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Il aura fallu attendre huit ans pour découvrir une nouvelle pièce signée par l’autrice de La meute. Un texte frappant qui ne pouvait que laisser espérer une suite. Catherine-Anne Toupin a été occupée ces dernières années à écrire et à jouer pour la télévision et le cinéma, y compris dans l’adaptation filmique de sa propre pièce, Lucy Grizzli Sophie. « Mais j’aime profondément le théâtre, j’avais envie d’y revenir », assure la comédienne et dramaturge.
Elle a profité de sa résidence d’écriture chez Duceppe pour se sortir de sa zone de confort. « J’ai fait des projets très intimistes, souvent basés sur des relations troubles, tendues. Et là, j’avais envie d’aller dans un gros show grand public, avec rebondissements, effets spéciaux. Envie d’aller là où on ne m’attend pas. J’aime surprendre les gens. Et c’est quand même récent qu’on offre aux femmes les grands plateaux ! »
Amorcée en 2022, « quelques semaines après la sortie de ChatGPT », Boîte noire devient sa deuxième pièce à traiter de l’effet de la technologie sur l’être humain, après La meute, qui abordait la misogynie en ligne. « La technologie est probablement ce qui a le plus d’impact sur nous en ce moment, sans qu’on s’en rende compte parce que ça devient une habitude. Mais finalement, c’est juste une façon de parler de l’humain. » Car, en soi, la technologie n’est pas négative. « Mais elle vient amplifier parfois nos travers : notre paresse, notre colère, notre peur de l’autre. Et je pense que lorsqu’on est seul devant un écran, on perd ça de vue. » D’où l’intérêt de se rassembler au théâtre autour de cette thématique.
Catherine-Anne Toupin voit dans la science-fiction « un moyen formidable de parler du monde dans lequel on vit, tout en se perdant dans une histoire qui nous amène ailleurs. Et je ne pouvais qu’écrire une dystopie, parce que c’est ce qu’on vit en ce moment. Sur les plans politique, climatique, technologique. C’est fou à quel point [notre monde a changé] vite. Alors qu’est-ce que ça va être dans 25 ans ? »
Boîte noire nous transporte autour de 2050. Éliza (Toupin) a développé à Silicon Valley une technologie révolutionnaire qui permet de reprogrammer le cerveau et de libérer les humains de leurs conditionnements : la boîte. Une machine « intelligente » entraînée par les habitants d’un camp de réfugiés nord-américain. On voit trois d’entre eux (Victor Andres Trelles Turgeon, Aimé Shukuru et Madeleine Sarr) passer leurs journées à traiter des données — des images souvent éprouvantes à regarder —, tout en rêvant d’une vie meilleure. Tandis qu’Éliza, obsédée par son passé, la disparition de sa sœur cadette dont elle se sent responsable, va se perdre dans son propre traumatisme et dériver de ses bonnes intentions initiales…
Allégorie d’aujourd’hui
« Profondément curieuse » de nature, la créatrice a passé plusieurs mois à lire sur l’intelligence artificielle (IA). Sa fiction s’inspire librement d’idées et de recherches réelles dans ce secteur. Comme si le récit était une projection dystopique du monde actuel. « Tout ce qui se passe dans la pièce est vrai, sauf le fait que ce soit une femme à la tête d’une compagnie de tech : c’est le seul élément qui relève de la science-fiction, lance-t-elle à la blague. C’est horrible à dire, mais Boîte noire est comme une allégorie de ce qui se passe en ce moment. On a des gens à la tête de compagnies technologiques prêts à tout pour devenir un peu maîtres du monde. C’est aussi un constat sur tous ces gens exploités pour produire l’IA. La majorité de ceux qui font ce qu’on appelle du clickwork vivent dans des camps de réfugiés ou dans des pays en voie de développement, et [gagnent] deux ou trois piastres de l’heure pour annoter des milliards de données. Et c’est ce qui nous donne l’impression que l’IA est intelligente. Mais ce n’est qu’une machine à prédire. » Des faits qu’on ne veut généralement pas connaître. Mais pour Catherine-Anne Toupin, « cette conscientisation est essentielle ».
