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Bolloré-Bouygues, le raid qui a tourné à la guerre

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Il est des coups de téléphone que l'on aimerait mieux ne pas recevoir. C'est en substance ce qu'a dû se dire Martin Bouygues, ce matin du 9 décembre 1997, quand son assistante lui passe Vincent Bolloré. A cette date, le PDG du numéro 1 français du bâtiment et des travaux publics, également propriétaire de TF1, a été intronisé à la tête du groupe depuis cinq ans, à la suite du décès de son père, Francis, fondateur de l'entreprise. Il doit encore asseoir sa légitimité notamment face aux barons du groupe, bien plus anciens que lui dans la maison.

A l'autre bout du fil, Vincent Bolloré, 45 ans, entretient une réputation naissante de flibustier de la finance. A cette époque, il vient de prendre le contrôle du groupe Rivaud, un ensemble constitué d'une banque et de plantations en Asie. Cette dernière prise lui a apporté pas mal de liquidités. Il les a employées à racheter discrètement, à travers cinq sociétés créées pour la circonstance, des actions de la maison Bouygues.

Incompatibilité d'humeur

Aussi, quand il appelle Martin, ce 9 décembre, avant de prendre rendez-vous avec lui dans la journée, c'est afin de lui annoncer qu'il détient 8,7 % de son groupe. L'information est d'autant plus déstabilisante pour le deuxième des fils Bouygues, qu'il ne contrôle, avec sa famille, que très partiellement son entreprise, à hauteur de 14,8 % du capital.

"Vincent Bolloré s'est comporté comme un voyou. Il m'a roulé, trompé, humilié. Je n'oublierai jamais"

Les deux hommes ne sont pas des inconnus l'un pour l'autre. Ils ont fréquenté la même école privée, le cours Gerson, dans le XVIe arrondissement de Paris, et les mêmes bancs en CM1. Vincent Bolloré, histoire d'alimenter ce qui ne s'appelle pas encore le storytelling, ira même jusqu'à faire circuler une photo de classe, où on les aperçoit tous les deux.

Dans un livre qui relate en détail le parcours de Vincent Bolloré, deux journalistes de Libération, Nathalie Raulin et Renaud Lecadre, racontent les prémices de cette opération. Vincent Bolloré connaît certes Martin Bouygues, puisqu'ils appartiennent au microcosme des affaires, mais il est surtout le voisin de sa sœur, Corinne Bouygues, patronne de la régie publicitaire de TF1, avant d'en être écartée par le boss de la chaîne Patrick Le Lay, pour cause d'incompatibilité d'humeur.

Les affaires politico-judiciaires de la fin des années 90

Tous deux résident dans la très chic villa Montmorency. Une enclave du XVIe arrondissement constituée de maisons individuelles où l'on ne peut accéder qu'après avoir montré patte blanche. Or, au mois de septembre, lors de l'anniversaire de Corinne Bouygues, Vincent Bolloré fait partie des invités. Il débute donc un numéro de charme auprès d'elle, histoire de prendre la température au cœur de sa cible.

Et surtout, en coulisses, depuis plusieurs semaines, un des plus proches conseillers de l'investisseur Alain Minc, phosphore. Il a repéré que le groupe Bouygues est une cible potentielle pour deux raisons : le capital n'est pas verrouillé, compte tenu de la faible part détenue par la famille, et la diversification dans la télévision, la distribution d'eau et le téléphone − loin du cœur de métier que sont le bâtiment et les travaux publics − a été gourmande en cash. Racheter l'ensemble et le revendre à la découpe pourrait s'avérer une bonne affaire.

Le fonds souverain norvégien quitte le groupe Bolloré : "Il y a un risque qu'il contribue ou soit responsable de violations de droits humains"

Seul hic, il y a déjà du monde sur le dossier et pas n'importe qui. Une source très proche se remémore les faits pour Libération et tient néanmoins, trois décennies plus tard, à conserver l'anonymat. "Gérard Mestrallet, le PDG du groupe de distribution d'eau et d'énergie Suez, est intéressé et il a les moyens financiers de ses ambitions. Une rumeur attribue même, alors, aux principaux barons du groupe, l'idée d'un putsch avec des investisseurs extérieurs, dans le but de déloger la famille Bouygues."

