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Bonheur et amour-propre avec «Tristan und Isolde» au Met

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Grand rendez-vous avec Yannick Nézet-Séguin, samedi, dans la fosse du Metropolitan Opera, à l’occasion de la retransmission dans les cinémas en Live in HD, et, à domicile, selon la formule « Live at Home », de la nouvelle production de Tristan und Isolde de Wagner mise en scène par Yuval Sharon. L’expérience, fascinante, portée par un tandem d’exception, Lise Davidsen et Michael Spyres, appelle de nombreuses réflexions.

Évacuons d’emblée une question qui a peut-être taraudé certains amateurs. Si le dispositif en cône conçu par Es Devlin vous rappelle quelque chose, c’est probablement le vortex créé par Roland Aeschlimann pour le Tristan und Isolde de Nikolaus Lehnhoff à Glyndebourne en 2003 et documenté en DVD en 2007. La comparaison s’arrête là, car la philosophie du spectacle et les moyens techniques (projections) qui l’habillent ne sont pas les mêmes.

Lignes de chant

Une fois n’est pas coutume, nous débuterons par les considérations musicales, avec la réserve que nous ne pouvons commenter que ce que les microphones nous donnent et peuvent éventuellement égaliser. Ce compte rendu repose sur l’impeccable diffusion « Live at Home », alors que celle au cinéma est tributaire du réglage de volume dans chaque salle, sans parler des éventuelles pixellisations.

La vie et l’intensité de ce qui se passait dans la fosse sous la direction de Yannick Nézet-Séguin ont capté prioritairement notre attention. Le chef a largement renouvelé le miracle de Lanaudière épousant les flux et reflux de la partition, l’alternance de la lumière et des mystères de la nuit. Suivre l’animation orchestrale a été un plaisir de chaque instant.

Si beaucoup doutaient de la capacité de Michael Spyres de se mesurer au rôle de Tristan, nous avons été très heureusement surpris. Le chanteur américain ne s’est nullement effondré à l’acte III, et tenait son rang (en ce qui concerne la diffusion) face au phénomène Davidsen. Son intéressant timbre barytonnant s’inscrit, constante de la représentation avec Davidsen, dans une ligne interprétative qui cherche à éloigner Wagner d’un concours de vociférations pour retrouver des lignes de chant.

La Norvégienne est stupéfiante de carrure et de constance en Isolde, et ce, d’autant plus qu’elle a accouché fin mai 2025. Dans le cadre de ce Wagner humanisé on inscrira le Marke de Ryan Speedo Green, beaucoup plus individu blessé que souverain. C’est noble, mais cela manque tout de même de carrure et d’autorité par rapport aux grandes basses titulaires du rôle.

Gubanova chante Brangäne au Met depuis 20 ans, et sa voix a perdu de la rondeur et de la matière dans le bas du registre par rapport au Tristan de 2016, production de Mariusz Trelinski, dirigée alors par Simon Rattle, qui n’aura fait qu’un tour. Quant à Tomasz Konieczny en Kurwenal, il fait partie de ces wagnériens bonimenteurs syllabiques, et sa présence jure un peu dans le concept.

Trop-plein

Mais alors qu’on était venus pour Davidsen et Spyres, l’équipe de production formée du metteur en scène Yuval Sharon, de la décoratrice Es Devlin, de la chorégraphe Annie-B Parson et du designer de projections Jason H. Thompson a tiré la couverture à elle. On mettra de côté les remarquables éclairages de John Torres et les costumes très étudiés de Clint Ramos.

Les réflexions sur cet aréopage sont importantes, puisque Yuval Sharon sera responsable du Ring de Yannick Nézet-Séguin dans deux ans. Pour résumer, car l’analyse pourrait être très longue : l’impressionnant et esthétisant spectacle est nourri par nombre d’idées, mais Sharon et son équipe aiment tellement étaler leur génie créatif qu’ils pèchent par excès d’amour-propre et tombent dans un trop-plein.

Tristan und Isolde se déroule à plusieurs niveaux, une table au sol (qui devient table d’opération de Tristan à l’acte III) et le cône modulaire en hauteur, habillé ou non de projections grossissantes. Le couple de chanteurs est non seulement doublé, mais triplé par des acteurs, et certaines situations sont renforcées par des danseurs qui s’agitent inutilement (ainsi la belle image du couteau qui menace Tristan est parasitée par des marins qui font semblant de hisser une voile). Parmi les très bonnes choses : l’originalité de l’ensemble, le cône qui fait sans doute mégaphone en salle, quelques images très fortes et l’agonie de Tristan, qui gagne à être matérialisée par deux Tristan (un acteur moribond et un chanteur vaillant).

Mais le bouillonnement intellectuel et l’autosatisfaction peuvent mener au ridicule. Comme il faut qu’il se passe toujours quelque chose, la scène d’amour est une sorte de balancement de morceaux de cônes dans l’espace (un pour elle, un pour lui), et la cerise sur le gâteau est qu’Isolde enfante après avoir rejoint Tristan, juste avant de mourir (en fait elle semble mourir en couches, mais comme le réalisateur, Gary Halvorson, filme surtout Kurwenal et Marke on ne le comprend pas vraiment), l’opéra finissant sur l’image de Marke avec un bébé dans les bras, le tout symbolisant la force du cycle de la vie.

Espérons que ce besoin de s’enivrer d’un supposé génie visionnaire, voulant habiller Wagner au point de le réinventer, ne va pas couler le prochain Ring.

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