La pièce aborde également la fascinante question du libre arbitre humain, et soulève celle des effets des algorithmes sur nos choix et notre autonomie. Déjà qu’on possède probablement moins de contrôle sur nos vies qu’on aimerait, puisque notre bagage génétique, notre environnement, notre milieu socio-économique et nos expériences de vie « pèsent excessivement fort dans la balance », croit l’autrice. « Donc, si, en plus du peu de libre arbitre qu’on avait réellement, l’IA vient réduire encore davantage notre espace pour devenir qui on a envie d’être, je trouve qu’on perd un pouvoir décisionnel plutôt hallucinant. »
En effet, la technologie influence actuellement beaucoup de nos choix, rappelle Toupin. « On est en train de remettre notre pouvoir décisionnel entre les mains d’algorithmes, sans même s’en rendre compte. C’est fou, toute l’autonomie qu’on perd. Que ce soit pour savoir ce qu’on veut lire, écouter, acheter. Et si on ne [proteste] pas, c’est d’abord parce qu’on ne le réalise pas. Et aussi, je crois, parce que c’est l’avenue de la facilité. L’humain aime quand il n’a pas à se compliquer la vie, à se poser de questions. Et ça, les compagnies technologiques l’ont très bien compris. »
Hyperperformance
Mais à travers les améliorations apportées par la boîte, le texte se penche également sur « notre course à l’hyperperformance ». L’essoufflante culture actuelle, qui renvoie aux individus qu’ils ne sont jamais assez, qui les pousse toujours à « être autre chose que ce qu’ils sont », afin de devenir plus performants dans leur vie, au travail, dans leur parentalité. Partout.
« D’une certaine façon, l’IA, c’est ça : nous débarrasser de notre fragilité, de notre humanité, de nos peurs, de nos traumatismes pour être le plus efficace possible », constate Catherine-Anne Toupin. Une fragilité humaine qu’elle chérit. « Sinon, je ne serais pas une artiste. Mais moi-même, je tombe dans le piège de l’hyperperformance. Quand j’écris, j’aime toujours fouiller à la fois un enjeu de société et quelque chose en moi. Avec La meute, j’ai creusé ma colère par rapport à la misogynie. Et dans Boîte noire, je suis allée fouiller ma propre hyperperformance. Jusqu’où serais-je prête à aller pour en réaliser davantage, pour me dépasser ? »
La comédienne a posé la question à ses partenaires de jeu : prendraient-ils le risque d’aller dans la boîte pour devenir plus performants ? Environ la moitié a répondu que non. « Mais moi, j’irais. S’il y avait quelque chose qui pouvait me rendre, comme créatrice, encore plus connectée à la société, plus pertinente, plus efficace dramatiquement… Ma faille, elle est là », s’esclaffe-t-elle.
Quelle faiblesse Toupin aimerait changer en elle ? « Contrairement à Éliza, qui est prise dans le passé, moi, je suis toujours dans le futur, dans la projection de ce qui va être. Ce qui amène une forme d’anxiété, au lieu d’être dans le moment présent. Rendue à 50 ans, c’est une chose que j’ai besoin de nettoyer. C’est l’une des raisons pour lesquelles j’ai écrit cette pièce. Mes trois personnages principaux sont tous pris — soit avec une version de leur vie future, soit avec une de leur vie passée, qui est comme une ancre qui les fait couler. De voir qu’on peut être hanté par son passé ou par son avenir, c’est une façon de me rappeler à moi-même ce qui est important ici, maintenant. »
Sur le plan théâtral, Catherine-Anne Toupin savoure visiblement cette aventure. La science-fiction la ramène à un ludisme d’enfant. « C’est un peu comme jouer à ce qui va se passer dans 25 ans. » Et elle sent toute l’équipe de création très stimulée par cet univers imaginaire, peu exploité dans le théâtre québécois. L’autrice s’enthousiasme pour les éclairages conçus par Julie Basse, les costumes de Cynthia St-Gelais. « Le décor d’Odile Gamache est hallucinant. Les effets spéciaux sont vraiment surprenants. Et la mise en scène de Justin Laramée nous emmène dans des zones qui s’approchent parfois d’Arrival [de Denis Villeneuve], parfois du film d’horreur. On a envie que les spectateurs soient captivés par un objet théâtral qu’on voit rarement. »


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