Vincent Bolloré doit donc se hâter s'il ne veut pas être pris de vitesse. D'où des achats discrets d'actions avant de se révéler. Un dernier élément a convaincu le Breton : cette fin des années 90 est celle des affaires politico-judiciaires de financement illégal de la vie politique. Or Martin Bouygues est, à ce moment-là, mis en examen pour des versements sur les comptes de l'homme d'affaires Pierre Botton, dans le cadre du financement de la campagne du maire de Lyon, Michel Noir. De quoi fragiliser le PDG.

La faisabilité d'un raid boursier

Lorsqu'il est mis devant le fait accompli, Martin Bouygues a un moment de surprise. Il choisit de consulter ses proches et son conseil d'administration puis adopte, dans un premier temps, une position qui pourrait ressembler à une reddition. En clair, un pacte d'actionnaires dans lequel les deux hommes regroupent leurs participations respectives et s'engagent à convoler pendant une période minimum de cinq ans.

Mais surtout, Vincent Bolloré obtient trois sièges au conseil d'administration de Bouygues, qui vont lui permettre, s'il le souhaite, de contester la stratégie et le leadership de Martin Bouygues. La suite montre qu'il ne va pas s'en priver.

Martin Bouygues voit se dessiner une alliance Bolloré-Bébéar destinée à lui piquer son entreprise et à l'éjecter sans ménagement.

D'autant qu'un troisième homme s'invite dans cette affaire. Claude Bébéar est, à l'époque, le puissant patron de l'assureur AXA, et de manière officieuse, l'un des parrains du capitalisme français. Or le 9 janvier 1998, Libération révèle que lui aussi s'intéresse à Bouygues, et de manière concrète. Une banque d'affaires américaine, DLJ, étudie la faisabilité d'un raid boursier.

Cet établissement est une filiale d'AXA, et celui qui supervise cette opération est le propre fils de Claude Bébéar : Guillaume. Martin Bouygues voit donc se dessiner une alliance Bolloré-Bébéar destinée à lui piquer son entreprise et à l'éjecter sans ménagement. S'il peut apparaître placide et tendre face à son nouvel associé, l'homme n'entend pas se faire marcher sur les pieds.

Une erreur psychologique

Martin Bouygues commence à organiser la riposte en recrutant une fine lame du barreau parisien : Jean-Michel Darrois, à la tête d'un des deux grands cabinets français d'avocats d'affaires. Lequel est un ami d'Alain Minc, proche conseiller de… Vincent Bolloré. "Nous avons posé comme règle de ne pas parler de l'affaire", précise-t-il à Libération.

Bouygues a trop de métiers et pas assez d'argent."

Pendant ce temps, le nouvel actionnaire du groupe de BTP prépare son offensive. Après avoir passé les comptes au crible, il s'est forgé une conviction que résume un de ses proches : "Bouygues a trop de métiers et pas assez d'argent." La pépite pour laquelle Vincent Bolloré a les yeux de Chimène est TF1, compte tenu de la rentabilité et de l'influence de la chaîne, qui est alors leader dans le paysage audiovisuel français.

En revanche, il juge la diversification dans le téléphone mobile extrêmement coûteuse. Or cette activité est en pleine consolidation. En Europe, les opérateurs se rachètent à qui mieux mieux, et Télécom Italia serait intéressé par Bouygues Telecom. En explorant cette possibilité, Vincent Bolloré commet une erreur psychologique.

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L'obtention d'une licence de téléphonie mobile en France a été le véritable apport de Martin au groupe Bouygues, solidement installé dans ses métiers traditionnels − le BTP et la distribution d'eau. Même la privatisation de TF1 a été remportée par son père, Francis. L'idée même de se séparer de la téléphonie mobile va déclencher les hostilités. "Ça a tout de suite été assez violent", se souvient l'avocat Jean-Michel Darrois. D'autant que, pour conserver cette activité et la financer, Martin Bouygues n'exclut pas de vendre TF1, et a entamé de discrètes discussions avec Jérôme Seydoux, le patron du groupe de cinéma Pathé.

