de Donald Trump.
Le gouvernement Trump a charcuté son agence de développement internationale (USAID) et les gens en meurent. Selon les calculs d’ImpactCounter, 762 000 personnes sont mortes dans la première année — dont plus de 500 000 enfants. On parle de coupes dans les programmes de soins pour des maladies facilement traitables, de vaccins, d’initiatives sanitaires de base ou de moyens pour ralentir la transmission d’infections comme le VIH / sida. En juillet 2025, une étude publiée dans The Lancet estime que, à moins que les coupes à USAID ne soient annulées, 14 millions de personnes pourraient mourir d’ici 2030.
Environ 80 % des programmes ont été abolis d’un coup de plume brutal au début du deuxième mandat de Trump — sous l’impulsion d’Elon Musk et de son opération d’« efficacité gouvernementale ». Le gouvernement américain s’est aussi retiré de l’Organisation mondiale de la santé.
On se sera indigné, avec raison, de la violence politique du salut nazi d’Elon Musk. Mais la plus grande violence politique issue de l’alliance entre Trump et Musk n’aura pas été faite de « gestes désordonnés » ou de « paroles tumultueuses ». On calcule mal comment les décisions de Churchill ont coûté des vies en Inde, nos imaginaires politiques peinant à mesurer combien de vies ils ont condamnées avec un trait de stylo.
Si la question commence à percer, c’est que l’Ebola est de retour. En République démocratique du Congo, et maintenant dans les pays limitrophes. Sur place, les experts nous disent qu’on aurait pu faire beaucoup plus, beaucoup plus vite. Et maintenant, le virus, mortel dans environ 50 % des cas, pourrait sortir de la région et commencer à atteindre le reste du monde. Y compris l’Amérique, la confortable Amérique, qui ne se sentait pas particulièrement concernée par les coupes dans l’aide internationale ou à l’OMS.
En terminant, rappelons que si les frasques de Trump ont poussé le reste de l’Occident à augmenter ses dépenses militaires, ça ne s’est pas bousculé aux portes pour augmenter pareillement nos contributions à l’aide internationale. Les politiques de Trump ont tué ; celles de ses alliés ont laissé mourir. « La machine ne grince même pas, et c’est en silence qu’elle broie. »


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