Conseillé par l'avocat… Nicolas Sarkozy

La hache de guerre est donc déterrée. Au conseil d'administration du 31 mars 1998, Vincent Bolloré et son bras droit Jean-Paul Parayre refusent d'approuver les comptes, et ils rééditeront leur refus trois mois plus tard lors d'un nouveau conseil d'administration, tenu le 10 juin. Désormais les noms d'oiseaux fusent. "Voyou" pour qualifier Vincent Bolloré, "plouc" à l'adresse de Martin Bouygues.

Le pacte d'actionnaires signé six mois plus tôt semble bien loin. C'est justement ce document que le camp Bouygues cherche maintenant à annuler. Pour ce faire, l'avocat Jean-Michel Darrois entre en action. Il est associé, dans cette opération, avec un de ses confrères qui n'est autre que Nicolas Sarkozy. Le futur président de la République est, à ce moment-là, dans un creux politique, et a choisi de reprendre ses activités au barreau de Paris.

Que cache l'empire Bolloré ?

Les deux hommes plaident devant le Conseil des marchés financiers, l'autorité compétente pour juger de la validité ou non de ce pacte d'actionnaires. Ils obtiennent gain de cause. Martin Bouygues n'est plus lié à Vincent Bolloré et retrouve sa liberté d'action. Désireux de sauver les meubles, ce dernier cherche une alliance auprès de Jean-Luc Lagardère, le patron du groupe Matra ou encore de Jean-Marie Messier, PDG de Vivendi… sans succès.

Indirectement confrontés à deux reprises

Le juge de paix de cette affaire sera François Pinault. Le milliardaire, à l'époque propriétaire d'activités dans le négoce du bois, du Printemps, de la Redoute et de la Fnac, rachète les actions de Vincent Bolloré. La tentative de prise de contrôle a donc échoué. L'investisseur a perdu la partie mais réalise tout de même une plus-value de 1,5 milliard de francs (250 millions d'euros) en revendant ses titres Bouygues.

Depuis, les deux hommes ne se sont pas vraiment réconciliés. Un événement heureux aurait pu les rapprocher pourtant : en juin 2006, Chloé Bouygues, la nièce de Martin, épouse Yannick Bolloré, le fils de Vincent. L'oncle n'était, semble-t-il, pas présent aux cérémonies. Libération a tenté d'en avoir confirmation, mais n'a pas obtenu de réponse.

Dans la vie des affaires, les deux hommes se sont, depuis cette tentative de prise de contrôle, retrouvés indirectement confrontés à deux reprises. Au printemps 2014, Patrick Drahi achète l'opérateur de téléphonie mobile SFR, détenu alors par le groupe Vivendi. Martin Bouygues est également candidat. Il veut fusionner SFR avec Bouygues Telecom et ainsi augmenter sa part de marché. La lutte est rude entre les deux compétiteurs. Or l'un des actionnaires de poids de Vivendi n'est autre que Vincent Bolloré. Il soutient alors l'offre de Patrick Drahi, qui remporte l'affaire.

Prise de bec

Huit ans plus tard, Martin Bouygues a pour projet de fusionner TF1 et M6. L'affaire est d'importance, et promet de sérieux changements dans le paysage audiovisuel français et le marché publicitaire. Si l'opération se réalise, elle ne fera pas les affaires de Canal + détenu par Vincent Bolloré. Hasard ou coïncidence, une prise de bec a lieu juste avant que ne commencent les premières auditions devant l'Autorité de la concurrence chargée d'examiner le deal.

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Canal + cesse de diffuser, sur sa plateforme Canalsat, les cinq chaînes du groupe TF1, ce qui équivaut alors à une perte d'audience de 10 à 15 % et autant de recettes publicitaires. Officiellement, c'est l'augmentation des coûts de diffusion demandée à Canal + via les box Bouygues Telecom qui est à l'origine du conflit.

En coulisses, néanmoins, Vincent Bolloré a tout intérêt à ce que cette fusion échoue. Un mois plus tard, les dirigeants de Bouygues et de M6 jettent l'éponge, anticipant ainsi les restrictions de l'Autorité de la concurrence pour autoriser la fusion. Décidément, la vengeance est un plat qui se mange froid.

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